CDLIV. — A MADAME DE SABLÉ
CDLIV.— A Madame la marquise de Sablé.
Elle loue sa sincérité à lui dire ce qui lui avait fait de la peine, ei lui témoigne son désir de la satisfaire en toutes choses.
Cloire à Jt'sus au Très-Saint-Sacrement ! Ce 3 décembre 1663.
S'il n'eût point été hier dimanche, c'est-à dire, un jour de repos et non de travail, j'aurois fait ce billet aussitôt ({ue je reçus celui que vous m'avez fait l'honneur de madresser, pour vous assurer, ma très-chère sœur, de la dernière assurance, que Ton n'a point travaillé à la cire que depuis mercredi dernier, et (jue ça été à la basse-cour, à la chambre au-dessous, où l'on met celles qui ont la petite-vérole; et comme ce n'a été qu'à de la boujiie d'une certaine grosseur, où il ne faut point de moule, les ouvrières se sont acconmiodées connue elles ont pu, encore que tout ce qu'il faut pour travailler ne soit pas achevé comme il le sera bientôt. Je sais mauvais gré à votre nouvel odorat de vous avoir rendu un témoignage si peu fidèle, encore que je le congratule d'être revenu pour vous ôler la peine de son absence; mais je loue la main qui a servi d'inslriunent à voire sincérité fiour me dire vulte peine; je la conjure de ne s'en point lasser, puisipie je suis incapable de m'eunuyer à votre égard d'autre chose, sinon de voir «pie votre esprit soiilîre en tant de manières lorS(pi'on désireroit davantage de votis donner sujet d'être en repus; ce qui ne seroit pas néanmoins arrivé, si je ne m'élois avisée de dire à mademoiselle d'Atrie (pi'il n'éloit pas besoin, pour ce (ju'on a fait, d'avfiir toiilfs k'SC(<mmudi(ésqiii ne sont pas encore achevées, ce qui a donné lieu à votre raisonnement qui est fort juste, comment il se pouvoit faire (ju'on travaillât sans avoir tout ce qu'il taiil. Je n'ai donc i:arde, ma cheie sn'ur, de Irotiver du sens dessus dessotis en votre esprit; mais j'en trotive pltilùl dans le mien, qui ne s'avise pas d'explitpier les chosis plus nellemenl, ce ipii Nient de la créance dont je me llatte qu'il n'est pas possible (|ue vous doutiez de ma lidélile. I'«iui conclusion, il faut que je cherche un autre sujet [luur devenir
parfaite que celui de la patience en ce qui vous regarde, puisque vous ne me donnez point sujet de Texercer, mais bien de m humilier de ne pouvoir réussir dans le dessein que j'ai de vous donner en toutes choses toute la satisfaction que je désirerois, et de n'être pas digne d'obtenir de Dieu par mes prières toutes les grâces dont vous avez besoin.
CDLV.— A Madame la marqiiise de Sablé.
Sur divers sujets.
[Vers le 8 décembre 1663.)
Quelle métamorphose, ma très-chère sœur, qu'ayant toujours été si bonne, si obligeante et si parfaite amie, vous soyez présentement si terriblement fâchée contre nous, que de nous vouloir quitter! Certes, vous avez tout à fait tort d'interpréter en mal nos bonnes et droites intentions, qui n'ont été que pour prendre du temps pour aviser si nous ne quitterions point l'ouvrage de la cire, ayant appris que les cirières vouloient nous faire de la peine, sachant que nous en vendions; et comme notre provision ne nous pressoit point, étant fournies jusqu'à Pâques, nous avons regardé comme une providence de Dieu l'interruption que nous avons été obligées de faire. Il y a encore des raisons avantageuses pour quitter ce métier, et en mettre un autre à la place ; souffrez donc, ma très-clière sœur, que nous ne nous résolvions point encore où nous nous mettrons pour faire notre petite provision, puisque nous n'en sommes point pressées, et qu'étant comme des oiseaux sur la branche, nous ne nous appliquons à rien qu'à recommander notre âme à Dieu.
Si vous n'êtes contente après ceci, je serai si fâchée que rien ne me pourra apaiser.
