CDLXXV. — A MADAME DE FOIX
désirs, et que c'est la plus {grande de toutes les ingratitudes de se trouver si pauvre et si abandonné lorsqu'on peut avoir recours au trésor inépuisable de ces biens intinis.
Il est vrai quil nest [)as en notre pouvoir de fixer notre esprit dans ces pensées, et que c'est un don de la grâce de les avoir, et d'en tirer le fruit; mais non-senlenient Dieu ne refuse pas de nous la donner, mais il nous commande de la lui demander, et il se plaint aujourd'hui dans l'Évangile * que ses apôtres ne lui demandoieiit rien, et qu'il n'y avoit qu'à demander pour recevoir, pourvu qu'on demande en son nom, c'est-à-dire des choses dignes de la gloire de son nom, qui est celui de médiateur envers Dieu, pour nous obtenir tout ce ([ui est nécessaire i»oiir notre salut; de (juoi nous lui devons laisser la disposition et le discernement, ne sachant pas nous-mêmes s'il ne veut point tirer le miel de la pierre, et nous faire trouver de la consolation, c'est-à-dire du secours et de la force, dans les choses mêmes où nous croyons qu'il n'y a que de la perte et de la ruine pour nous.
Si je me croyois, ma très-chère mère, je ne vous dirois rien de tout cela parce que vous le savez mieux (jue moi, et ([ue ni vous ni moi ne le saurions mettre en usage, si Dieu ne nous fait la grâce de l'apprendre de nouveau par l'inspiration du Saint-Esprit tjui est le maître des cœurs, auxcjuels il enseigne, par son onction divine, tout ce qu'il est impossible qu'ils sachent d'ailleurs : lesraisonnemens qu'on fait par soi-même pouvant bien convaincre, mais non pas persuader, eu sorte «lue la volonté ne répugne point à ce (}ue la lumière de l'esprit lui propose. C'est par cette voie(|ue j'espère (|ue vous recevrez du soulagement dans une doidenr qui n'en peut avoir, a moins (|ue Dieu y mette la main pour {^ucrir ime plaie si profonde.
C'est la \()i\ munnuiie que M;;r notre archevê(|ue nous traitera a la rigueur. Mais bien s(»u\eiil Dieu change I apparence des choses; c'est pounjuoi je vous supplie lies-humblement de ne vous point aflli(:er par avance à notre éfiard. .Vprés tuul. ce ne sera point p;ii- la \olonle des honuncs, mais par elle de
' f^vangile du S" (JiiimiicIic- :à[)n:A l'ài|uei. SjiuI Jean, cli. xm, v, ik.
1o6 LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS.
Dieu qu'il nous arrivera du bien ou du mal. C'est la grande et l'uniiiue consolation qu'on doit avoir dans toutes sortes d'événemens, et c'est celle que Notre-Seigneur donna à ses apôtres en leur disant, qu'il éloit expédient qu'il se retirât d'eux, afin de leur envoyer à sa place le Saint-Esprit auquel l'attachement à sa présence sensible étoit un obstacle.
CDLXXVI. — A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes.
Sur le même sujet. — Visite de Mgr. de Péréfixe à Port-Royal, et entrelien qu'il a avec la mère abbesse, Madeleine de Sainle-Agaès de Ligny.
Ce 24 mai 1664.
Comme je suis fort occupée de votre affliction et de toutes les nôtres, il me semble, ma très-chère mère, qu'elles me servent pour comprendre tout autrement que je n'ai fait jusqu'à présent que, pour être chrétienne, il faut tenir le même chemin que Jésus-Christ nous a tracé, et que si nous n'avons persévéré avec lui dans ses tentations durant cette vie, nous ne le suivrons point dans la gloire qu'il s'est acquise par cette voie, encore qu'elle lui fût due par toutes sortes de droits. L'on ne voit quasi personne qui ne souffre en ce monde; la différence, c'est que les souffrances de la plupart ne sont pas du nombre de celles que le Fils de Dieu appelle bienheureuses dans l'Évangile; la vôtre est de ce rang-là, puisqu'elle vient de l'amour que vous avez pour Dieu et de celui que vous portez à votre âme , au lieu que si vous n'aimiez pas l'un et l'autre, il vous seroit fort indifférent d'avoir un excellent directeur pour vous conduire dans les voies de votre salut. Vous êtes donc affligée, ma chère mère, et c'est Dieu même qui vous cause cette affliction; mais il le fait après vous avoir rendue heureuse en vous donnant une si sainte attache, en sorte que vous seriez beaucoup plus à plaindre si vous ne souffriez point pour ce regard, de même (}ue vous méritez encore par le ressentiment que vous avez des peines qu'on prépare aux amis de Dieu et à de pauvres filles que vous honorez de votre amitié.
