LETTRES DK LA MÈRE AGNÈS
compté nos jours, c'est pourquoi il ne les faut pas, s'il vous plaît , anticiper en présupposant qu'il est arrivé bien des choses, lorsque nous sommes encore dans le même état. Il y a plus d'un au que nous communiâmes toutes en viatique un certain jour, croyant que l'on nous excommunieroit le lendemain, mais l'appel que nous fîmes arrêta les grands-vicaires, et ensuite la brouillerie (jui arriva à Rome. Ainsi Dieu se sert de moyens à quoi l'on ne s'atlendroit pas, pour empêciier, ou au moins pour retarder, ce que les hoimnes veulent faire.
L'Église nous donne toutes les semaines des instructions qui peuvent être conformes à notre besoin. Notre-Seigneur nous apprend que les épines ne produisent point de raisin^; c'est-à-dire que nous nous tromperions nous-mêmes d'attendre du fruit d'une action qui ne seroit propre qu'à nous percer le cœur d'un remords éternel; que c'est nous faire une fausse prophétie de nous dire que Tobéissance remédiera à tout; et que c'est rhameçon duquel on se sert pour prendre les âmes qui ont de la piété. Vous aurez vu que cette raison est réfutée dans le Mémoire - par un passage du bienheureux évêque de Genève qui marque la première exception de l'obéissance, qui est quand elle est contraire à la loi de Dieu. Il y en a encore deux autres, qui sont quand le commandement devient impossible, comme l'obligation d'aller à la messe et de jeûner devient impossible à une personne malade. La seconde exception qui fait la troisième, c'est quand on commande quelque chose à quoi l'on n'est point obligé d'obéir, parce qu'il est au-dessus de notre condition et de notre devoir, auquel cas, les supérieurs n'ayant point droit de commander, l'on n'est point obligé d'obéir. Toutes ces trois exceptions se trouvent dans l'occasion présente, où les commandemens de Dieu seroient intéressés, où il faudroit parler contre son sentiment, ce qu'il est impossible de faire sans mentir, et où l'on nous demande une chose contraire à notre état et à notre profession qui ne nous permet pas de nous mêler des choses qui
1 Évan|:;ile du VU»' ilimaiiclie après la Tenlecôte. S. Mauli., c. vu, v. 1G. * 1.0 Mi-mnirc pour la justificution des religieuses rlv Port-Hmjal, jiur M. ArnauUI, juin ISfii.
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surpassent noire ca|)acilé. Tous ces eni|ièchemens qui se liouvenl dans l'obéissance dont il est iiueslion, la décréditent si fort. (|uil ny a pas moyen de s'y rendre, et ce seroit plutôt une véritable désobéissance, puisque l'obéissance qui est une vertu ne peut avoir d'autre objet que le bien. C'est pourquoi il nous faut tenir à la conclusion de TÉvan^iie (|iii dit : Qu'il n'y aura que celui qui fera là volonlé de noire Père qui est dans le ciel, qui entrera au royaume de Dieu.
Je ne doulc; jtoini, ma cbère mère, que votre retraite n'ait beaucoup turtilié votn; àme qui a tant de sortes de sujets de peines i)Oui' le présent, et d'appréhensions pour l'avenir, à «pioi vous ajoiilez encore le lesscnliment de tout ce (jue vos amis soull'n.'ut. Je vous dirai pour votre consolation une [larole de Tun deux qui est : Qu'il veut souffrir autant que l'L'glise sou/frira. Kt en elît-t, quelle inditléreiice seroit-ce, ou plutôt ([iielle iufiialitude envers cette divine mère, de voulctir être en repos, pendant quelle est persécutée si vivement, et qu'on arrache de son sein un si grand nombre de personnes cjui lui seroient demeurées lldeles si on ne les exposoil point à une si grande tenlalion ! IMeurons pour un sujet si important, et oublions no.s |)ropres maux, selon la pensée d'un autre (|ui dit : «Que ce n'est pas être à Dieu comme il faut que de « i»laindre les autres ou soi-même, ([uand on soutire poui «( une si bonne cause. »
CDLXXXVI.— A Madame la marquise de Sablé. l'our le jiiur de sa fric. — Sur la verlu de saiale Madeleine.
Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrenient î
Ci: Inmti à quatre /wi/rcs du matin, 'î\ juillet Ififii.
Encore que le jour d'aujourd'hui nous soit un jour de douleur, je ne dois pas laisser de me souvenir, ma très-chère sd'ur, que celui de demain vous est heureux étant la fête de votre sainte [)roteclric(! a laquelle vous renouvellerez votre dév«ilion et le dessein (|ue vous devez avoir (|u'en |»oitaut son nom vfnis portiez aussi l'imiiression de sa vertu; elle a été si
172 LKTTRKS DE I. A MKKE AG>ÈS.
grande, si admirable et si étendue, qu'il y a de quoi l'imiter soit en une chose, soit en ime autre, et principalement en ce qu'elle a recherché le remède des plaies de son âme aux pieds de Jésus-Christ, où il nous est permis comme à elle d'avoir accès, quelque indignes que nous en soyons, pour adorer ses pas, et redresser les nôtres dans la voie de la paix; comme le Fils de Dieu assura cette sainte qu'elle avoit trouvé sa réconciliation avec lui, en suite des larmes qu'elle avoit répandues pour laver ses péchés. Elle étoit venue à Jésus-Christ toute humaine et toute souillée, et elle s'en retourna toute pure et toute divine, parce qu'elle avoit changé d'amour, celui qu'elle avoit pour le monde et pour elle-même ayant cédé la place à l'amour de Dieu et des choses éternelles.
C'est, ma très-chère sœur, à quoi il faut tendre qu'à cet heureux changement. Dieu nous le demande, il le peut faire, et il le veut faire, pourvu (jue nous le voulions avec lui, car il promet sa paix, c'est-à-dire sa grâce, aux âmes de bonne volonté. Il est vrai que coUe bonne volonté n'est pas en notre main. C'est un don qu'il faut (ju'il nous fasse. Mais à qui la refuse-t-il ? Et y a-t-il |)ersonne qui la lui ait demandée avec ardeur et avec persévérance, à qui il ne l'ait pas donnée? Nous nous joindrons à vous, ma très-chère sœur, pour le supplier qu'il augmente de plusieurs degrés celle que vous avez déjà; et c'est la prière que je vous supplie très-humblement de faire aussi pour nous, de qui les bonnes volontés sont si languissantes, et ce sera pour y suppléer, si Dieu permet que le vent d'une nouvelle persécution embrase le petit feu de sa charité et de l'amour de sa vérité qu'il a allumé dans notre cœur.
Sainte Madeleine a confessé Jésus-Christ après sa mort, ei lui a rendu ses respects lorsqu'il étoit regardé presque de tout le monde comme un séducteur. Si elle étoit encore en ce temps-ci , elle se souviendroit de la parole de eon Maître qui dit dans l'Évangile, que ce qu'on a fait pour l'un des siens, il le tiendra comme fait à lui-même; ainsi elle ne condamneroit pas un évètjue qu'elle ne seroit pas assurée qui en eût donné sujet par ses ouvrages, mais qu'elle croiroit plutôt qu'il auroit contribué à la gloire de Dieu en mettant au jour les vérités de sa grâce qui a tant d'ennemis, parce que les hommes sont in-
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grals et superbe?, (jni se veulent allribuer ce qui na|i|iarlieiU qu'à Jésus-Christ, lequel après avoir acheté si chèrement notre salut, s'est réservé le [touvoir de nous lappliquer lui-niènie.
Je vous fais, ma très-chère sœur, des excuses très- humbles de vous dire des choses si peu raisonnables, ou plutôt de les exprimer si peu raisonnablement. Vous aurez sujet de me le pardonner, puiscjue jaurois voulu mieux faire, et qu il ny a point de défaut dans le désir sincère que j'ai d'être entièrement à vous, avec toute sorte de respect et de vérité.
CDLXXXVII.-A la reine de Pologne.
Fiie la remercie de son aueiil'um et «le sa sensibilité aux trailemenls qu'on faisait soulïrir aux reliijieuses de Port-Royal.
(/Hf7/et 1664.)
