‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 34 sur 205 · U8 LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS · texte numérisé non relu

U8 LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS

mence à y penser que quand l'âge ou la maladie leur fait croire qu'elle n'est pas éloignée.

Enfin, ma chère sœur, soit qu'on craigne la mort ou qu'on ne la craigne pas, soit que l'on vive ou que Ion meure, comme dit saint Paul, c'est assez que nous soyons au Seigneur, et que nous n'attendions pas à cette heure à dire : In manus tuas, Domine, commendo spirilum meiim, mais que ce soit notre prière ordinaire, en nous abandonnant entièrement entre les mains de celui de qui tous les événemens de notre \ie et de notre mort dépendent.

CDU.— A M. de Sévigné. Quelques réflexions sur l'évangile du XXIY» dimanche après la Pentecôte-

(28 octo&re 4663).

A mesure que les jours deviennent plus mauvais, nous demandons à Dieu qu'il fasse croître notre foi, pour juger selon son Évangile et non par la raison humaine de toutes les choses qui passent, afin d'être si heureuses de ne nous point scandaliser de voir tant d'injustices que Dieu souffre pour des raisons très-justes, qui seront un jour le sujet de notre admiration, quand notre foiblesse sera devenue capable de les pénétrer dans sa lumière diviue.

Il me semble, mon très-cher frère, que c'est à nous que l'évangile de ce jour s'adresse, puisque Jésus-Christ nous fait voir ce que tant d'autres ne voient pas, qui est la désolation de l'Église : après quoi nous ne devons plus penser qu'à nous enfuir, pour ne point participer à une conduite si contraire aux règles qu'il nous a données, ou plutôt aux commandemens que Dieu nous a faits, qu'on s'efforce d'éluder pour établir les traditions des hommes. L'on n'oseroit dire toutes les réflexions qu'il est, comme je crois, permis de faire sur cet évangile, qui se trouvent presque toutes dépeintes dans le temps où nous sommes, et principalement dans ces paroles qu'on dira, lorsque Jésus-Christ est ici, qu'il est au désert, qu'il est dans les maisons ; mais qu'il ne le faut pas croire ni aller en ces lieux-là, parce que ce n'est pas où il nous a ordonné de

CDLIl. — A MADAME DE FOIX. ii\)

le chercher. Nous le trouverons entre deux ou trois personnes qui seront unies en son nom; il se trouvera toujours dans la voie étroite et dans la confession de la vérité, qu'il est luimême, et non parmi la multitude de ceux qui marchent par un chemin larg:e qui conduit à l'erreur et au relâchement, n'y ayant rien de si aisé que de se tromper quand on cherche son repos. Mais ce qui nous doit inliniment consoler^ sont les assurances que Jésus-Christ nous donne, que pas un de ses élus ne périra, quelque grande et épouvantable que puisse être cette dernière persécution. Et pourquoi, mon très-cher frère, n'espérerions-nous pas d'être de ce nombre, après avoir reçu tant de gages de la miséricorde de Dieu, et princi{)alement celui-ci?

CDLII. — A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes.

Au sujet des lenlaiixes de rassemblée du 2 oclobre <6(i3 de soumettre tout le royaume au formulaire. — Au milieu de ces lenipèles, elle l'exliorle à demeurer dans un repos de soumission et de conseniement à la conduite de Dieu.

Ce 4 novembre (1G63.)

J'aurois obéi, ma très-chère mère, au désir ([ue vous avez d'avoir des nouvelles par tous les ordinaires, (si ce) n'eût été que j'ai cru que vous n'étiez pas en peine, ayant appris par les dernières qu'on ne disoit rien. Mais ce petit calme a été suivi d'une grande teiiq)ète, par l'impression <|u'on a faite des délibérations (|ui ont été prises à l'assendilee de messieurs les évêques, où il y a i\cu\ pièces (pie j'aurois dé.siré de vous (touvoir envoyer, mais je ne sais si on le pourra aiijitiud liiii.