Voilà votre ange protecteur.
Depuis ma lettre écrite, nos sœurs ont été faire la ronde pour chercher un lieu s'il en faut un absolument pour vous satisfaire; elles en ont trouvé un dans les derniers jardins, tout à l'autre bout, proche Tapothicairerie.
CDLVI. — A MADAME DE SABLÉ. 42î
CDLVI. — A Madame la marquise de Sablé.
Elle la reprend de s'èlre laissée aller à quelques soupçons contre elles, el l'exhorle à se préparer à la venue du Fils de Dieu.
Gloire à Jésus auTrès-Saint-Sacrement!
{Vers le 18 décembre 1663.)
Ce n'est pas merveille, ma très-chère sœur, que votre bon cœur reçoive agréablement quelque petit présent que ce soit, el vous faites justice à celles qui vous offrent ces petites choses, de croire que, si elles pouvoient plus, elles feroient davantage; mais pourquoi n'avez-vous pas la même équité en toute autre chose? Quoi, vous croirez que les marques qu'on vous donne d'un petit souvenir sont sincères, et vous soupçonnerez en même temps qu'on vous manque de parole, qu'on vous trompe, el comme dit madame de Crèvecœur, que nous faisons (jcnlillessc de faire de faux sermens^? Je vous picpie de cette comparaison si odieuse, atin que vous ayez honte de cent lieues, selon vos termes, de nous traiter tacitement connue cette dame.
Je parle en pluriel, ma très-chère sœur, car ma sœur Candide* el moi ne sonnnes (ju'uiie; je réponds de sa lidélité comme de la mienne, et si vous saviez combien de larmes lui a coûté la déliance (jue vous avez eue d'elle, vous en aui iez pitié. Kl, après cela, ai-je tort d avoir désiré que mademoiselle de Chalais ne parlât point à elle, pour ne lui pas renouveler ses |)eines, el d'avoir substitué à sa place ma so-ur Aune Euircnie' à (jui vous avez lanl de créance, aliu (pi'elle assurai mademoiselle de Chalais de toutes les vérités opposées à vos jugcmens téméraires, dont la seconde est (|ue ma su-nr (Candide ne peut pas (juitter d un moment les oruemens d'Kglise (ju'elle a a faire cntre-ci et la fêle, et cpie les ouvrières ne sauroienl i irn
' Letlre de M"" In marquise de Crèveco'ur conire le nionaslère de Porl- Hoyal, <|ni fui impriuit-e au mois de scplomliD' UHV.l. » .S(i-ur .M;ii|(|iMnc(i(; Siiiiilt'-Cîindidc h; <:i'i ('. .Sciiir Anne de ,S:iiiiie-r,(it;i'ni<', iiiad:iiiM' di- S.iinl-Anpo.
aire sans elle ; et après tout cela vous voulez que ma puissance absolue fasse l'impossible en faisant achever cette chambre de quoi l'on n'a que faire, la saison oîi nous sommes n'étant pas propre à travailler. Prenons des arbitres, je vous supplie, et je m'assure que vous n'en trouverez point qui ne condamnent madame la marquise, et qui ne justifient ses religieuses. Vous êtes si bonne d'une part (jue d'appréhender pour elles la Déclaration du roi*, et de l'autre vous la prévenez presque en leur attribuant des crimes dont elles sont innocentes, et une manière d'agir trompeuse et infidèle dont elles ont de l'horreur.
Mais, ma très-chère sœur, pendant que vous ruminez tout cela, ne vous reste-t-il point trop peu d'application jiour vous disposer à la venue du Fils de Dieu, et ne voulez-vous pas être du nombre de ceux dont le prophète dit, qu'ils sont bienheureux parce qu'ils se préparent d'aller au-devant de lui? Or, pour rencontrer quelqu'un, il faut prendre le même chemin qu'il a pris. Jésus-Christ est venu à nous pour notre propre salut sans qu'il lui en revînt aucun avantage, il s'est oublié soi-même et n'a point plu à soi-même, comme dit saint Paul ; c'est donc en renonçant à soi-même qu'il faut espérer de le trouver, en quittant ce que nous avons, pour recevoir ce qu'il nous apporte.
