‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 57 sur 205 · S LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS · texte numérisé non relu

S LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS

DXVII.— Aux religieuses de Port-Royal-des-Champs.

Sur li's dispositions où elles doivent entrer, pour faire servir à leur avancement spirituel la défense de chanter l'oftice divin.

(Septembre 1665.)

Comme il n'y a rien de si saint dans la religion (jue la récitalion de roflice divin, à quoi les religieuses se consacrent et pour lequel elles exposent leur santé, étant bien aises de finir leur vie, comme il arrive assez souvent, pour s'être consumées dans cette fonction [lénible à la nature, mais infiniment douce et agréable à l'esprit, et qui les élève au-dessus de la condition de leur sexe qui ne leur permet pas de rendre à Dieu des louanges publiques, si l'Église ne les avoit gratifiées en It'ur faisant l'honneur de les tenir pour une illustre portion du troupeau de Jésus-Christ, en les associant à une fonction qui n'appartient qu'au clergé.

Ces considérations, qui leur rendent cet exercice préférable à tout autre, et qui leur y donnent une sainte attache, ne permetlent pas qu'elles en soient séparées sans douleur. Lorsque quelque rencontre d'infirmité ou d'occupation les en retire, elles disent alois à Dieu ces paroles du Prophète : Mes larmes m'ont servi de pain jour et nuit quand on me disoit, où est votre Dieu? c'est-à-dire, où est cette douce conversation que vous aviez riioimeur d'avoir avec lui, en lui faisant si souvent entendie votre voix qui étoit si agréable à ses oreilles. Néanmoins, comme ces privations viennent de l'ordre de Dieu qui les met dans ^impuissance de s'exercer dans cette divine fonction en leur envoyant des maladies, ou qui veut quelles s'emploient en d'autres choses (jui leur en ôtent le moyen, elles se consolent de mettre la volonlé de Dieu à la place de ce que sa même volonlé désiroit d'elles auparavant. Mais étant arrivé qu'on nous a fait l'injustice de nous interdire la célébration de l'office divin, quel motif pouvons nous avoir pour ne nous point aifliger de cette perle, où l'on voit, d'une part que Dieu est olVensé, et de l'autre qu'on nous prive de notre

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félicité en la lene avec tant île rij^iieiir (jnc de nous menacer, pi nous man(juonsù cet ordre, du plus j:rand de tous les châlimens, (jui est celui de nous retrancher du corps de l'Église comme des enfans (jui lui seroieut rebelles, lors(iuc nous ne désirons rien tant au monde i\uo d'être des filles très-obéissantes et très-unies à cette divine Mère?

Que devons-nous donc l'aire en cette rencontre, sinon de nous souvenir (|ue nous sommes des brebis i\u\ doivent dépendre d'un pasteur? Que si celui qui nous est donné ne se contente p'is de tondre notre laine, et (pTil nous écorcbe la peau, en nous affligeant jus(prau vif par la défense qu'il nous fait de chanter les louanges de Dieu, ce qui étoit toute la consolation de notre pèlerinage, nous devons être à l'épreuve d'une conduite si rude, et renfermer dans notre cœur le chant que nous voudrions faire éclater au dehors, afin de n'avoir que les anges pour témoins de notre cri, (|ui est d'autant plus grand ib'vaut Dieu (|ue nous nous taisons devant les hommes. Nous paroissons comme mortes dans le chœur, n'y ayant pres(|ue plus de respiration, non plus que de voix. L'état au- (|uel notre humiliation nous réduit ne nous i>erniet pas (ju'il paroisse ()ue nous sommi s au pied de l'autel pour y adorer Dieu, parce que nous le faisons en silence; et, néanmoins, siicharit (jue l'humilité pénètre les cieux, nous osons espérer d'être admises jusqu'au trône de Dieu, et de faire partie de cette grande voix de tonnerre d'où retentissent ces saintes paroles : Craignez Dieu, vous tous qui êtes ses saints, et adorez le Sciyneur <iui a fait le ciel et la terre, parce que son jugement est venu : ce jugement par leiiuel il discerne ceux (|ui étant véritablement a lui ne peuvent être séparés de sa charité ni pai" l'aflliction, ni par l'angoisse, non plus (jne |>ar la faim de la noiuTilure spiiitiiclle de leui' âme qu'on leiu' ôte, cl par le dépouillement de toutes les consolations spirituelles et temporelles, par la |terséculion dont ou usi* eiiNcrs elles en toutes sortes de maiiicrcs, cl par ce glaiv»' de diNi>iou (ju'ou voudroil mettre, s'il éloil possible, cnlrc Dieu et nos âmes, en nous faisant croire (ju'illcs sf)ul (qiposécs à lui, lorsqu'elles ne tendent (|u'a lui plain; par l'amour ( t la (Mclilc (ju'cllcs ont pour su vérité, et la conservation de la charité envers c» u\-la mêmes

qui les accablent daifliction. Ce sont les voix (|iie nous faisons entendre à Dieu, lorsque la soumission que nous rendons à ses ordres nous rend muettes.

Étant visibles les unes aux autres, il faut eu même temps s'enfermer dans ce cabinet de TÉvangile, où l'on prie le Père céleste en secret, qui exauce manifestement en donnant une dévotion extraordinaire à cette manière de prier où les sens n'ont aucune part; et comme le royaume de Dieu est dans nous, c'est en nous-mêmes que nous le devons chercher, et nous cacher dans le secret de son visage pour être délivrées du trouble que nous recevons des hommes, si nous craignons trop leurs rigueurs et leurs menaces.

Mais l'Esprit du Seigneur qui remplit toute la terre, et qui a donné à la créature la science de la voix, ne permet pas que ceux qui sont à lui puissent être empêchés de chanter ses louanges : il leur apprend un chant et une harmonie que les hommes ne sont pas ca[)ables d'entendre et (ju'ils ne peuvent interrompre par le bruil-de leurs menaces, qui ne frappe que les oreilles, i)endant que les âmes qui sont animées de sa grâce et de sa vertu lui font entendre la voix de leur désir, le cri de leurs instantes prières auxquelles il ne peut rien refuser, parce que c'est lui qui les forme et qui prie lui-même pour les saints par des gémissemens inelTables, qui allument en elles un plus grand feu de charité. Et comme la charité est une voix puissante, elle ne peut manquer de se faire entendre de celui qui, étant le Dieu d'amour, entend toujours le langage du même amour qu'il répand dans le cœur.

C'est donc parler sans cesse à Dieu que de l'aimer toujours; au lieu que le refroidissement de la charité est le silence du cœur; ce qui fait dire à un prophète que, ceux qui se ressouvieinicnt du Seigneur ne se taisent point, et qu'ils ne lui donnent point de silence jusqu'à ce qu'il ait établi la louange de Jérusalem en la terre, en faisant régner la charité dans le cœur de ses élus, desquels il reçoit une louange continuelle, qu'ils lui rendent non-seulement dans le secret de leur cœur et dans une solitude où ils ne regardent que Dieu et ne sont regardés que de lui, mais dans une ville où il y a plusieurs habitants, avec lesquels ils font une Jérusalem en vivant ensemble avec

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