‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 58 sur 205 · DXVJI. — AIX RELIGIEUSES DE F«»KT-«()YAI.-DES CHAMPS · texte numérisé non relu

DXVJI. — AIX RELIGIEUSES DE F«»KT-«()YAI.-DES CHAMPS

une paix parfaite, qui est rcprésontéc par le chant (|ui se fait en clid'iir dans les églises où l'on apporte toute sorte de soin pour accorder les voix ensemble, cha(|ue personne contribuant de sa |)art pour ne faire point du désaccord (jiii puisse blesser les oreilles de ceux qui sont présents. Kt c'est la règle qui doit être gardée encore plus indis[)ensableineut dans l'harmonie spirituelle, dans laquelle tous les tons doivent èlre mesurés par celui qui nous commande d'avoir grand égard à n'être (]u'un cœur, (pTune âme et qu'une voix avec ceux cpii chantent avec nous, quand il nous ordonne de nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés.

Que si nous conformons notre amour mutuel à ce divin exemplaire, ce sera un amom- non |i;is de iiaroleet de langue, mais d'œuvres et de vérité, en supportant les délaufs les unes des autres, pour accomplir la loi de Jésus-Christ (|ui se jilaît de regartler le visage et d'entendre la voix de celles (|ui se présentent à lui avec une sincère intention de lui plaire et dans runiformilé de sentimens avec leurs sœurs. Que si la fragililé liimiaine ne permet pas d'être toujours dans une si |taitai(e union, et (juc l'on lasse quebiues laules dans le chant admirable de la charité; l'on en usera de même (i|ue) f)Our les méprises (|ui se font dans le chœur, en s'humilianta la vue de toutes, pour témoigner (|u'on reconnoît et qu'on avoue sa laute, avec dessein d'avoir attention à n'eu plus faire de semblable. Ainsi l'on répare la mauvaise édification (ju'on avoit donnée par sa négligence ; de même (|u'ou est édilié de celles (pii onfossenl (|u'elles ont manipié a ce grand devoir de charité dont ou est redevable les unes envers les autres.

(le sont les disjiosilions (|iii doivent être comme l'âme et la vie de la fonction si sainte (jue l'on lait en chantaiu rollice divin, et à quoi nous devons nous rendre encore plus exactes dans le temps que nous ne rendons pas â l>ien ce culte saint, encore <jue C(.' soit contres notre; volonté et par mie violence iiu'on l'ail, a la(|uelle nous ne ptcnons poinl de part (jiie ponr la soiiIVrir avec patience et a\ec hunnlitc'', en nous souvenant de* la parole «pie Jesns-(>lirist adite en sa jiassion : \'(ius nduric point ili'pnissann' sur moi, si cite ne vohs éloil tlonnn- d'in-fiditl. Il fiiiil donc icgardcr cet ordre suprême ipii nous alllige a>ec

^22 LETTRtS DE LA MKllE AGNÈS.

une aussi grande humilialion que celle de n'oser ouvrir la bouche i)Our honorer Dieu à haute voix, et accepter ce silence pour ex|)ier tant de fautes qu'on a faites dans un exercice qui demandoit la pureté des anges, auxquels on est associé quand on s'en acquitte comme il faut.

Cet état de silence et de gémissement doit être encore une obligation nouvelle et particulière de n'ouvrir point la bouche pour s'entretenir inutilement les unes avec les autres, voyant qu'on la fermée pour témoigner publiquement à Dieu les saintes délices que l'on trouvoit à lui rendre des actions de grâces, et à lui faire des prières par lesquelles on l'invoque à haute voix aussi bien que par les mouvemens du cœur, pour s'exciter soi-même à la ferveur qui doit accompagner les prières qu'on lui adresse, cl que l'Ecriture ai)pelle par cette raison des cris et des clameurs qui réveillent sa miséricorde, lorsque notre indignité la rend comme endormie à notre égard.

