‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 44 sur 205 · G LETTRES DE LA MERE AGNES · texte numérisé non relu

G LETTRES DE LA MERE AGNES

rons éloit incomparable dans les rares qualités que Dieu lui avoit données pour la conduite des âmes.

Mais ce seroit une ingratitude extrême de prendre sujet de nous plaindre des arrêts que Dieu prononce sur nous, parce qu'ils vont à nous ôter une personne si excellente, puisque c'étoit un don qu'il nous avoit fait sans nos mérites et dont il s'étoit réservé la propriété; et ce seroit de plus offenser sa bonté, de croire qu'en retirant le canal par lequel il faisoit couler sa grâce sur nous, il nous veuille priver de la même grâce dont il est lui-même la source, dans laquelle il nous permettra toujours de puiser, si nous sommes si beureuses de redoubler notre foi et notre confiance en lui.

Nous ne trouvons rien en nous-mêmes pour offrir à Dieu, n'ayant que des misères, et s'il nous fait faire quelque bien, nous y joignons tant de défauts qu'il n'est pas digne de lui être présenté; c'est pourquoi il nous fournit d'autres sacrifices, en nous envoyant des afflictions dans lesquelles il n'y auroit point de mélange d'imperfection, si nous étions fidèles à les accepter sans aucune résistance à ce qu'il demande de nous; mais c'est à lui-même à nous donner une volonté conforme à la sienne, qui seroit suivie de la paix dans les plus grandes angoisses.

Nous mêlâmes bier nos larmes avec celles de mesdemoiselles de Roannez et de Vertus, qui sont toutes pénétrées de douleur; et néanmoins elles et nous, contre l'inclination (ju'on a de croire que sa propre douleur est plus grande que celle des autres, nous revenions toujours à vous, croyant que vous seriez la plus affligée, et principalement parce que vous n'auriez presque personne avec qui vous vous puissiez consoler. iMais si les créatures vous manquent, ma cbère mère, Dieu ne vous manquera pas, puisqu'il est le Père des miséricordes et le Dieu de loute consolation, qui nous console non pas dans une seule de nos afflictions, mais en toutes ("2 Corintb., c. i, v. 3 et 4), n'y en ayant point de si grandes à quoi il ne puisse remédier, et qui le fait si pleinement que c'est un de ses attributs de reconnoîlre qu'il est seul qui puisse donner la médecine après la mort, qui est irrémédiable au regard des bommes.

Si j'avois l'bonneur de connoître M. l'abbé qui est auprès de vous, je l'aurois supplié très-bumblement de vous donner

CDLTXI. — A M. DE SÈVTGNÉ. U7

cette lettre et de la prévenir par sa sagesse; mais je suis contrainte d'aller droit à vous, et de le faire en vous donnant si peu de consolation, parce que je ne suis pas capable de vous en donner davantage; ce qui m'oblige de retourner à Dieu pour vous, pour nous-mêmes et pour tous ceux qui gémissent de celte perte, afin d'obtenir de sa bonté que nous en fassions un si saint usage, qu'il supplée à celui que nous n'avons pas eu pour profiler d'une conduite si sainte et si évangélique. Il me semble que j'éprouve déjà que ce fidèle serviteur de Dieu nous sera une pierre angulaire, pour unir ensemble plus fortement toutes les personnes (ju'il portoit dans son cœur et qui! cnfermoit dans le sein de sa charité. Je vous regarde, ma très-chère mère, avec un respect et un amour itarticulier, à cause de la vénération (jue vous avez eue jiour lui, que je vous conjure de regarder comme une maniue signalée de la miséricorde de Dieu sur vous, n'y ayant pu avoir que la pureté de sa conduite qui vous ait donné une volonté si forte de vous y attacher, ce qui doit redoubler voire confiance en Dieu, qui pourroit être ébranlée en celle occasion, par la malice de notre ennemi qui n'a point de plus grand dessein que de nous aiïoiblir dans la fermeté de la foi que nous devons avoir en Dieu, parce qu'elle est notre unique soutien.

CDLXXI.— A M. de Sévigné.

Elle l'assure des prières qu'elle a faites pour lui pendant sa maladie, el depuis son rélablissemenl.

Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement!

i mai lUGi.

Vous seroit-il bien venu dans l'esprit, mon bon frère, que \o silence que j'ai gardé à voire égard depuis que Dieu vous lient en sa main pour vous purifier par une fâcheuse maladie, auroit été une manpie (|ue j'oublie ce que je vous dois en sa présence"? Non certes, vous ave/ trop de justice et de bonté pour donner lieu a une pensée cpii seroil si désavanlageiise à la reconnoissance et à la charité que Di«'U nu- doniu- jiour

VOUS. Je lui ai donc demandé durant plusieurs jours qu'il vous disposât à une sainte mort, à quoi il sembloit que votre maladie vouloit tendre. Mais, depuis qu'il vous a rappelé à la vie, je lui demande pour vous les effets qui ont suivi la mort et la résurrection de Jésus-Christ, qui sont, qu'il a détruit la mort en nous par la sienne, et qu'il a réparé notre vie par sa résurrection. Vous avez donc presque été mort dans votre corps, pour signifier que Dieu a tué le péché dans votre âme; et puis vous êtes comme ressuscité, pour gage de la nouvelle vie que Dieu vous veut donner, qui vous rendra un homme nouveau et tout spirituel, qui portera l'image de l'homme céleste qui est devenu tout Dieu par la gloire de sa résurrection.

Vivez donc, mon bon frère, de la vie des saints, puisque Dieu n'a pas voulu que vous mourussiez de la mort des justes. Soyez plus pénitent que jamais, mais de la pénitence d'un ressuscité, qui est délivré des liens de la mort, après avoir brisé les chaînes qui le lenoienl captif sous la loi du péché, mais qui demeure encore combattu des malices spirituelles qui le peuvent empêcher qu'il ne vive tout à Dieu, c'est-à-dire à toutes les vertus, dont on choisit les unes en négligeant les autres, de quoi on pourra donner des exemples dans un autre temps, car il ne faut parler maintenant que d'actions de grâces et de cantiques de louanges à Dieu , qui vous a redonné à nous lorsqu'il sembloit qu'il vous voulût prendre pour lui.

Il nous reste à désirer le rétablissement de vos forces dans le corps et dans l'âme, afin que vous soyez capable d'aller à la guerre, non pas contre le Turc, mais contre le démon qui est déchaîné contre la grâce de Jésus-Christ, qu'il voudroit éteindre, s'il pouvoit, quoiqu'il sache bien qu'elle sera toujours victorieuse, et que l'opposition qu'il y fait retom'ue à son éternelle confusion, comme elle sera toujours la gloire et le bonheur de ceux qui l'auront reconnue et qui lui auront rendu l'hommage qu'elle mérite, en confessant que c'est elle seule qui fait en nous toutes nos bonnes œuvres.

Souvenez-vous, s'il vous plaît,que le saint duquel l'Église fait aujourd'hui la fèie est le protecteur des personnes persécutées, et priez le qu'il soit le général de notre armée, puisque sa valeur est si extraordinaire, qu'avec des soldats qui n'ont point encore

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