EnOn, ma chère mère, c'est la nacelle de l'Eglise qui se remplit d'eau, et <|ui seroit capable d'être submergée si le Fils de Dieu n'avoit piomis <|ue les portes de l'enfer ne jinurront prévaloir contre elle. Une s'il sendile que Jésus-(Mirist dort pendant ces leuqiêles, c'est parce ([u'il veut être réveillé, et que la vue d'un si grand péril lasse crier vers lui : Sauvcz-iuniK, ScitjnLur,car nous jH-ri.ssons. Mais il n'y a guère d'apparence qu'il veuille apaiser cette tempête, et il n'est pas nécessaire «pi'il le fasse; i)oiU" nous emjièclier de périr, puis<pie ce sera plutôt par celte voie qu'il voudra sauur ceux <pii éloienl

moins assurés de leur salut dans la paix où l'on s'endort d'ordinaire, comme si tout étoit en sûreté. Ce que nous devons plus demander à Dieu, c'est que les eaux n'entrent point dans notre âme, [)uisqu'il n'importe guère que le reste soit noyé.

Parmi tout cela, ma très-chère mère, n'oubliez pas que N. nous ordonnede demeurer en repos; etvous ne devez pas craindre d'y être, puisque ce ne sera pas un repos d'insensibilité, de quoi vous êtes très-éloignée, mais un repos de soumission et de consentement à la conduite de Dieu, qu'il faut adorer comme l'on fait dans le ciel, en disant seulement : Ameti. Que si nous nous souuues réjouies en la fête de tous les saints, dans l'espérance, quoique nous en soyons très-indignes, d'être quelque jour admises dans cette Jérusalem céleste, l'Église nous a appris dans la fête qu'elle fait le lendemain à nous réjouir aussi de ce qu'il y a un purgatoire, sans lequel il n'y auroit presque personne qui osât prétendre d'être associé à ceux qui ne sont arrivés dans le ciel que par une grande tribulation, et après avoir lavé leurs robes dans le sang de l'Agneau, sans le mérite duquel, quand nous répandrions notre propre sang pour la cause de Dieu, ce ne seroit pas assez pour nous purifier.

Je consulterai sur ce que vous me mandez en votre dernière touchant les novices et les professes que l'on fait à la mort. Cependant je vous dirai ce que nous en savons, qui est que, quand une fille a fait son épreuve, et qu'on est sur le temps de lui vouloir donner l'habit, celui quelle reçoit dans l'extrémité de la maladie est tenu pour valide. Cela nous est arrivé en mademoiselle d'Elbeuf, à qui on le donna après que messieurs ses parents eurent promis que, si elle revenoit en santé, elle demeureroit novice. Mais ce qui s'accorde d'ordinaire, c'est de le donner à celles qui le demandent sans conséquence de l'asenir si elles ne meurent pas. Pour ce qui est des vœux, on ne les fait point faire, puisqu'aussi bien ils ne tiendroienl pas; et néanmoins nous avons l'exemple d'une professe qui ne l'a point été autrement que dans le lit, mais qui avoit tout ce qui étoit nécessaiie pour cela, ayant achevé l'année de sa jjrobalion et été reçue de toute la communauté; l'on fit entrer le supérieur et des témoins en présence de la,

CULlll. — A MADAME DE FOIX. 121

coniniiiuaulé, et elle fit ses vœux et reçut le voile après toutes les prières que l'on a accoutumé de faire. Eles-vous contente, ma chère mère? C'est tout ce que je désire et que je ferois si j'avois autant de pouvoir que de bonne volonté pour vous satisfaire.

CDLIII— A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes.

Au sujel de reiilèvemenl de M.Richard, curé de Triel, qui fui enfermé dans les prisons de l'arclievêché de Rouen, à cause de son refus de signer purement el simplement le formulaire '.

\ 1 novembre 1663.

