CDLXXIV. — A MADAME DE FOIX
les âmes, (juand il leur ôle les personnes à qui il les avoit liées lui-mènie, pour les purilier par une si rude séparation. Vous voulez, ma très-chère mère, que je vous dise les particularités de cette douloureuse mort. Il demeura malade le Jeudi Saint d'un jrrand mal de gorge; et s'étant levé le lendemain pour dire ses Matines, il se trouva si mal qu'il ne les put achever, ce qui le lit résoudre de se faire porter chez un de ses'amisoù il seroit plus commodément. On le saigna quatre fois pour ce mal de gorge dont il fut fort soulagé, mais la fluxion tomba sur la poitrine, ce que l'on ne craignoit pas tant ; la saignée lui étoit encore fort nécessaire, mais il y avoit de la répugnance, de sorte que l'on n'en fit (|u'unc cin(|uième qui fut le mercredi; il en fut fort soulagé, et la nuit suivante se passa assez doucement. Le jeudi matin il prit un bouillon, et aussitôt, eu penchant la tète sur le bras de celui (jui le soutenoit, il expira sans avoir dit auparavant une seule parole. Je ne vous aurois pas dit ces circonstances, ma très-chère mère, si vous ne me l'aviez ordonné, croyant bien ()u'elles vous seroient un surcroît d'attendrissement, les morts surprenantes étant beaucoup plus touchantes que celles qu'on voit venir peu à peu. Il mourut le jeudi à cinq heures du malin. Il est enterré en cette maison, dans le même tombeau où sont les entrailles de feu M. de Saint-Cyran, ce (jui nous est d'une extrême consolation dont nous sommes redevables au curé de la [)aroisse où il est mort, qui le vint enterrer lui-inèine à neuf heures du soir, craignant ([u'on nous voulût priver de ce trésor. Ce bienheureux serviteur de Dieu s'appeloil.Vutoine, il n'étoit (pie dans la cin(|uante-sei>lième année, et l'on nous assuroit <|u'il se portoit beaucoup mieux (ju'il ne faisoit pendant (ju'il étoit avec nous: ce (jui fait bien voir (|u'il ne faut passe confier dans les a[)parences, et ne se tenir assuré de rien de ce(iui peut mau(pi(!r en un moment L'on nous a donné ses bréviaires et des images (jui éloieiit a lui; je vous en envoie une qui est fort dévote. Ses plus précieuses reli(iues sont celles d«,* son esprit, et la pratique des instructions (|u"il nous a données durant vingt-huit ans, dont il a été plus de vingt ans le directeur uni(|ue, la lumière , le soutien et la consolation de notre monastère, comme nous espérons qu'il le sera lou-
jours devant Dieu, qui a voulu qu'il emportât la qualité de notre supérieur, ayant prévenu de deux jours seulement la prise de possession de Mgr l'archevêque.
CDLXXV.— A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes.
Sur le même sujet. — Senliuienls et dispositions que la foi doit produire
en nous.
18 mai 1664.
J'attendois de vos nouvelles, ma très-chère mère, avec un j^rand tremblement, craignant le succès de la maladie de Madame', dont il a plu à Dieu d'arrêter le cours par un effet de sa miséricorde, que je trouve quasi miraculeux ; ce qui vous est une obligation de reconnoîlre qu'il ne veut pas vous accabler tout à coup ; et quoique votre perte ait des circonstances qui vous la rendent presque insupportable, il ne sera pourtant jamais vrai de dire qu'elle surpasse les forces que Dieu vous donne pour la porter, puisqu'il a engagé sa parole qu'il ne permettroit point que la tentation et les épreuves qu'il nous envoie eussent le pouvoir d'arracher de notre cœur la foi et la confiance qu'il peut réparer en nous toutes nos pertes, et nous tenir lieu de tout ce qu'il nous ôte, avec un avantage aussi grand qu'est celui que doit avoir un Dieu par-dessus une créature. Mais en demeurant d'accord de cette vérité, l'on n'en est point plus soulagé, parce que l'on ne se 1 approprie pas, et qu'on se croit incapable d'avoir des sentimens aussi spirituels que ceux-là, et même on ne se met pas en peine de les avoir, comme si l'on croyoit que l'affliction qu'on soutire est si grande qu'il n'y peut avoir de remède. Tâcliez, ma très-chère mère, je vous en conjure, pour l'amour de Dieu, de n'avoir pas cette persuasion; combattez-la par des principes si essentiels et si infaillibles que ceux que vous êtes obligée d'avoir comme chrétienne , qui a la connoissance qu'elle appartient à Dieu et qu'elle a un Sauveur qui lui a mérité des grâces qui surpassent tous ses besoins et tous ses
' L'abbesse de Saintes.