Le troisième profil (lu'on doit tirer de la manière humiliante et pénitente dont on dit présentement l'office, c'est de paroître hors du chœur dans la même gravité où l'on y est, et de conserver une disposition humble et mortifiée dans toutes ses actions . en amortissant la légèreté et l'activité dans lesquelles on agit, considérant que Dieu permet qu'on nous réduise en un état de mort à l'égard d'ime observance qui doit être la vie de toutes les autres, afin de nous obliger h regarder tout le reste comme inditîérent et à se maintenir dans un état de deuil, pour une plus véritable raison que celle qui faisoit dire à un idolâtre, comme il est marqué dans l'Écriture : Vous m'avez ôlé mes dieux, el vous me demandez pourquoi je pleure? Ce seroit donc une chose bien déraisonnable que des religieuses à qui l'on ôte ce qu'elles ont de plus précieux, savoir l'usage des saints sacremens et la célébration de l'office divin, qu'elles fussent insensibles à de si grandes pertes, dans lesquelles il est vrai qu'on doit conserver la paix même spirituelle, qui surpasse tous les sens et qui réprime toutes les satisfactions qu'on voudroit prendre hors de Dieu, puistjue c'est une chose différente et bien opposée l'une a l'autre que d'être abattue par découragement, ou bien de l'être par l'amortissement de tout ce qui peut donner une vie très-imparfaite et fort éloignée de la

DXIX. — A LA IILINE l»h l>(H.(t(.N[:. ^2l.\

vie (le la foi, (jui vent (jue les chrétiens vivent comme s'ils avoienl respril an ciel et le corps dans le tombeau, selon les paroles tjiie saint Paul leur adresse : Vous clcs morts, et votre vie est cachée avec Jésu^i-Christ en Dieu '.

DXVIII.— Aux sœurs de Port-Royal-des-Champs.

Pour les avertir de la maladie de la sœur Fla\ie, et la recouinianier aux

prières.

Dimanche <8 octobre 1663.

Mes sœurs, Nous venons d'apprendre que ma sœur Flavie a pensé mourir : elle tomba en apoplexie vendredi a on/e heures du malin, et demeura jusqu'à sept heures du soir sans connoissance, sans respiration et presque sans poulx. C'en est assez pour nous donner beaucoup de crainte, et i>our nous oblif^er à demander miséricorde pour elle à Dieu, afin (|uil lui fasse connoîlre lélat oii elle est, et que, se voyant aussi redevable (pie le serviteur de TKvangile de ce jour*, elle ail encore le temps de se |)rosterner avec une véritable douleur devant Dieu pour le [)rier d'avoir patience avec elle; à (juoi nous devons nous joindre de tout notre cœur, et lui remettie tout ce quelle nous doit, afin de lui aider par là à payer ce <|u'elle doit à Dieu.

DXIX —A la reine de Pologne.

Avantage des U'oubles el des peines de ce monde pour le salut : E.xpériciice de la maison de Porl-l\iiyal à ce sujet.

Madame, A|>rès avoir rendu de Irès-lnnubles actions de

grâces à Dieu de rheui'(.'u\ siicct'!* de;* alVain's de Votre Majesté,

je me donne riionncur de lui témoi;:;ner la joie (|ue j'en ai

ressentie, qui m'a fait admirer la bonté de Dieu et sa puissance

• l,e 1"» septeml)re lOdO, les reiijîiensi'S , après en avoir délihén'' cnseuiblf, reprirent le clianl le roflicc pulilio, nonobstant l'interdit. Vovi'/. Hisldr l'.-K (M. IWsoinnt), T..mr II. p. M').

' XXI' dimanche après la iVntccole.

"2:2 i lkituls dm la mèue agmîs.

qui donne, quand il lui plaît, des secours qu'on n'auroil presque o?é espérer.

Il s'est servi, Madame, de la sage conduite de Voire Majesté, pour lui donner i)art à un si grand ouvrage que celui de la paix de \otre royaume entre vos sujets, encore que ce soit lui seul (pii ait donné raccomplissement; de même (|u'il est fauteur de tout le bien (ju'il fait faire aux justes, duquel néanmoins il leur donne la récompense, comme s'il venoil d'eux. 11 vous reste encore, Madame, des ennemis de dehors que je désire qu'il plaise à Dieu d'assujettir à Votre Majesté, à laquelle il restera toujours assez d'occasions de peines et de souffrances, puisque toute la vie présente en est remplie : Dieu le permettant ainsi pour exercer ceux qu'il aime, et ayant toujours tenu cette conduite sur Votre Majesté, pour la préserver d'un faux repos dans une prospérité temporelle qui seroit plus préjudiciable à son salut que les guerres continuelles ne le sont à son État, parce qu'il refroidiroit l'ardeur qu'elle doit avoir pour cette paix éternelle qui est seule sans mélange.

