‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 72 sur 205 · LETTRES DE 1. A MÈRE AGNÈS · texte numérisé non relu

LETTRES DE 1. A MÈRE AGNÈS

DCX.— A M. de Sévigné.

Ce 24 mars \ 670.

Je vous envoie, mon très-cher frère , des billels pour la fête de demain, qui ne sont fondés que sur le mot àWnnoncialion et de bonnes nouvelles. Je vous remercie très-humblement de vos fleurs, à qui je ne procurerai pas une plus longue vie, parce qu'il ne convient pas à des religieuses de cultiver des fleurs dans des pots. Notre bon curé nous a laissé une si bonne odeur de sa vertu que je n'en veux pas sentir d'autre.

DCXI.— A M. de Sévigné.

Le saint jour de Pâques.

Ce 6 avril 1670.

Alléluia! Que je souhaiterois, mon très-cher frère, que nous le puissions dire avec une petite participation de l'esprit des saints du ciel qui le chantent sans aucune interruption ! au lieu que nous avons quelquefois des tristesses à contre-temps, comme les deux disci[!les d'Emmaùs de notre évangile, qui interrompent en nous la louange et la joie que nous devons avoir en Dieu. Voici de petits billels de la fête, qui sont fondes sur ce que saint Paul ordonne de purifier le vieux levain. Je n'ai pas été contente de ce qui vous est arrivé. Car je ne vous taxe point de mollesse au regard des besoins que votre infirmité vous rend nécessaires; mais vous le pouvez appli(|uer en ce qui regarde l'esprit qui cherche toujours quelque satisfaction, en quoi il dégénère de sa qualité, pour devenir presque terrestre comme le corps; et c'est ce qu'il faut lâcher le plus d'éditer en ce saint temps de la résurrection, où nous ne devons rechercher que les choses qui sont d'en haut.

DCXII. — A MADAMK IlK SABLÉ. Jil

DCXII — A Madame la marquise de Sablé, l'our la coiisoiei^de la mort d'une amie.

Gloire à Jésus au Très-Sain t-Sacremcnl !

Ce 24 avril KiTO.

Le moyen , ma tiès-clière sœur, de savoir (|iie vous êles dans l'aftliclion, et de ne vous pas lémoij,^ner la pari (jue nous y prenons, et tonl ensemble le désir que j'ai que Dieu vous fasse tirer du bien delà douleur que vous sentez d'avoir perdu une si parfaite amie. C'est elle-même (jui veut que vous surmontiez l'un par l'autre, et que la considération de son état, (|ui doit être aussi le vôtre, vous occupe davantage que toute autn' eliose. Cette diversion sainte vous sera plus utile et à elle-même, (jue vous désirez sans doute de soulaj^er dans le besoin (ju'elle en a, que de la regretter et de désirer qu'elle fût encore au monde où elle ne Noudroit pas revenir.

11 n'arrive (jue trop souvent, ma chère sœur, (jue notre foi s'endort , et Dieu veut (la) réveiller par des rencontres affligeantes (jui frap|ient nos sens d'une plaie salutaire, pour les rendre capables de s'appli(iuer à ce (ju'ils ne pouvoient concevoir auparavant, n'étant remplis (jue de l'anuisement et de lencliantemenl du monde, comme l'Ecriture l'ap|)elle, ou de quelqu'autre vue plus raisotmable, comme est celle qui vous cause tant d'itKjuiétude, et de lacpielbî je voudrois bien cpie Dieu >ous eût délivrée pour votre repos, (jue je souhaite comme le mien pro()re. Ayez-en au moins le désir, ma trèschère sœur, et ne demandez pas a Dieu de bouche seulement, mais de tout votre cœur, (|ue son royaume arrive : ce (jui ne nous oblige pas de désirer la mort, mais bien de l'attendre sans en avoir de l'horreui-, pui«(pi(' nous savons bien comme chrétiennes qu'elle est le chemin (jui nous doit conduire au royaume de Dieu ; et ce n'est pas une excuse de dire que Ton craint (h; n'y pas arriver, puis(jue l'on seroit les plus misérables de toutes les créatures si l'on n'avoit pas cette es|iérance, qui est auësi nécessaire (|ue la foi, sans la(|uelle |»ersonne ne sera sauvé.

Oserois-je me promettre, ma très-chère sœur, que vous ne m'accuserez point d'indiscrétion de vous parler de la sorte ? Certes je me tiendrois assurée que vous le trouveriez bon, si Dieu me l'avoit inspiré; mais peut-être Fai-je fait à contretemps, et d'une si mauvaise grâce, que vous ne pouvez n'en être point importunée. Je vous en demande très-bumblement pardon, ma très-chère sœur, et je vous supplie de me faire la grâce de croire que j'ai plus de cœur que de sagesse, celui-là étant tout rempli de zèle pour vous honorer et pour me rendre, avec toute sorte de respect , votre très-obéissante servante.