C'est l'avis que lÉglise nous donne cette semaine ^, de n'être en souci de rien. Mais que deviendront tant de craintes qui sont naturelles et invincibles? On y aura égard quand elles sont raisonnables, et on les méprisera quand elles passent les bornes du soin modéré qu'on doit avoir de la santé ; et si elles vont jusqu'à l'inquiétude de l'esprit, l'on dira les paroles de Jésus-Christ à celui qui tente de la sorte : Va derrière moi, Satan, car tu m'es en scandale, n'entendant pas les choses qui sont de Dieu (S. Marc, c. viii, v. 33). Quand vous aurez chassé
1 Le formulaire n'était encore appuyé que par des assemblées du clergé et des arrêts du conseil : en novembre IG()3, les jésuites sollicilèrenl le roi de donner une déclavalion pour en exiger rigoureusement la signature. Le roi apporta lui-même cette déclaration au Parlement, où elle fut enregistrée le 29 avril 1664.
* Épître du IIP dimanche de l'Avent. (Pliilipp., iv, 6.)
CDLVU. — A MADAME DE FOFÏ. 127
cet ennemi, vous serez capable de recevoir la paix qui sera annoncée aux hommes de bonne volonté, ou plutôt de recevoir une bonne volonté qu'on ne peut jamais avoir si Dieu ne la donne.
CDLVII.— A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes.
La considération des mystères du Sauveur doit servir à nous préparer aux afflictions.
23 décembre i66Z.
Commeily atoute sorte de sujet de croire que c'est la protection de Dieu cjui suspend nos affaires, je ne puis que je n'attribue cet cllet de sa miséricorde a tant de prières ()ue vous avez la bonté de nous procurer, et qui servent à nous préparer à tout ce qui nous doit arriver selon l'ordre de la providence de Dieu, plutôt que par le dessein des hommes, qui ne font pas assurément ce qu'ils veulent en ce qui nous regarde. Dieu nous veut fortifier par la vue de ses mystères, et mettre encore une lois devant nos yeux ce grand objet de la pauvreté de iésus-Chrisl et de son abandonnement de toutes les créatures, dans lequel il a voulu naître pour l'exemple et la consolation de ceux (|ui se trouveront dans le même état. Si le Fils de Dieu dans sa sagesse infinie eût trouvé un moyen plus propre pour nous sauver, il lauroit choisi, et ne nous auroit pas obligés à tant de poufl'rances, s'il n'avoil élé nécessaire pour nous opposer à notre cupidité (]ui a pris son origine dans les déliées du paradis, et qu il commence de condamner et de détruire dans la grotte de Bethléem par l'hiunilité et la soutl'rancea (juoi il s'est a?suj(.'tti dès le couunencement de sa vie, et (|uil ne (juittcra point jus(jua la mort.
Mon Dieu, ma très-chère mère, de quoi nous occuponsnous, (ju.ind nous ne nous apj)li(|U()ns pas à ci'S grandes vérités que Jésus-Christ est venu nous apprendre, et qui devroient servir de matière à votre prédicateur, sans (ju'il fût besoin qu'il eût n.'CoiM's aux contestations (jni font presenleinent tant de trouble dans l'Kglise ; ce qui est encore plus étrange d'ime personne qui fait profession, comme tout son ordre, de soutenir la grâce efficace! Nous en eûmes un le carême |>assé «(ui
ne parla jamais d'aucune question, mais seulement de l'Évangile d'une manière fort éditiante.
CDLVIII.— A Madame la marquise de Sablé.
Elle lui demande ce qu'elles pourront répondre de l'avoir laissée rouvrir la porte de son logement, et s'il ne faudrait pas prévenir de nouveaux ordres en se soumettant à cette privation i.
Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement!
Ce 27 décembre 1663.