C'est ce qui fait. Madame, que quelque désir que j'aie de voir V'otre Majesté ex(!mpte de tant d'embarras et d'inquiétudes, j'aurois quelque scrupule de demandera Dieu qu'il l'exemptât de toutes sortes d'afflictions, de peur que si elle étoit au rang de ceux qui ont toutes leurs satisfactions et leur joie dans la terre, elle ne méritât pas d'avoir dans le ciel la consolation que Jésus-Christ n'a promise qu'a ceux qui pleurent. Jecraindrois qu'il semblât que Dieu voulût récompenser en cette vie ses bonnes intentions; au lieu qu'il fait |)aroître, en lui donnant moins de prospérité qu'elle en devroil avoir selon le monde, qu'il la veut rendre digne d'avoir part à la gloire du ciel, où il n'est entré lui-même qu'après l'avoir acquise par tant de souffrances.

Je prends la liberté. Madame, de dire à Votre Majesté, que c'est avec un {)eu d'expérience que je lui |)arle de la sorte, et que nous disons toutes que la persécution nous a été nécessaire pour nous faire connoUre Dieu d'une autre manière qu'on ne le connoît dans le repos : ce (jui nous fait demeurer d'accord de ce (|ue la mère Marie-Angéli(|ue nous a dit un peu avant sa mort, (juc bi Dieu avoit des desseins de [)las grande

DXX.— A MADAME DE SAHLli. ill.^

iiîiséricoriio sur celte innison, les al(liclions<iiii avoieul coiiimencé de nous arriver passeroieiil plus avant. Cest à (jiioi nous avons toujours sujet de nous attendre; ce qui nous lait demander sans cesse à Dieu qu'il nous donne riuuuilité et la confiance qui sont nécessaires pour les bien supporter: puisque c'est peu de chose que le service (pion vtnd à LMlii (luand il nous traite favorableiuenl; mais quand il semble nous oublier et nous rejeter, et qu'avec cela on demeure ferme dans son amour, c'est une niar(|ne {pion llionore véritablement, el (ju'ou a |)lus dattaclicment a lui-iucme (jue non pas à ses faveurs elà ses grâces. Et comme le premier de sescoumiandeniens, qui est celui de l'aimer de toute l'étendue de notre cœur et de nos forces, ne s'accomjilit jamais mieux que lorsqu'on souffre avec soumission a sa volonté qui l'ordonne ainsi , si l'on se plaint de cetétat, c'est se convaincre soi-même (ju'on met des bornes a l'amour (pi'oii a pour lui, puiscju'on appréhende de rencontrer les meilleurs moyens de lui en donner des preuves et de mériter par la patience (piil augmente notre charité.

Je craindrois, Madame, de donner de la peine a la bonté de; Votre Majesté, en lui parlant de nos maux, si cette peine ne lui éloit en quelcpie sorte avantajicuse, parce qu'elle lui fait exercer la miséricorde, (pii consiste en la compassion sur ce (jue les autres souffrent.

Si nous sonunes de ce uomlire. Madame, nous aurons plus d'accès devant Dieu pour lui demander ses grâces pour Voire Majesté, de (jui je suis avec un Irés-profonil respect, Madame, la très-humble, etc.

DXX— A Madame la marquise de Sablé.

Kllc lui soiiliaile une pii^lé universelle, qui lui fasse embrasser Unis lo moyens propres ii au^^menler la dévoliuii.

(iloiri! à Jésus au Très- Saint-Sacrement!

( !<■' janvier 166f>.)

Je commence la iioinelle année, ma liès-clière sœur, avic de nouveaux désirs de \ous y rendre lnii> les très-humbles ixi-

T. II. \ '

±2('> LETTKES DE LA MÈKE AGNÈS.

pccts à (juoi votre boulé m'oblige; mais vous a\ez besoiu de la foi^ qui croit ce qu'elle ne voit pas, pour voiis^persuader des effets qui sont presque toujours invisibles, n'y ayant que Dieu à qui nous offrons nos prières, et les anges qui les lui présentent, qui soient témoins de nos devoirs à votre égard. Je vous désire, ma très-cbère sœur, une piété universelle qui vous fasse embrasser tous les moyens que l'Église nous enseigne pour augmenter notre dévotion. Celle que vous avez déjà à la sainte Vierge sera cause que ce gros cbapelet ne vous fera point peur, et que vous cberclierez en celte divine Mère que nous appelons dans notre office toute belle, toute douce et toute remplie de délices, de plus excellens parfums qu'il ne s'en trouve dans la terre. Je la supplierai, ma très-chère sœur, de vous rendre la bonne odeur de Jésus-Christ dans toutes vos actions, et que toutes les miennes soient des voies pour vous obtenir sa miséricorde, afm qu'il dise aujourd'hui et toujours à votre àme : Je suis votre salut.