DCXIII.— A la sœur Flaviei.

Elle l'exhorte à prévenir le jugement de Jésus-Christ, dans l'étal de grave maladie où elle se trouvait ; elle l'assure du pardon, delà charité et des prières de toute la communauté de Port-Royal-des-Champs."

Ce 26 avriH 610.

Je n'ai pu apprendre, ma très-chère sœur, l'extrémité où vous êtes, sans être pénétrée d'une douleur très-sensible. Je me souviens de vous avoir vue autrefois quasi dans ce même état ; néanmoins le regret que j'avois alors de vous perdre étoit adouci par la consolation que donne la foi dans ces rencontres, en ce quelle nous persuade que la mort même ne rompt point l'union que la charité a faite entre les personnes qui s'aiment pour Dieu. Mais ce que la mort n'eût pas pu faire en ce temps-là, de malheureuses rencontres de la vie l'ont fait à présent. Et je vous avoue, ma très-chère sœur, que cette désunion qui vous sépare d'avec nous depuis tant d'années me perce le cœur si sensiblement, surtout en vous sachant dans l'état oia vous êtes, que me persuadant bien que quand même vous voudriez à cette heure nous témoigner d'autres suntimens, vous n'en rencontriez peut-être pas l'occasion, j'ai cru devoir tenter celle-ci, pour aller autant que je puis au-devant

1 Voyez, sur cette soeur, T/isfojVe de Por/-/îoya/ (par Besoigne), t. II , p. 297 et 477^ et Mémoires historiques el chronologiques, 1. 1, p. 476.

DCXIII.— A LA SŒLR FLAVIE. 343

de vous, ma très-chère sœur, et vous lénioignerj en vous embrassant (le tout mon cœur et en mêlant mes larmes avec celles qu'une sincère pénitence vous doit faire répandre devant Dieu, que c'est avec une plénitude toute entière d'aflection que je vous remets de ma part tout ce que vous me pouvez devoir et que je vous donnerois même, si j'avois quelque mérite, de quoi vous aider à vous acquitter envers Dieu, afin que vous puissiez, dans cette heure qui est si proche, obtenir sa miséricorde éternelle.

Tout ce que je vous témoigne ici de mes sentimens, je puis vous le dire de la part de notre mère abbesse ' et de nos sœurs, qui demandent h Dieu par des prières continuelles qu'il ne se souvienne point dans son jugement de toutes les choses qu'elles-mêmes veulent oublier, si vous avez regret qu'elles soient arrivées. C'est une des qualités que l'Ecriture attribue à Dieu d'être facile à apaiser, quand notre humilité et un regret sincère de lavoir olfensé nous fait avoir recours à sa miséricorde. Dites-lui donc, ma très-chère sœur, ces paroles si courtes, mais si efficaces (juand elles partent d'un cœur humilié et également rempli de douleur et de confiance : Mun Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous, je ne suis plus digne d'être mise au rang de vos en fans. 11 n'en faudra pas davantage pour attendrir le cœur d'un Père si bon et si porté à la compassion, qu'il en est appelé le Père des miséricordes.

J'ai cru, ma très-chère sœur, qu'ayant eu autrefois tant de confiance pour moi, vous [irendriez en bonne part cet avis que je vous donne et que vous ne devez attribuer qu'à la charité (jui me presse de vous laisser ces dernières marques de mon zèle pour votre salut. Voilà le juge ijui esta la porte; vous lui ouvrirez avec confiance, si vous vous êtes auparavant accordée avec la vérité, i\u'\ est notre adversaire tant (|u'ellc nous accuse et i\\H' nous nous défendons; au lieu (jue c'est elle-même (pii nous délivre de la justice de Dieu, (juand nous lui confessons nos fautes et ne mettons notre espérance qu'en sa seule miséricorde. Jo vous supplie de croire que je ne ces-

' l>a mère Marie de Sainte-Madeleine du Fargis.

serai point de l'implorer pour vous, désirant autant que jamais d'être à vous et que vous soyez éternellement à Dieu. C'est, ma très-clière sœur. Votre très-humble el très-affectionnée sœur et servante. Sœur Catherine-Agnès de Saint-Paul, R»» ind**.

DCXIV.— A Madame la marquise de Sablé.