Madame, Les preuves nouvelles qu'il plaît à Votre Majesté de nous donner de rextrcme bonté qu'elle conserve pour celte maison, en désirant dappremlre l'état où elle est, me fait croire, Madame, (jue vous ne vous ennuierez pas d'un entrelien aussi désa}jrréable que celui (jui ne peut causer que de la peine a Voire Majesté, qui n'a pas un cœur insensible, comnie cekii de la plupart des rois, à tout ce qui ne louche pas leur grandeur et leur gloire. Celle disposition, Madame, me console, non pas tant parce qu'elle nous est favorable, que parce qu'elle est avanta^aiise à Votre .Majesté, laiiuelle se rend glorieuse, en imitant le Hoi du ciel, qui n'est appelé le Père de miséricorde, que par la compassion (|u'ii a de la misère de ses cnlans.
Vous avez vu, .Madame, par la dernière lettre (jUC je me donnai l'honneur d'écrire à Votre Majesté, que nous sommes menacées de la dernière violence, et que dans cette extrémité nous l'avons reyardée comnie celle gran<le reine, de la(|uelle Dieu se servit pour la délivrance de son peuple, à quoi il semble avoir préparé Votre Majesté, par les sentimens favorables «ju'il lui a donnés de(»uis lou}4tem[»s pour celte maison : au lieu que nous ayant voulu affliger, il a permis (jne l'esprit d«' iMiliT roi ,'iit i-\v pit'-vf iiu par «Ic^ impi«'<sions toutes con-
traires qu'on lui a données de nous, et qui ont entièrement arrêté à notre égard jusqu'à cette heure les effets de la clémence et de la justice qui lui sont naturelles. Nous atleiidons, Madame, quel succès il plaira à Dieu de donner à votre charité, qui ne pourra jamais être sans une grande récompense, bien que^ contre le désir de Votre Majesté, elle puisse être sans effet.
Je vous assurerai. Madame, que l'état où nous sommes ne nous fait pas oublier l'obligation que nous avons d'offrir à Dieu les besoins de votre royaume et les affaires présentes de la Diète, qui sont si importantes à Votre Majesté, et dans lesquelles je ne doute point quelle ne regarde principalement l'établissement du royaume de Jésus-Christ, qu'un désir sincère établit véritablement en elle-même.
Faites-nous la grâce. Madame, de nous croire incapables de manquer à un si grand devoir ; ce qui nous rendroit indignes d'être filles d'une mère * qui a tant honoré Votre Majesté, et qui continue sans doute devant Dieu à désirer qu'il rende votre âme toute royale, en ajoutant aux rares quahtés qu'il lui a données pour la rendre digne de la couronne qu'elle porte, une grâce puissante qui lui fasse aimer iufinimeni. davantage de régner chrétiennement, en se rendant servante de Jésus-Christ.
Je désire. Madame, que Votre Majesté ne me prive pas du titre qui m'engage en particulier d'être avec un profond respect, Madame, de Votre Majesté, etc.
CDLXXXVIII. — A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes.
La persécution qu'on f;iil à Porl-Royal tend à éteindre l'esprit de celle sainte maison. — Funestes elTels de la signature dans ceux qui la font contre leur conscience. — Quelle est la vraie foi.
Ce 6 uoùl 1664.
Je vous écris, ma très-chère mère, au jour de la mort de
notre mère % que l'on veut faire mourir une seconde fois en
' La mère Angélique.
* La mère Angélique, inorle le 6 aofil 1661 .
ClU.WWin. — A MVDAMK DK FOIX. 17.%
détruisant 1;\ iiiaisoii (|ui lui u coulé tant de peines puiir la mettre au point (juil senibloit qu'elle dût subsister pour l'édification de rÉj^'lise; et ce qui nous louche principalement;, c'est que celle ruine tend à éteindre son esprit j)0ur y introduire un esprit étranger, (lui seroit un joug insu|iporlaL»le à des âmes que Dieu avoit appelées à une conduite i)his solide ([u'elle n'est en beaucouf» de religions, où les maximes sont l)lus politi(iiies, (jUoi([iie d'ailleurs il y ait beaucoup de vertu ; la nôtre auroit besoin d'être plus forte qu'elle n'est pour une si grande épreuve. Quand je considère de quels yeux le consolateur de voire àme et noire mère' reg'tirdent tout ce (|ui se passe, je ne sais que dire, sinon d'approuver ce qu'ils approuvent et d'adorer avec eux la volonté de Dieu, qui se conduit par une sagesse incompréhensible et des secrets impénétrables. Que s'il a choisi celle voie pour nous sauver, qu'importe de tout le reste, puistju'un chemin si étroit est plus capable de nous conduire a Dieu qu'une |)aix même spirituelle dans la(|nelle on ne marcheroil pas avec assez de fidélilé.