DXXI.— A M. de Sévigné.

Klie le remercie des témoignages de sa charité. La privation des choses spirituelles nous donne plus de moyens de nous unir à Dieu.

Ce 1 C mars 1 666 .

J'ai reçu votre lettre comme des nouvelles du ciel, à (juoi je ne maltendois pas, croyant que l'amour que vous avez pour la solitude ne vous permettroit pas de vous manifester à nous. Mais puisque vous en avez eu la pensée, je la prends pour une marque que la solitude produit les autres vertus, puisqu'elle vous donne de la charité, de la bonté et de la tendresse pour des personnes que vous ne pouvez oublier. Nous serions bien coupables si nous avions oublié ce que nous vous devons, et j'espère que cela ne sera jamais, dans quelque éloignement que nous puissions être.

Ce que vous nous dites, que les hommes en nous privant de toutes les choses spirituelles nous donnent plus de moyens de nous unir à Dieu, est une parole de grande consolation et qui est capable de reni[)lir tous nos vides. Je vous supplie très-

DWII. — A M. MF. SKVIi.NK. '2'27

liiiinhlemenl de prier iMcn (|iril nie riiiiiiriine dans le cœur. |iuisi|ue nous ne devons désirer aulre chose cjue celle sainle union de noire volonté avec la sienne, qui présuppose, comme vous dites forl bien, la séparation de nous-mème; à quoi je n'ai pas encore commencé. Il laisoil meilleur jiour cela dans notre exil, que dans notre réunion, (pii est si douce qu'elle nous ôte presque le sentiment des autres choses dont on nous sépare, hormis la séparation des saints sacremens, (|ui peut néanmoins être suppléée |)ar une parlicii>ation spirituelle, (jue je voussui>i»lie tres-luimblemenl de demandera Dieu pour nous. Je le supplie tres-hund)lement (ju'il vous remi)lisse du don de .<es grâces, selon la mesure du don de Xolre-Si.'igneur Jésus- Christ, et (pr'il rende véritable à mon égard ce que vous dites de vous-même, que vous jugez de l'aireclion (pie j'ai pour vous parcelle cjue vous ave/ pour nous; car je u'oserois dire que cela soit récipro(|ue, n'ayant pas tant de charité cjuc vous. et |)ar consé(iuent je confesse que je vous suis infiniment intérieure, (pioiqtie je voulusse bien vous rendie tout ce ipie je vous dois en cela.

DXXII— A M. de Sévigné.

Au sujet d'un billol qu'il avait envoyé.

Miirs IGG'i.

l)ieu soit béni de cecpi'il ne change point, et di'cc <piMlreiul nos vrais amis sans changement a noire égard. C est ce que nous avons vu dans le billet dont il vous a plu de nous honorer et de nous consoler tout ensemble. Il porte des lueurs de bonne es[)érancc; mais nous avons remanpié dans loides les disgrâces temporelles qui nous sont arrivées, qu'on a toujours dit auparavant (pTcllcs irarriveroient pas, encore (|uon dût s'y attendre, puisque les u'uvres de Dieu ne s'accomplissent (jue dans le renversement des pensées des honuiies. Le billet ' <pii ncconqiagne liîNÔlre n'est pas de cette nature, et j'ose me proiiieUre(pjil t'sl londi-sur la pi(.'rre ferme en ce (|ui est de la

' 11 liait de l'évèijuc d'Angers. (A'oJf ilu mnnuscnt.)

