‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 32 sur 205 · H 2 LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS · texte numérisé non relu

H 2 LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS

Mais, ma très-chère sœur, c'est bien pire de perdre le goût que l'odorat, sinon que le premier va et vient, et non pas l'autre (jui demeure quelquefois au même état. Je vous ai déjà vue dans ce grand dégoût, et par le même motif qui étoit de crainte de tomber plus mal. Au nom de Dieu, ma très-chère sœur, souvenez-vous de ce que dit l'Évangile, qu'à chaque jour suffit son affliction, afin de ne point prévenir celle qui pourroit suivre; car puisque la grâce nous est donnée pour chaque action quand elle est présente, et non pas pour les choses que nous prévoyons, ce seroit combattre sans armes que de se les représenter quand elles sont éloignées. Et cela s'étend même jusqu'à cette terrible chose qui fait quelquefois tant de frayeur, ei que Dieu adoucit quand elle est plus proche. J'en ai vu plusieurs exemples de personnes qui craignoient extrêmement la mort durant leur vie, et qui l'ont vue approcher avec une grande paix. Madame d'Aumont nous a laissé cette grande consolation de lui avoir vu offrir ce sacrifice à Dieu avec plus de joie que de répugnance. Et ce doit être un des objets particuliers de notre foi et de notre espérance, de nous promettre le secours de Dieu pour une chose si unique et si imj)ortante.

Quelque mauvaise mémoire que j'aie, Dieu me fait la grâce de me souvenir des prières que je dois faire pour vous, et il ne me manque que d'être bonne pour vous en faire ressentir les effets. C'est, ma très-chère sœur, tout ce que je puis faire, et non pas tout ce que je désirerois de faire, n'étoit qu'il est très-juste qu'il n'y ait que Dieu qui puisse faire tout ce qu'il veut.

CDXLVI. — A Madame la marquise de Sablé. Sur divers sujets.

Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement !

{Vers le \S octobre 1663.)

Je me plains aussi bien que vous, ma très-chère sœur, de ne rien savoir du retour de M. de Sainte-Marthe; je ne crois pas pourtant qu'il nous abandonne dans la mêlée, car ilavoit dit qu'il reviendroit en poste pour voir le combat de ceux qui

CDXLVH. — A MADAME DE SABLÉ. il3

sont si résolus de repremlre les armes. Je suis bien aise que vous ayez fait une si bonne connoissance que celle de M.Touret; je ne le connois pourtant que par un endroit, qui est qu'il est fortissime pour la vérité, en quoi la ressemblance est toute entière.

Vous en êtes bien loin, ma très-chère sœur, du dégoût de feu notre mère'; c'étoit un dégoût de mort, et l'on ne revient point d'une pareille horreur de tout aliment quand cela dure comme il a fait à elle; le vôtre sera passager, comme je l'espère, et je crois qu'il vient de ce que vous vous êtes réduite à une nourriture qui ne donne pas dappétit; mais pourvu que vous en puissiez prendre autant qu'il faut, vous vous porterez mieux de ne rien manger de haut goût. Encore que vous n'ayez pas l'odeur des Heurs, nous ne laisserons pas de vous en envoyer autant qu'il y en aura, car il ne faut pas punir vos yeux pour venger votre odorat, qui est fort inférieur au sens de la vue; et que feroit-on sans celui-ci, au lieu qu'on ne s'aperçoit presque pas de la perte de l'autre.

CDXLVII.— Â Madame la marquise de Sablé.

Elle la rassure sur le dégoûl qu'elle éprouvait de la nourriture.

Gloire à Jésus au Tiès-Saint-Sacrement !

{Vers le \9 octobre \66Z.)

CJu'est-il donc arrivé, ma très-chère sœur, (ju'en pensant vous ôter l'appréhension de votre dégoûl que je crois fermement qui n'est qu'un accident léger, je vous ai jetée dans le trouble en vous faisant voir (|ue celui de feu notre mère ne pouvoit entrer «;n comparaison avec le vôtre, ayant des causes toutes diirérentes et (pu sultisoient toutes seules pour la faire mourir? Quand j'aurois entrepris de vous faire peur, vous ne me devriez [)as croire, puisque je ne m'y cunnois pas, et (pie je ne vous vois pas; combien donc devez-vous moins vous alarmer lorscjue je pense a vous donner des assurances (jue

' i..i mère Ang('lique.

VOUS n'avez aucun sujet de crainte pour un accident qui arrive à tout le monde sans que la santé en soit altérée. Donnez-moi donc la consolation, ma très-chère sœur, d'apprendre que vous êtes dans la paix, pour soulager la douleur que j'ai de vous avoir troublée. Ce n'est pas que je demande une lettre, mais seulement une bonne parole à celle qui vous portera ce billet, en l'assurant que vous regarderez ce que je vous ai mandé comme s'il n'avoit point été dit, puisqu'en effet je 31'ai eu rien moins dans l'esprit que le sens que vous y avez trouve.

CDXLVIIL— A Madame la marquise de Sablé.

Elle l'engage à comballre les pensées qui la tourmentent, et l'exhorte à ne se point scandaliser en voyant tout ce qui se fait contre la vérité et la justice.

[Vers le 21 octobre 1663.)