Je vous dirai (|ue nous avons eu une visite de monseigneur
CDLXXVI.— A MADAME DE FOIX. iTû
l'archevêque, qui nous surprit mardi dernier ' dès sept heures du matin. Nous le reçûmes chantant le Te Deum; après quoi il dit la messe et donna sa bénédiction à la communauté à la grille du chœur, et alla ensuite au parloir, où il entretint notre mère abbesse trois heures et demie de suite, et lui témoigna, d'une part, beaucoupde civilité et de bonté, et, de l'autre, il lui fit entendre que, pour recueillir le fruit de sa protection qu'il lui otfroit, il falloit qu'elle fît quelque chose qui étoit de signer le fait de Janscnius et de le signer avec créance ; ce (jui est un langage nouveau, tous les autres évèques ayant déclaré qu'ils ne se metloienl point en peine qu'on le crût ou qu'on ne le crût pas, pourvu qu'on se soumît à signer le formulaire. Elle lui dit (ju'elle ne pouvoit pas se donner cette créance, et (ju'elle croiroit olfenser Dieu de prendre part à une chose où il |)aroît tant de péril. Il lui fit entendre qu'il seroit donc contraint, quoiqu'avec douleur, de la traiter, et toutes les autres qui n'obéiroient pas, avec toute la rigueur (|ue méritent des personnes téméraires et présomjitueuses. Elle lui parla avec tout le respect et l'hunnlité (ju'on doit, en lui disant de fort bonnes raisons qui regardoienl toutes la conscience. Mais il n'en reçut aucune, et la conclusion fut de lui ordonner de bien prier Dieu pour lui et pour elle-même, et de bien consulter ce qu'elle auroit à faire, parce qu'il seroit d'une trop dangereuse conséquence qu'après (jue toutes les religieuses se sont rendues à ce qu'on a voulu, une seule communauté ne voulût pas se soumettre. Elle le supplia, |tar les entrailles de la charité de Jésus-Christ, (juil eût |>itié de cette maison, qu'il la traitât en père, et qu'en toute autre chose (ju'il lui plairoit d'exiger des manjues de notre obéissance, il reconnoîtroit la passion que nous avions de lui rendre de profonds respects. 11 répondit toujours de même, (iu()i(|u'il fût attendri de ces paroles et de plusieurs autres, (ju'elle lui dit dans le même sens.
* Mardi des Rogations, 20 mai IGGi.
CDLXXVII.— A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes.
Sur la préparation à recevoir leSaint-Esprii. — Sentiments dont les apôlres étaient occupés dans le cénacle.
Ce 31 mai 1664 i.
Je suis si touchée, ma très-chère mère, de la peine où vous aurez été de ne point recevoir de nos lettres, à cause de la méprise qui est arrivée, que je ne m'en puis remettre, craignant que l'inclination que vous avez de prendre tout au pire, par une bonté qui vous est si naturelle, ne vous ait donné peut-être un pressentiment de toutes les choses fâcheuses qui peuvent arriver et qui ne sont pas encore ; et ce qui me fâche davantage, c'est de vous croire dans celte inquiétude de charité en ces jours saints qui font toute la joie de i'Éghse, si ce n'est que ce divin Consolateur vous inspire de suspendre votre doute, pour ne vous occuper que du bonheur qui est commun à tous les fidèles de la terre, de posséder celui qui est tout l'amour du Père et du Fils, et le sacré lien qui les unit ensemble.
Il semble, par votre dernier billet, que vous me vouliez accabler dhonneur et de civilités à même temps que j'ai manqué aux plus justes devoirs à votre égard. Mais permettez- moi de vous dire, ma très-chère mère, que vous n'êtes pas, comme vous pensez, dans l'imitation des apôtres en ressentant une tristesse semblable à la leur pour l'absence de leur divin maître, car il n'y a rien si assuré qu'ils n'ont point eu de tristesse de voir qu'il s'étoit retiré d'eux, puisqu'il est dit au contraire qu'ils s'en retournèrent, cum gaudio magno valde, qui est la plus forte expression dont l'évangéliste pouvoit user, et qui fait voir le changement que la grâce de la résurrection du Fils de Dieu et de son ascension leur avoit mérité, puisque avant sa mort ils ne pouvoient souffrir qu'il leur parlât de son retour au ciel, sans que leurs cœurs fussent remplis de tristesse, dont Notre-Seigneur se plaignoit en leur disant : Si vous m'aimiez, vous auriez de la joie de ce que je m en vais à mon Père.