Sur l3 mort de son frère, Jacques de Souvré, chevalier de Malle, grand-prieur de France.

Gloire à Jésus au Très-Sainl-Sacrement !

Ce Ti mai 1670,

Je vous regarde, ma très-chère sœur, avec une extrême pitié dans la perte que vous venez de faire de M. votre frère -, qui a de si grandes suites que je n'y puis penser sans y trouver de l'accablement. Je désirerois que la part que je prends à votre douleur la pût adoucir ; mais je me crois plutôt capable de vous importuner que de vous consoler. La rencontre de la fête que nous honorons me fait espérer que vous recevrez du secours de la part du Saint-Esprit qui vient en la terre pour être le consolateur des âmes qu'il trouve dansTaffliclion, car il n'y a que ceux qui sont désolés qui méritent une si sainte consolation comme la sienne, qui est ennemie des fausses satisfactions que donne le monde. Il vient pour essuyer les larmes de ceux qui pleurent et pour changer leurs amertumes en douceur, pourvu qu'on n'en veuille plus chercher qu'en lui et qu'on renonce à tout ce qui est capable de le contrister en nous. Je le supplie qu'il vous fasse ressentir les effets de ce mystère qui a fait de si admirables changemens dans ceux qui y ont participé la première fois, et que le Saint- Esprit renouvelle toujours dans les âmes qu'il trouve bien disposées à les recevoir, comme votre élat présent vous y peut

• Voyez la réponse de la sœur Flavie, Mém. hist. et chron., t. I, p. 480.

' Jacques de Souvré, fils de Gilles de Souvré, maréchal de France ; il n'avait que cinq ans lorsqu'il fui reçu dans l'ordre de Saini-Jean de Jérusalem : il parvint au grand-prieuré de France en 1667, el mourut le 22 mai 4670', en sa 70" année.

UCXV. — A LA S(.tl H KLAViE. 345

beaucoup serNir. Il y a une bénédiction dans lesatnictions qui ne se trouve point dans la prospérité du monde; car au lieu que celle-ci fait oublier Dieu, la souffrance nous conduit à lui comme à runiifue ré|>arateur de tous nos maux, sans iju'il soit besoin d'user de prières fort longues, puisque le gémissement d'un cœur aftligé qui se retourne vers Dieu est une prière très-efficace. J'espère, ma très-chère sœur, qu'il vous fera la grâce de tirer un gran<l fruit dune chose si importante, et «|u'à mesure (juc les créatures vous mamiuent, vous vous attacherez à Dieu de |>lus en plus; et de ma part je désire de nie servir de cette occasion pour être, avec plus de respect, Votre très-humble et très-obéissante servante.

DCXV.— A la sœur Flavie.

Klle rypjfelle à ccUe «(rur l'occasion qu'elle lui a\ail donnée de lui écrire, jiar les coiii|)'iuit'iils accompagnés d'excuses (lu'elle avail Tiil faire par M. Dcssaux. — Elle témoigne sa douleur de voir, par sa réponse, l'opposition qu'elle a à l'union el à la paix, el lui fait seniir son tort avec auianl de modération ({ue de charité.

Ce 29 mai 1670.

J'ai delà joie d'une part, ma très-chère sœur, d'apprendre l»ar des manjues sensibles, en voyant une si grande lettre écrite de votre main, cpie vous n'êtes |)as en l'étal oti nous vous avions crue et qu'il y a lieu d'espérer qu'un mal (|ui lire en longueiu- pourra se guérir, si c'est la volonté de Dieu. Mais d'un autre côté je ne vous cèlerai pas que j'ai de la douleur de ce qu'il paroît par cette lettre (jue Notre ('«prit est si fort pré- \enu contre ce qui pourroit tendre à liunon et à la |)aix avec nous, (jue vous lâchez eu (juel(|ue sorle de troubler celle de rF*4'lise |)ar le discours inutile <|ue vous faites sur un sujet d(»nt il ne s'agit aucunement, et dont je ne vous avois pas mandé im seul mot. Vous savez, ma très-chère sœur, l'occasion particulière (|iii m'a engagée à vous écrire; qu'elle est \euue de vous, t-t (jue je ne m'y suis i)oinl portée de moimême. J'atirois pu néanmoins le faire sans vous donner sujet d(; vous en blesser, puis(|ue je n'ai eu en vue en vous écrivant <|iie l'obligation indispensable où est toute personne (pii va se

présenter devant Dieu de se réconcilier avec son frère, avant que de paroître devant son juge.

