I 42 LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS
au ciel est étroit, et qu'il l'est encore plus pour les grands que pour les petits, parce qu'ils sont exposés à des tentations plus pressantes de prendre leur repos en la terre, où ils ont tant d'avantages. Ainsi ceux que Dieu aime le plus parce qu'il les veut pour lui, il ne permet pas que le démon les enchante par la félicité du siècle; et comme il faut une vertu plus parfaite pour s'en séparer lorsqu'on possède une grande paix, c'est, Madame, Dieu même qui trouble l'eau de la piscine, afin que les âmes qui s'y laissent jeter par la Providence soient guéries do toutes leurs maladies.
J'ose vous dire. Madame, les pensées qui me consolent, quand je fais réflexion à tout ce que Votre Majesté a souffert depuis qu'elle est hors de France. Ce n'a pas été une marque que Dieu pensât à elle quand il lui a donné une couronne, puisqu'un grand saint nous apprend que Dieu donne d'ordinaire les royaumes de ce monde en sa colère; mais lorsqu'il nous couronne d'épines, c'est une preuve qu'il nous associe à Jésus-Christ, et que c'est pour être compagne de sa gloire, à proportion que nous l'aurons été de son humilité et de ses souffrances.
Souffrez, s'il vous plaît, Madame, que je parle à Votre Majesté d'un langage qui est l'entretien de notre esprit dans l'étiit où nous sommes, et même en ce temps de la résurrection qui est celui de la joie de l'Église, qu'elle propose à tous ses enfans comme l'image du repos que Dieu leur prépare, quand ils auront passé comme leur Sauveur par la mer Rouge des afflictions, qui conduit a une terre promise dans la(iuelie Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux. Il n'y a, Madame, que l'Esprit de Dieu qui est l'Esprit consolaleur, qui puisse faire goûter à Votre Majesté des vérités si certaines et si saintes, et qui sont tout ensemble si cachées et si inconnues aux sens. C'est ce que je lui demande avec toutes nos sœurs qui sont avec un très-profond respect, et moi en particulier, etc.
CDLXVIII.— A M. DE SÉVIGNÉ. 113
CDLXVIII— A M. de Sévigné.
Sur divers sujets.
Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement î Mercredi de Pâques, 4 6 avril 4664.
Vous continuez toujours d'êlre malade, et pendant que Dieu vous exerce et quil soude votre cœur par de^ soutVrances, il le trouve solidement établi dans son amour, ce qui vous fait penser à ne prendre votre repos qu'en lui, et à lui {(réparer un lieu oii il se retire, pendant que les liouunes ne lui eu veulent plus donner en la terre où il se puisse reposer. Maintenant, mon bon frère, (juil est daus sou royaume, il pensera aussi à vous préparer une place, après que vous l'aurez méritée en soutirant et en agissant |iour lui.
Vous avez autant de prudence (|ue de piété en voulant (pie l'on suspende l'exécution de votre dessein, en atteiulaut ce t|ue Dieu voudra faire; car il y a des temps (ju'il ne veut rien de nous que la bonne volonté, (jui vaut mieux ipie les elléts, parce que l'on n'est point au hasard de prendre de la satisfaction dans les bonnes œuvres. Je crois i]ue ce teuqis-là est arrivé pour nous, et (jue nous ne devons plus mettre le culte de Dieu dans les choses extérieures qu'on nous |)eut ôter, mais dans la pureté et la droiture du c(tMU' (jui peut subsister daus la privation de tout. Je prie Dieu (lue sa grâce vous acc()uq>;igue dans tous les étals où il lui plaira de vous mettre, et qu'elle soit votre force, votre lumièn; et votre consolation. Je le remercie d'avoir donné cpicbiue benédictiuii à ce [lauvre billet ([ue je vous écrivis dans lamerlume de mon cœur, étant toute pénétrée de la conqKissiou (pie j'avois d(; votre douleur. (]e papier que vous avez reeu aura un elVel de plus longue durée, comme je l'espère; je le trouve inconq)arable.
m LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS.
CDLXIX.— A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes.
Sur l'attenle où étaient les religieuses de Porl-Royal de la conduite que M. de Péréfixe tiendrait à leur égard. — Maladie de M. Singlin.
16 avril 1664.
Ce que j'ai à vous dire, ma très-chère mère, ne sera point des efTets de la joie de la sainte Résurrection, mais plutôt des craintes et des attentes du succès désavantageux qui nous pourra arriver de l'établissement de monseigneur notre archevê(jue dans son siège. Ses bulles arrivèrent ce Jeudi Saint, et néanmoins il ne |)rendra possession que demain jeudi; après quoi nous nous disposerons à recevoir la conduite qu'il lui plaira de tenir sur nous, ou de charité ou de sévérité. Notre- Seigneur nous a donné trois ans d'intervalle pour nous disposer à tout, ce qui n'empêche pas que nous n'ayons autant besoin de sa grâce pour bien porter ce qui nous arrivera, que si nous avions été surprises, quoique d'ailleurs ce soit une ingratitude et une infidélité envers lui que de nous défier de sa miséricorde a[)rès en avoir reçu tant de preuves. Demandezlui, sil vous plaît, ma très-chère mère, qu'elle soit toute notre force, et que nous fassions un usage tout chrétien de la gloire de la résurrection de Notre-Seigneur, qui ne nous promet pas une paix temporelle, mais seulement l'espérance d'arriver à celle qui n'aura point de fin, en marchant sur ses pas,puisqu'il a voulu être notre voie, hors laquelle nous ne trouverons point la vraie vie.
Je n'ai garde de manquer de vous donner des nouvelles de la maladie de M. Singlin, où le médecin assure qu'il n'y apointde péril, etdevous rendre compte de ce qui arriverai notre égard. Cependant j'espère que vous nous fournirez d'armes pour bien combattre, queivous prendrez dans les trésors de Dieu qui sont inépuisables, et qu'il distribue selon la foi qu'on a en lui, ce qui rend les plus riches ceux (pii sont les plus pauvres, quand ils sont les plus humbles et les plus dépendans de ses grâces.
A 3 heures après-midi.
Depuis trois heures du matin que cette lettre est écrite, nous