1 Veille de la Penlec('tie.
CDLXXVII. — A MADAME DE FOIÎ. 1^19
Mais ils ne pouvoient entrer dans celte disposition étant attachés à lui trop humainement, jusqu'à ce qu'il eût rompu leurs liens et augnient»; la foi de sa divinité toute spirituelle et invisible, qui leur laisoit pratiquer ce que saint Paul a dit depuis : Encore que nous ayons connu Jésus-Christ selon la chair, maintenant noua ne le connoissons plus en celle manière.
Ils ont donc été dans le Cénacle, non pas dans le regret de n'avoir plus Jésus-Christ avec eux, mais dans le désir qu'il renouvelât sa présence par l'envoi du Saint-Esprit, dont il ne peut être séparé, non plus que de son Père éternel. Kt je m'imagine (jue, durant ces dix jours, ils se sont occupés de ce que le Fils de Dieu leur avoit dit, que le Saint-Esprit viendrait rejjrendre le monde de péché, de justice cl de jugement, et qu'ils ont prévenu par son inspiration l'oflice qu'il devoil faire, en se reprenant eux-mêmes du péché qu'ils avoient commis, de n'avoir pas cru avec assez de fermeté (jue leur maître élnil im Dieu, et qu'en l'aimant ils sétoient aimés euxmêmes; qu'ils avoient man(|ué a ta justice, un ne lui rendant pas ce qui lui étoit dû, et n'étant que dans une justice légale, au lieu (pi'il les avoit choisis pour être les premiers juî^les de la justice de l'Kvangile, ijui étuit inconnue au inonde avant l'incarnation du Fils de Dieu, hormis à quelque peu de personnes dans les(juelles il avoit anticipé cette grâce; et ils se reprenoient encore d'avoir manqué au j»(/pmc»/(iu'ils dévoient faire, que le prince du monde étant dt-jà jugé, ils dévoient aussi juger et condamner en eux tout ce qui api>arteiioit au vieil homme, et si: disposer â recevoir lacpialilé de nouvelles créatures par le Saint-Esprit qui Aient lenouvclcr toutes clioses.
(yest sur cette jiarolc (pie je m'arrête, ma très-chère mère, dans le désir et l'espérance (juil renouvellera votre âme, et qu'il mettra votre amertume Irès-amère dans la paix, pourvu (pie vous ne croviezpas impossible ([u'il lasse ce miracle, piiis- (pi'il est l'auteur du plus grand de tous, (pii est le changement des c(ruis. U"'i"d il aura plu à cet Esprit sanctilicateur de créer un cœur pur dans mon âme, il sera plus digne de s'oIVrir à Dieu pour tous et d'être plus (jue jamais entièrement v(Mre.
CDLXXVIII.— A M. de Sévigné.
Sur les afflictions.
Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement!
Ce mardi, à trois heures du matin, 3 jttin 4 664 .
C'est de quoi nous avons besoin, mon bon frère, que d'être fortifiées par des paroles de ferveur et de piété comme sont celles de voire billet; nous en entendons assez d'autres; mais si Dieu ne nous parloit au cœur, comme il fait par sa grâce, ce nous seroit une cbose bien inutile et insupportable de nous voir traitées en la manière que nous le sommes. Vous avez aussi de votre côté de quoi exercer votre paUence. et tous ceux qui veulent vivre selon Dieu ne manquent point d'occasions, ou en eux-mêmes, ou hors d'eux-mêmes, de se rendre conformesà Jésus-Christ crucifié. Il est notre bon Pasteur, et pour trouver les bons pâturages dont il veut nous nourrir, il faut passer par de petits sentiers qui sont bien raboteux, et s'engraisser des voluptés de la patience, comme a fait Jésus-Christ selon la parole d'un Père.
J'ai été fort alarmée d'avoir appris que vous avez été mal depuis la fête; ces retours sont assez ordinaires après des maladies importantes; mais cela n'ira pas plus avant s'il plaît à Dieu, et la saison est si favorable qu'elle contribuera à réparer vos forces pour vous faire poursuivre votre chemin qui n'est pas encore au bout de votre course. Car il faut entrer au royaume de Dieu par beaucoup d'afflictions; et s'il y avoit d'autres portes pour y entrer, celle-ci devroit être préférée pour imiter Jésus-Christ qui l'a choisie pour lui-même, ou plutôt pour l'amour de nous, à qui il étoit nécessaire qu'il en donnât l'exemple. Je vous rends mille grâces très-humbles des effusions de votre cœur; la charité divine qui les produit en est aussi la récompense. Je me liens heureuse de l'honneur que vous me faites de me donner un rang dans les choses que vous offrez à Dieu, puisqu'il n'y a rien de si avantageux que de s'offrir et être offert en sacrifice à Dieu.
rnixxix. — V MAn\ME df roix. \r,\
CDLXXIX.— A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes.