;2!28 LEITKES DE LA MÈUE AGNÈS.

disposition de l'auteur. Dieu rendra à chacun selon ses œuvres, il récompensera ceux qui ont bien parlé, et il est à craindre qu'il ne punisse sévèrement les autres, et qu'il n'arrive d'autre part que tout royaume divisé contre soi-même sera désolé; ce que nous ne désirons pas qui arrive, puisque nous avons offert à Dieu tout le bien qu'il nous fera faire ce carême pour obtenir sa miséricorde en faveur de ceux qui n'en ont point pour nous. Si le bonheur nous arrive de communier à Pâques, nous l'attribuerons à un pouvoir miraculeux de notre grande médiatrice, la très-sainte Vierge, à laquelle nous le demandons tous les jours en commun, et en l'espérant contre l'espérance.

Notre mère i et quatre autres seulement, pour ne pas multipherles secrets, vous saluent très-humblement, et il en reste plus de soixante qui sont en disposition de faire la même chose, si elles croyoienl qu'il fût possible.

Offrez-les toutes, s'il vous plaît, au bon Pasteur que vous adorez si souvent dans votre chapelle, et auquel nous nous recommandons aussi de tout notre cœur.

DXXIIL— A M. Arnauld.

Au sujet de l'otTre de l'arctievèque de Paris d'envoyer aux religieuses de Porl-Royal des auguslins el des bernardins pour confesseurs. — El sur le projet de lettre des religieuses pour demander la communion pascale.

Avrin666i.

J'espère, mes très-chers pères, que vous ne serez plus fâchés contre nous, quand vous aurez vu notre billet, où vous ne trouverez pas, comme vous le présupposez, que nous ayons refusé les personnes que Monseigneur Tarclievêque nous veut envoyer, mais plutôt que nous sommes prêtes de les recevoir avec respect. Il est vrai que celte offre nous a coûté à faire ; car j'ai regardé cette ambassade comme ime tentation secrète, qui ne viendroit pas de personnes emportées mais i)lutôt qui témoigneroient ne demander presque rien, qui seroit encore plus (|uc ce (jue nous |)Ouvons donner. Car quand ils n'exige-

1 l.a mère Madeleine do Sainte-Agnès de Ligny.

2 l'àques, le i'6 avril en 1 600.

DXXIII. — A M. AllNAll.n. ::2-20

roicnt autre chose sinon que nous priions Dieu qu'il nous donne sa lumière en coninmniant, jtour connoilre ce que nous devons faire, je craindrois cela comme un détour de notre voie, (jui ne nous permet j)as davoir aucun doute (jue nous ne fassions fort bien de demeurer dans les mêmes sentimeus oii nous avons toujours été. Car, encore (ju'il soit vrai on général (jue nous nous devons défier de nous-mêmes, et (jue notre lumière i>eul se changer en ténèbres , néanmoins, étant (jucstion d'un fait particulier qui ne change point, je ne pourrois du tout y appliquer ces maximes générales, et j'en aurois autant d'horreur (|ue de dire (jue je prierois Dieu (ju'ii me fît connoître si la Religion catholiijue est meilleure (|ue celle de Calvin, ou si l'on est obligé de garder les commandemens de Dieu ; bien (|ue l'on ne spécifie pas de quoi l'on priera Dieu , c'est tromper l'intention (|ue de détourner ses paroles jiour une autre chose.

Vous savez, mes très-chers pères, (luelle faute j'ai faite en disant i\uc yèiois indifférenle , sans e\pli(|ut'r en (juclle manière, ne sachant |»as (|ue ce mot étoit tant décrié. Cependant je n'entendois autre chose sinon que je n'étois pas aheurtée à ne pas faire une troisièuK; signatiue aussi bonne (|ue les deux premières, ce qui ne mettoil aucun ébrauleuïent dans mou esprit; au lieu que les autres termes leur donneroient, ce me semble, sujet cb; croire (|ue nous sounnes hésitantes, et leur fcroienl peut-être jug(!i(iue ikmis souuues moins fermes (jue nous n'avons été, nos sœurs ayant dit tant de fois qu'elles n'avoient aucun doute sur cela. Nous a vdus donc appréhendé (|ue. ces personnes nous liouvanl feiinées à toutes les pi()|»(»siti()us (ju'on nous pourroit faire, .Monseigneur rarchevé(jue n'en fût davantage iiiité contre nous, et (|ue nous leur aurions domié la peine de venir sans dessein de leur doimer aucune satisfaction, puistpi'ils n'en peuvent recevoir (ju'eu nous engageant à des choses dangereuses.