Votre conscience ne peut ignorer ce que le public même a su de votre conduite envers nous; et on n'a vu de votre part aucun désaveu de plusieurs faits tout à fait contraires à la vérité, que l'on a publiés contre nous sur votre rapport et sous votre nom. Comment aurois-je donc pu, ma très-chère sœur, vous aimer comme je fais et souhaiter votre salut connue le mien, si, dans un péril aussi grand que celui où Textrémilé de votre maladie vous mettoit, je n'avois fait de ma part tout ce qui m'étoit possible pour vous offrir la paix, que vous ne sauriez obtenir de Dieu si vous ne nous l'avez demandée auparavant, puisque dans les fautes qui ont blessé la charité, Dieu ne reçoit aucune autre satisfaction, avant que l'on ait réparé le tort que Ton a fait aux personnes offensées. C'est pour cela, ma très-chère sœur, que je vous disois que j'allois au-devant de vous vous embrasser de tout mon cœur, afin de faire la moitié du chemin que vous étiez obligée de faire vous-même pour vous réconcilier avec nous, et que si l'extrémité où je me figurois que vous étiez réduite ne vous donnoit pas le temps ou la force de nous témoigner cette disposition, Dieu la pût voir au moins dans votre cœur par les sentimens de charité que vous pourroient donner ces marques que vous receviez de la tendresse de notre affection pour vous.

Je crois avoir satisfait en quelque sorte par là à ce que Jésus- Christ prescrit dans l'Evangile, et c'est la seule vue que j'ai encore dans cette dernière réponse, après laquelle je me relire et ne vous importunerai plus. Mais en récompense, ma trèschère sœur, je suis dans le dessein de presser la miséricorde de Dieu plus que jamais, afin d'obtenir pour vous ce qui dépend d'elle. Je sens le désir de votre salut si avant gravé dans mon cœur, que je ne puis douter que je ne sois toujours trèssincèrement, connue je vous en assure, etc. '.

^ La sœur Flavie mourut le 6 juin. — (Voyez la leUre de la mère Ângél'Kjue He Saint-Jean, Jlis^l. de Vorl-Royat (D. Clémencet), t. VII, p. H.) Les religieuses de Port-Royal-dcs-Cliamps, lirenl pour elle les prières ordinaires et les continuèrent pendant trente jours.

DCXVl. — A M. L'aRCHEVKQIE DE PARIS. 347

DCXVI.— A Mgr de Péréfixe, archevêque de Paris. Four lui rendre coniplc de sa lellre à la sœur Flavie.

Ce 3 j «in 1670.

Monseigneur, Ayant apjiris île plusieurs personnes que vous avez tcnioigné définis peu du niécontentenient dune lettre que j'écrivis il y a cinq semaines à la sœur Flavie, j'ai cru qu'il éluit de mon devoir que je me donnasse l'honneur d'informer Votre Grandeur de ce (\uc j'ai fait en cette rencontre, dont on a lâché de lui donner une idée entièrement diti'érente de ma véritahle disposition. Je vous puis protester devant Dieu, Monseigneur, (ju'il n'y a rien que je désire davantage, et poiu' moi-même et poiu- toute la coMUiuuiiuité, (jue d'être assez heureuses pour vous donner toute notre vie toutes les marques (jiie nous pourrons de notre respect et de notre obéissance, et ()u'eu [larticulier dans Tatfaire dont il s'agit je n'ai pas eu la moindre pensée qu'il pût y avoir dans la conduite que j'ai tenue aucune chose (|ui i>ùt déplaire à Votre Grandeur. Je n'ose , Monseigneur, in'engager a lui en faire un ample récit, l'ne personne que nous en avons pleinement informée ' , aura l'honneur de lui en rendre compte, si elle nous fait la grâce de rccunlcr. Mais ce (jui se peut dire en un mot est ipiil n'y est rien entré de ces intentions contraires à la paix de l'Eglise qu'on nous attribue. Et ainsi je ne puis comprendre conunenl ma sœur Flavie a pu voii" dans une lellre, dont elle sait qu'elle a donné l'occasion et (|ui n'est pour elle qu'une réponse qu'elle doit mieux entendre (jue per.>^onue, ce que je n'ai jamais pensé en l'écrivant, et dont il n'y a pas un seul mot ; tout ce que je lui mande des dis|iositions d'hiiuiililc <!t de pénitence où elle doit être en mourant, ne tombant que sur les fautes dont elle lémoignoit avoir du regret, et par lestpielles elle avoit blessé l'union et la charilé qu'elle nous devoil. eu avançant contre nous uni; inlinile de choses contraires a la véiilé; connue tous ceux (jui verront celle lellre, dont nous aNttus

■ .Madame d*- l.uu^uevdle.

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