Le refus de si^çner le formulaire traité d'opiniàirelé. — Considérations sur la fêle de la Très-Sainte-Trinilé.
Ce 8 juin 16GI.
Celle-ci ne vous apprendra rien de nouveau ; tout est un pen en surséance. On croit néanmoins que le prélat viendra céans, quelipic joiw de celle seiiiaiiu' où nous entrons, pour v cornincncer une visite '. L'oîi met tout i»résfnteincnt sur lopiniàtreté, car il ne se jiarle plus d'hérésie, et c'est une opiniàtrclé bien pardonnable, (juand on n'en a que pour la crainte d'ottVnser Dieu cl «lue c'est avec un extrême rcfiret qu'on n'obéit pas, comme on a toujours fait dans toutes les choses où la conscience n'étoit point blessée.
Me |)eruieltre/-vuus de vous dire, ma très-chère mère, que la sainte fête (jue nous célébrons nous doit être d'une {jurande consolation, étant si heureuses de porter dès notre baptême le caractère des personnes divines, (jue personne ne nous peut ôter et (|ui seront toujours l'âme de notre àme tant (|ue nous serons fidèles à vouloir accomplir leurs paroles, selon ce (jue Notre-Sei;.'neiu' dit (jue celui qui observera ses commandemens il l'aimera, et que son Père l'aimera aussi, et (ju'ils viendront tous deux avec le Sainl-JLyjrit pour établir en lui leur doneure. Le Fils qui vient le premier nous donne la foi, le Père éternel l'espérance , et le Saint-Esprit la charité. Que si ces vériiés ne sont pas toujouis sensibles , elles n'en sont pas moins certaines, et toutes les fois que Dieti nous fait la grâce de nous les rauu-ntevoir, il n'y a (ju'à rentrer dans soi-même où nous IrouNons le royamne de IHeu, connue Jesus-Chrisl nous eu assure, et par conséquent la Sainle-Ti iuilé tjui est prête de notis secourir et d'employer sa puissance, sa sagesse et son amour pom* nous retirer «le toutes nos misères.
' I.e M juin, jour de l:t Trinilé, Mj;r dt- Pérélixe lit publier un ncuidenieiit pour la signal). re du lurniulaire. Le U, il vint à Purl-Kuyal y coiuiin'DCcr \.t \Wi\f, qui fnl Ifi inintM- le >;iinn'ii I l juin.
T. ... Il
f(»2 LETTRES DE LA MERE AGNES.
CDLXXX— A Madame la marquise de Sablé.
Sur divers sujets.
Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacremenl !
Ce dimanche {juin ou ji//7/eH664).
Je demande tous los jours à Dieu mon pain quotidien, et je ne savois pas que c'éloit par l'entremise de ma chère inartjuise qu'il me le donnoit; c'est ce qui me donnera sujet de lui dire dans mes prières : Seigneur mon Dieu , vous affligez une personne qui me nourrit pour l'amour de vous (3. Rois, c. \\u, V. 20); que si Ton considéroit toutes les bonnes œuvres qu'elle fait, on la laisseroit en paix posséder les fruits de sa retraite.
La lettre que vous nous avez fait l'honneur de nous faire voir, est si juste, si lionneet si convaincante, quejene sais comment on pourroit faire pour l'éluder, et je crois au contraire que la personne à qui vous l'adressez tiendra pour un grand avantage l'occasion de vous servir, si ce n'est que nos démérites soient si grands qu'ils s'étendent jusqu'à vous faire souffrir une partie de la peine qu'ils méritent. J'espère de recevoir l'honneur de vous voir cet après-dîner dans ce pauvre parloir à qui on en veut tant; j'attendrai 1 "heure qu'il vous plaira de nous faire appeler.
CDLXXXI.— A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes.
Elle lui donne de ses nouvelles, et fait quelques réflexions sur l'évangile du Ve dimanche après la Pentecôte.
Ce 6 juillet 1664.
Je commence, ma très-clière mère, d'être en état de vous dire moi-même de mes nouvelles, étant i)res(jue hors de ce mauvais rhume qui m'a tenu lieu d'une maladie; mais peutêtre (jue je n'aurai |)as longtemps la liberté de notre commerce, étant arrivées au terme qui nous a été donné pour mettre fin à nos maux par d'autres qui sont encore plus grands et irrémédiables *; ce ne sera pourtant que ceux que Dieu a ordonnés
1 Mgr de Péréflxe , en terminant la visite de Forl-Uoyal , avait donné aux religieuses un délai de trois semaines pour penser à ce qu'elles avaient