Pour ce (|ui est des deux lettres, encore (jue l'une ^dil iiieilleuie(pu' l'autre, il ne laisse pas d'y avoir dessi)umissionsque je ne plus comprendre ; el je ni; sais ce (|ue Monseigneur l'archevé(|ue pourroit penserd'unchangementsisoudain.et (l'une confiance en s<i boulé que iioiis avons témoigné jus(pi ici ipie nous

fi.10 LETTRES DE LA MERE AGNES.

n'avions point reconnue à notre égard, mais plutôt une trèsgrande sévérité, ce que nous sommes obligées de témoigner souvent par nos appels; et ce seroit faire les bonnes filles devant Pâques pour nous révolter après, les sujets de le faire ne nous manquant point. Je vous supplie donc très-humblement de ne me point destiner pour parler si fort contre mes sentimenSjOutre que je suis sûre que la communauté n'y consentiroi t pas. J'ose dire que ce n'est pas pour refuser de nous humilier , étant prêtes de le faire en toute autre chose d'où l'on ne prendra point avantage pour espérer que nous viendrons à quelque composition. J'aurois bien de l'affliction si je pensois que vous trouvassiez à redire à ma répugnance, n'en voulant point avoir à suivre vos conseils, que vous accommoderez, s'il vous plaît, à notre |)ortée, n'étant pas capables d'agir si délicatement dans les choses que des personnes i)lus habiles que nous pourroient faire. C'est ce que le temps me permet de vous dire. Je laisse aux autres à vous éclaircir tout le reste, et pour moi je m'estimerai très-heureuse, quoi qu'il arrive, pourvu que vous me donniez votre bénédiction, que je vous demande en toute humilité.

DXXIV.— A M. Arnauld.

Sur l'emprisonnement de M. de Sacy. Vues et sentiments que la religion inspire par rapport à un semblable événement * .

Mai i 666.

Je vous remercie , mon très-cher frère , de votre souvenir, qui m'a été d'autant plus cher que vous avez eu la bonté de penser à moi dans le temps de votre plus grande douleur. Je puis vous assurer aussi que, quand j'appris cette nouvelle si surprenante, prestju'aussitôt je pensai à la grandeur de l'affliction où vous seriez; et il n'est pas difficile à ceux qui connoissent les obhgations particulières que vous lui aviez% et la force

* M. le Maître de Sacy fut arrêté le 4 3 mai 1666, et enfermé à la Bastille quelques jours après, il en sortit le 31 octobre 1668. — Voyez Mémoires île M. Fontaine, t. II, p. 306 et suiv., et Vies édif., t. IV, p. 159 et suiv.

2 A M, de Sacy.

DXXIV. — A M. AUNAILI). -2J1

lie la liaison de la nature et de la grâce en de? personnes qui onlautant de naturel et de cliarilé que vous, déjuger de votre douleur.

Votre billet ne ma doue rien appris de nouveau que je ne susse déjà î mais je n'ai pu soutfrir , mon très-clier frère , ce (|ue vous dites, que vous pensez (jue vos péchés sont la cause de cet accident. Il y eu a daulros (|ui devroienl avoir ces senlimens avec plus de justice. Je crois néanmoins après tout que, quoi<jue nous lussions indignes de le f>osséder, ce n'est pas tant pour nous pimir (pie pour le récompenser, que hieu a permis sa détention. Il ne nous prive pas de la lumière de ce tlaud)eau lorscpj'il l'augmente et (ju^il l'expose en un lieu pluséminent , afin <ju'on le voie de plus loin et qu'il éclaire toute ri'^glise. Sa vie qui étoit toule notre édification devient encore plus édifiante. Tout ce qu'il a dit et tout ce (|uil a écrit acquiert une nouvelle force; et ses prières qu'il offre à Dieu poiu' nous et pour toute lÉglise sont même plus libres et plus efficaces datis ses chaînes; car la paroi e de Dieu, comme dit saint Paul, n est point liée. Si les hommes croyoient lui i)Ouvoir donner |)lus de force, ils l'atroiMiroieut ; et au contraire s'ils |>eusoienl l'alloiblir, ils la fortifieroient. Il est vrai (|ue nous perdons beaucoup, mais il se peut bien faire que l'Église y gagnera , et certainement pour lui il y gagne : c'est pourquoi nous retrouvons ce (juc nous perdons dans le bien général de notre mère, et dans le bien mènie particulier de notre père. Il en sera plusriciie, et par conséipient nous en serons moins pauvres, car les entrailles de chaiilé ipie Dieu lui a domiécs nous donnent, si nous voidons, connue un droit de société avec lui pour participer a tous ses bit us , et il ne voudroit pas être riche sans nous.