Un genlillionmie de la canq)agne nous écrit depuis trois jours qu'ayant un voyage à faire, il prit sur soi une petite croix de la men; Angéli(iue, à huiuclle il a grande confiance, comme pour lui servir de protection; il lui arriva un accident étrange, qui fut que les ruines d'une maison tombèrent sur le carrosse et l'écrasèrent de telle sorte que ceux qui accoururent lour secourir les personnes ([ui étoient dedans, et qui croyoient les trouver morts ou prêts à expirer, furent dans un grand étonnement de les trouver i)leins de vie et avec seulement (lueltjue légère inconnnodilé. On les lira de là avec grande peine, parce qiw le carrosse étoit tout brisé, et ils ne font point de doute (jue ce n'ait été par les prièns de la mère (|u'ils ont été préservés. C'est pcul-èlre une ligure que, dans le renversement extérieur de la maison. Dieu conservera les âmes, et (ju'il n'y en aura point du nombre de celles (ju'il lui avoit données (|ui n'échappent de celle ruine.
I/hisloire (juc vous prenez la peine de nous dire fait bien voir (ju'on liaite la signature de ridictde, mais avec tout cela,
' M. .'^lll^liIl i-l la niere Angélique.
1T<î LETTRES T)F. I, V MKRF. AGNKS.
ce nest pas une raillerie que tant de personnes se jouent de la conscience, et qu'il y en ait d'autres qui soyent presque au désespoir de s'être laissés emporter, après avoir résisté longtemps à limportunilé et à la violence de ceux qui exigent cette malheureuse souscription : ce qui cause des transfigurations terribles dans ceux qui la font contre leur conscience, encore (ju'ils tâchent d'éloufTer le remords qu'ils en ont, pour se persuader qu'ils ont fail une bonne chose : en quoi ils représentent Tassoupissemenl des apôtres, qui dormoient pendant (|uc Jésus-Christ prioit et qu'il étoit transfigiu'é pour l'amour d'eux. Que si Jésus-Christ nèfles eût réveillés, ils eussent été privés de cette vision bienheureuse ctn'auroient pas été instruits par la voix du Père éternel, qui n'avoit point encore dit qu'il falloit écouter son Fils, comme il le dit en ce mystère où il parloit de l'excès de ses souffrances, qui est l'instruction la plus nécessaire pour ceux qui désirent d'avoir quelque jour part à sa gloire.
Que si la foi divine de ces vérités étoit empreinte dans notre cœur, l'on ne parleroil plus de foi humaine, ni de foi politique, non plus que d'une quatrième qui est une foi diabolique, puisque les démons eroyent et IrembleiU, comme dit saint Jacques, et beaucoup de chrétiens croyent en Dieu et craignent ses jugemens, mais ils en demeurent là sans aimer Dieu, en quoi seulement consiste la vraie foi qui opère par la chariU', ce qui ne peut être sans l'amour de la vérité. El c'est sur la foi morte de tant de chrétiens (pie Jésus-Christ jtleure dans révaugile de la semaine ', ce qui les met en état de se voir détruire par leurs ennemis invisibles; et ce qui est marqué dans la fin du même évangile nous montre le chemin pour l'éviter, qui est la prière Que si les âmes laisoient de leurs cœurs une maison d'oraison, elles ne deviendroient pas une retraite de voleurs, les démons enlevant de l'àme, (juand elle n'est point soigneuse de prier, tous les bons désirs et les bonnes résolutions que Dieu y a voit semés, et (jue la même voie de l'oraison y peut conserver.
1 IX'' semaine après lu PeiUecôU?. S. Luc,c. xix, v. 41.