Il n'y a rien si obligeant, ma très-clière sœur, que l'inquiéltide où vous êtes de no? afl'aires qui sont à leur crise, et qui ne peuvent pas tarder longtemps sans éclater. Nous abandonnons à Dieu le sujet principal pour lequel on nous prépare tant de mauvais traitemens ; notre cause est la sienne, puisque nous n'y sommes engagées que pour rendre à la vérité et à notre conscience ce que nous devons. Mais ce qui nous met en peine, c'est de ne point donner occasion, par notre conduite trop peu judicieuse, au reproche qu'on nous pourroit faire d'avoir manqué aux ordres qui nous ont été donnés. Car pour ce qui est de nous rendre à ce commandement si terrible qu'on nous fait, nous avons consulté le ])remier et le plus saint des papes, qui nous a répondu qu'il faut obéir à Dieu plutôl qu'aux hommes (Actes, V, 29). Il nous reste donc à examiner si nous rendons à César ce qui est à César ; et c'est à vous, ma clière sœur, que je propose ce cas de conscience que vous êtes très-capable de résoudre, puisque vous savez tout ce qui en est, et qu'il n'y a que vous qui y puissiez apporter le remède.
Dites-moi donc, s'il vous plaît, ce que nous répondrons quand on nous demandera raison de l'ouverture de votre porte? Dirons-nous que nous y avons donné les mains pour
1 Le 1er août 1661, le lieulenant civil avec le procureur du roi, ayant visité tous les dehors de Port-Royal, avaient donné ordre de faire murer les deux portes du bâtiment de M'"'' de Sablé, dont l'une lui avait été accor- (Jée pour entrer dans la maison sans passer la rue, et l'autre donnait dans la cour du monastère et servait pour les provisions de bois et autres.
CDLVm. — A MADAME DE SABLÉ. 129
votre consoluUon, et sur de lion nos paroles que vous aviez d'une |iersonnc particulière, qu'où avoit quelque sujet de croire qui parloit le langage de la cour, parce qu'on étoit alors dans la conclusion de ce fameux accouiiuodcinent (jui l)romelloit tant de bonheur, et quou vouloit (jui nous lit espérer que nous verrions la paix en nos jours ? Mais on ne se souviendra non plus de cela que d'un songe, et on aura sujet de nous dire ()ue nos imaginations n'ont rien cliruig»'; dans les ordres exprès que nous avons reçus. Je vous avoue, ma trèschère sœur, (jue j'appréhende plus cette réprimande que tous les maux qui la peuvent suivre; car de croire (|ue cela ne se découvrira |>oint, ce seroil contre l'Évangile qui nous commande de croire qu"// n'y a rien de si secret qui ne se dérouvre (S. Luc, VIII, 17} : aussi bien sommes-nous sur un |)enchant (|ui nous menace d'une ruine prochaine, où le commerce le plus doux que nous puissions avoir avec une personne que nous honorons singulièrement nous sera interdit par des voies (|ui nous le rendrcMil impossible. Ne faudroit-il donc [)as jirévenir cette privation, en nous soumellaut |)ar avance à cette loi de rigueur qu'on nous impose comme à des esclaves, l()rs(|ue nous tâchons davantage de nous mettre dans la liberté des cnlaiis de Dieu ?
Entrons, je vous en supplie très-humblement, dans la grotte de Bethléem pour y considérer l'étal où h; Fils de Hieu s'est rédiùt |tar l'obéissance (juil a voulu rendre à un em|»ereur, en suite de (juoi il a été privé de logement, d'assistance, de compagnie, de ses amis et de ses parens, et traité coumie le dernier des homruiîs, mais couCormement au dessein cju'il avoit de ré[)arer l'injiu'e que le preuùer homme avoit faite à Dieu, en n'observant pas le commandement (|u'il lui avoit lait en une chose si facile, c(! (jui l'a rendu redevable à si justice de soull'rir les plus grands châlimens sans pouvoir expier sou péché, si le Fils de Dieu n'eût opposé sou innocence au crime qu'il avoit commis; mais à condition qu'en le réconciliant avec Dieu, il ne pourroit conserver celte réconc iliation que par la même voie (ju'elle lui avoit été ac(|uise, en embrassant toutes sortes de travaux et de privations. C'est ce qu'il nous est nécessaire de nous proposer dans l'état où nous sommes, <|iù
T. II. 'J