J'espère que hieu aura é^ard à tant de prières (|u'on l'ait pour lui, et (juil nous le rendra bientôt. Mais si ce n'étoit [»as sa volonté et (pi'il voulût le laisser en prison |ilus de temps, il faut que la loi, tpii est la soiMce de Idulrs les cousolalioiis (jui sont vt'rilables, niodèn,' notre trislesse. Il ne seroit |ias juste que nous nous aftligeassions avec excès d'un accidmt i|ui sera un jour b; sujet de notre joie , de même ((u'il sera le rebaiisscmnil de sa gloire. Il reuiciciera |)ii u ilaiis toule

IV'tcrnité (l'une telle prison , et je ne doute point qu'il n'y ait de la joie dans le ciel lorsque de saints prêtres souffrent pour la vérité de Jésus-Christ, et que l'étendard de la croix, qui fait toutes les victoires de l'Église quand on le déploie avec liberté, est confié en de si bonnes mains.

Vous ne trouvez point étrange d'être longtemps sans voir monsieur votre neveu qui esten Suède', parce qu'il fait les affaires du roi , et qu'il lui est honorable d'être ambassadeur d'un si grand prince. Monsieur de G...^ fait les affaires de Dieu à la Bastille, qui se font bien d'une autre manière que celles des rois de la terre. C'est un ambassadeur de Jésus-Christ , qui travaille pour la paix de son Église , qu'on ne procure jamais mieux qu'en souffrant. Il n'y a rien de si magnifique qu'une telle ambassade. Mais le monde n'a pas des yeux pour en voir la magnificence, qui n'a rien de celle du monde, la grandeur des ambassadeurs de Jésus-Christ étant d'imiter les rabaissemens de Jésus-Christ. C'est pourquoi saint Paul, qui leur apprend à régler leur train sur le sien, marque expressément (pie son ambassade ne se faisoit que dans les chaînes , pro quo legatione fungor in catenâ ■\ C'étoit la suite de son équipage; c'est Là où il mettoit son honneur ; et quand il vouloit se glorifier, il mettoit entre ses quahtés, vinctus Chrisli \ \q prisonnier de Jésus-Christ. C'est ce qui faisoit tiembler les démons , qui demeurent toujours vaincus quand on emploie contre eux la croix de Jésus-Christ; et c'est ce qui fait que ces ambassadeurs extraordinaires qu'il envoie de temps en temps en font toutes leurs livrées. Les rois de la terre ne permettent point à un ambassadeur de prendre leurs armes, et encore moins de porter leurs couronnes ; Jésus-Christ au contraire donne aux siens ses propres armes , qui sont sa croix, et leur met lui-même sa couronne sur la tête, qui est jtiquante parce qu'elle est d'é|)ines , mais qui est glorieuse parce qu'il l'a portée.

Ne diminuons donc point leur gloire par une tristesse

' Ai'nauld de Poraponne, alors ambassadeur en Suède.

2 M. de Gournai (M. de Sacy).

3 Ëphés. c. VI, V. 20.

4 Epiiés. c. m, \. \.

DX75IV. — A M. AHNAri.n. 233

liumaino (^t par «les sentiinens trop bas. (jiii sonl indignes do leur bonheur et de la foi de l'Éj^lise. Je parle pour moi, mon Irès-clier frère, qui n'ai point ressenti comme vous cette tristesse sainte, (pii nous anéantit sous le bras de Dieu quand il nous frappe, et (jui me suis laissée aller au\ sentimens de la nature, (jui ne sont point conformes à ceux de la foi et qui l'affoiblissent si on n'a soin de les retenir dans ses bornes. Il est donc nécessaire que la nature cède à la foi ; ou nous nous exposerions nous-mêmes à jierdre la foi (jui, étant si foible <'n nous qu'elle ne peut pas vaincre nos mouvemens et nos propres sentimens, ne pourroit prol)ablement résister à la violence du dehors si nous étions oblijrés dcsouHrir qu('l(|ue chose pour lui rendre le témoignage (jue nous lui devons. Et c'est en cela même que nous pouvons recevoir une grande assistance de ses liens; et son pro[)re exemple nous fortifie pour modérer notre tristesse. Souffrons sa prison connue il la souIVre, et que la foi de rÉvangile nous soutienne dans le ressentiment du mal qu'il endure, comme elle le soutient lui-même en l'endurant.