Vous êtes admirablement bonne, ma très-chère sœur, de m'avoir si tôt pardonné le mal que je vous ai fait; néanmoins il y avoit autant de justice que de miséricorde à m'assurer que vous n'y penseriez plus, puisque je n'avois eu d'autre dessein que d'apaiser vos inquiétudes, en me servant d'une comparaison dont vous êtes éloignée de cent lieues. Faites donc une bonne guerre, ma chère sœur, à ces pensées noires qui vous tourmentent, et ne faites ni paix ni trêve avec elles de peur qu'elles ne se fortifient contre vous. Et le moyen que vous eussiez de l'appétit pendant que vous n'envisagez que des monstres, que vous croyez être rangés en bataille contre vous, et qui s'enfuiront aussitôt que vous ne les craindrez plus'

C'est dommage que vous n'avez pensé d'abord à faire ouvrir votre porte par en bas, puisque cela vous seroit plus commode; mais à présent quel moyen de penser à cela, maintenant que nous n'avons plus d'heure, sinon pour nous préparer à attendre celle que Dieu voudra donner contre nous à la puissance des ténèbres. Je ne crains point de blesser personne en disant cela, parce que je ne sais point quels seront les instrumens de notre supplice. Si vous n'avez point de part au

CDÏLFX. — A MADAME DE FOrX. 115

combat, comme il y .1 loule sorte d'apparence et de raison de croire que vous n'y en aurez |ioint, je nie promets néanmoins que vous aurez part à la couronne de ceux qui gagneront tout en perdant tout, parceque c'est ce parti-là que vous choisissez et que vous approuvez; témoin la pitoyable posture où vous vous mettez quand vous voyez les excès qu'on fait contre la vérité et la justice. Mais prenez garde, ma chère sœur, que ce sentiment, qui est si é(|uitable, ne passe jusqu'à vous scandaliser de ce qu'il semble que Dieu abandonne sa propre cause, ce qu'il ne fera jamais, bleu que la nacelle de son Église suit agitée des flots et même que des torrcns d'iniquité passent sur elle, mais sans la pouvoir jamais submerger. Ce (jue nous avons à faire, c'est de crier à lui comme les apôtres : Seigneur, sauve z-fwus, nous périssous, et en général et en particulier; et ce qui est plus terrible, c'est que prcscjuc i)ersonne n'y pense. Prions Dieu, ma chère sœur, que nous ne soyons pas de ce nombre.

CDXLIX.— A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes.

Il faut demander à Dieu l'augmenlation de la foi : ello lui dii qu'il y avait en re jour Gi ans qu'elle éiail enlrée en religion.

.. 21 octobre 1663.

Il se passe peu de choses présentement, et il semble (juil y ait quelque surséance ou <iuelque i>elite trêve; on ne sait combien elle durera. Cependant, ma très-chère mère, il faut penser à autre chose, savoir à la santé de notre âme alin de la fortilier pour le combat. Notre-Scigneur veut que nous l'espérions, cl il nous en donne des gages dans la guérison de cette lennne de l'évangile' qui avoit plus de loi (|ue nous n'en avons, ayant cru (pie de toucher seulement la fraiifie de la robe du Fils de Dieu seroit capable de la guérir; et à peine croyons-nous «jue de recevoir en nous-mêmes son précieux corps soit un remède assez efficace poiu- guérir toutes nos maladies. C'est ce ijui nous oblige de demander beaucoup à

> évangile du XXIII* dinrianclie après la l'entprôlo. Sainl Malili. ,oli. it.

llf, LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS.

Dieu l'augmentation de notre foi, puis(ju'il n'y a qu'à croire que nous possédons tout pour profiter de tout.

Comme je n'ai point de nouvelles à vous mander, je vous dirai qu'il est aujourd'hui mon entrée en religion', et qu'il n'y a pas moins de soixante-quatre ans, en y ajoutant six ans que j'avois alors, vous jugerez si je suis jeune, et s'il n'est pas temps de me disposer de faire mon entrée dans un autre monde que celui-ci. J'entrai en la compagnie des onze mille vierges que l'Église nous propose pour nous confondre par leur exemple, étant du même sexe auquel on donne l'inconstance et linfirmité pour sou partage. Encore que cette histoire soit suspecte dans ses circonstances, il est néanmoins indubitable qu'il y a un très-grand nombre de vierges et martyres dans le ciel, en qui la puissance de la grâce a surmonté la foiblesse de la nature.

CDL.— A Madame la marquise de Sablé.

Belle réflexion sur rinquiétudc qu'elle avait de n'avoir point le soleil levant. — Sur la crainte de la mort : il faut s'y préparer tous les jours.

Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement!

Ce 23 octobre 1663.

Votre désir est accompli, ma très-chère sœur, car notre mère* a écrit à M. de Sainte-Marthe par le même ordinaire que vous l'avez fait, et j'espère qu'il ne différera point son retoiu* et que vous trouverez en lui la consolation dont vous avez besoin, qui ne sera pas en vous délivrant des choses qui vous font de la peine, mais en vous inspirant de vouloir bien les souffrir, et de vous en servir comme d'un supplément à la pénitence que vous n'auriez pas le courage d'embrasser vousmême.

Pourquoi vous avisez-vous, ma chère sœur, de vous inquiéter de n'avoir point le soleil levant, puisque vous vous êtes

• C'est le 21 octobre 1399 que la mère Agnès entra à Saint Cyr, dont elle avait été nommée abbesse le 23 juin précédent.

- \/d mère Madeleine de Sainle-Agnès de Ligny, abbesse.

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