Si l'on fait autant de progrès dans la suite comme l'on a commencé, il n'y a rien qu'on ne doive attendre de la bonne volonté des personnes qui font remuer toute cette m.ichine. Dep'.iis peu de jours l'on a arrêté un saint lionime, j'ose le nommer ainsi parce (ju'il en fait les œuvres. C'est un curé de Normandie ', qui avoit refusé de signer, et qui a appelé ensuite à Rome il y a bien deux ans. En ce même temps, M. son archevêque obtint un arrêt du conseil d'en haut de prise de corps jusqu'à ce qu'il se fût rendu à signer : il ne s'en servit pas néanmoins parce que l'on parla de quelqu'accommodement. Il y a un mois que l'archidiacre a eu un dilférend avec hii, (pii étoil aj)paremment sur cela. Ce bon curé ayant refusé (1(3 lui parler hors de l'église, où il étoit avec l'étole, il eu fut si eu colère (ju'il est venu tout courant à Paris où .M. de Koi.en lui a donné cet arrêt, eu vertu diMpiel cet archidiacre alla a son village, qui est un petit bourg, où il mena vingt archers, et fit accroire (piil veuoil pour faiie trat)S|>orter un curé (pii y étoil |)risonnier pour crimes. Il fut ensuite chez un genlillutuinie, qui est seigneur de ce bourg cl fort ami de ce bon curé; ils surent «ju'il devoil aller a quatre lieu( s de la, et ils prirent ce temps qu'il n'y seroit point. Us furent six chez le curé, les

• Voyez les Mnn. ilr M. llrimiml sur ihisl. eccli'S. (1663), nos., Supplénwnl fruuntis, n" 2674, l. I, p. iH\'.>. .

» Jean Hiclunl, b.ichclier en llu-olo^^ie, tW' ;i Paris en 1615. Il fut nomim^ ù la cure de Iricl, dioct-st' de Rnuco, di'i il lra>aill:i avec /ele pi(i<lj(il dixhuit ans. 11 est inorl a l'aria le 26 bcpleuibru I68(>, à l'âge de 71 ans-

autres étoient sur le chemin; ils heurtèrent à la porte; il regarda par la fenêtre, et dès qu'il les eut vus, il se douta bien qu'on vouloit lui faire quelque chose; il leur alla doucement ouvrir la porte sans avertir personne, parce qu'il craignoit qu'il n'arrivât du malheur si on eût été averti, étant exlraordinairement aimé. Ils entrèrent et firent leur compliment. Il demanda l'ordre, qui lui fut montré. La première parole qu'il dit fut : « Messieurs, permettez-moi d'aller devant le Saint-Sacre- « ment recommander mon troupeau à Jésus-Christ. » Ils lui refusèrent. Il demanda son valet pourlui donnerquelques ordres, ils lui refusèrent de même, et ne lui permirent que de prendre son manteau et son chapeau, et le firent sortir finement. Il les pria de le laisser aller à pied parce qu'il ne peut souffrir le cheval, étant extraordinairement infirme. Ils dirent qu'il falloit bien qu'il le souffrît, le jetèrent dessus, et le menèrent par de méchans chemins tout pleins de ronces, dont il fut tout en sang, parce que son peuple courut quatre lieues après lui. Ils le menèrent aux prisons de Plantes, ayant refusé de le mettre dans la maison d'un de ses amis quiles en avoitconjurés et leur avoit dit qu'ils le garderoient là. Dès les trois heures du matin ils le firent lever et lui firent faire bien du chemin à pied, et puis le mirent dans un bateau avec deux voleurs qu'on menoit à Rouen pour les rouer. Quand il fut arrivé, on le conduisit par la ville où on lui fit des moqueries et des insultes étranges; et lui leur disoit tout haut : « Messieurs, ne m'épargnez pas « l'infamie; Jésus-Christ mon maître en a souffert beaucoup « davantage, et la cause pour laquelle je souffre est si glo- « rieuse, que je vas la tête levée. » Il fut ensuite mené dans les prisons de l'officialité; et le roi a envoyé deux compagnies de Suisses à son village, à cause que ces pauvres gens ont battu l'archidiacre et ont couru après leur curé.

Yoilà-t-il pas un beau commencement, et ne doit-on pas. Madame, s'attendre à tout?

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