Il nous enseigne encore de la Bastille, mon très-cher frère, que nous rendrons peut-être un plus grand com[)teà Dieu de ce dernier enseignement, qu'il nous donne par sa constance et par sa fermeté, que de tous les autres. Nous serons interrogés la-dessus, non pas de M. le lieutenant civil, mais ()ar Jésus-Christ, qui nous demandera compte de l'usage que nous aurons fait de rempris(»imenient de son ministre Nos sentimens seront confrontés avec les siens, et sa foi nous fera rougir si nous n'avons soin de l'imiter. Je ne doute point (|u il ne soit dans la joie, et que dans sa prison il ne se réjouisse de sa prison même. Si nous demeurons dans la (l'islesse lors(|ne nosamis se réjouis.sent avec raison, ce n'est plus pour eux (|iie nous sonuncs tristrs. S'il faut pleureravec ceux i|ui pleurenl, il faut se rejouir aussi aNcc ceux (|ui sont dans la joie, coMinie nous l'enseigne le même ap«")tre. Je sais bien que vous le faites, mon très-cher frèi-e, mais jn iez Dieu aussi «pu; je le fass«'. Je vois bien «pie j'ai besoin «le pénitence, j»; ne la fais point, «'Ije ne puis soutîrir qu'on me l.i fasse faire. Dieu me le pardonne ! Mais ce «pii est un renvcrsenicnt elran^N", je ne crains point

sa justice, et j'appréhende sa miséricorde. C'est ainsi que l'Ecriture et que les saints Pères appellent sa sainte conduite toute pleine de sa bonté paternelle quand il nous cliàlie. Je n'exagère point, mais je vous dis avec simplicité comme à mon frère, ce que je ressens dans moi-m'ème, et je vous le dis afin que vous ayez pitié de votre frère, et que vous demandiez à Dieu, dans l'instance de vos prières, sa miséricorde pour lui. Vous voyez bien que ceci n'est qu'entre nous.

Assurez bien M. d'Andilly de mes très-humbles respects. Je suis à vous, mon très-cher frère, de tout mon cœur.

Saluez bien tout le monde pour moi.

DXXV.— A Madame de Foix, abbesse de Saintes.

Sur la mort de madame I";ibhesse de Saintes ' (sa tanie), que la mère Agnès ne put apprendre dans le temps qu'elle arriva, à cause de la captivité de Port-Royal, qui avoit rompu le commerce de madame la coaHjutrice avec elle; et ce fut par rencontre qu'elle lui envoya celle-ci, après avoir appris de même son allliclion plusieurs mois après qu'elle la portoil. (Titre du manuscrit.)

Ce 1 9 décembre 1666.

Si j'avois su votre perte, ma très-chère mère, au temps qu'elle arriva , je n'aurois presque osé vous rien dire pour soulager votre douleur, croyant qu'elle étoit si grande que vous n'auriez pu recevoir aucime consolation. Mais ayant considéré que, depuis ce temps-là, vous avez été plusieurs fois visitée de Notre-Seigneur à la sainte communion, j'ai cru qu'il vous auroit dit dans le fond du cœur ({u'il vous valoit mieux que dix tantes aussi chères que celle-là, et qu'ainsi vous lui auriez fait un sacrifice volontaire de celle que vous aimiez uniquement, pour lui témoigner que, si l'offrande que vous lui faites est infiniment moindre que ce qu'il vous donne, elle a néanmoins quelque rapport en ce que vous ne vous réservez rien. C'est, ma très-chère mère, le motif le plus pur que vous puissiez avoir; mais avec celui-là, il votis est permis d'en avoir un autre, (jui est de faire pour celle que vous regrettez tout ce qui vous coûte davantage et qui lui peut être le plus utile,

1 Françoise de Foix, morte le 1!) avril lfiri{i,;'igée de S;i ans.

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