‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 75 sur 205 · II.— A M. Arnauld de Luzancy · texte numérisé non relu

II.— A M. Arnauld de Luzancy

File l'instruit sur ses devoirs envers Dieu, envers le prochain et envers lui-même.

Le désir que vous avez que je vous dise quelque chose sur vos dispositions, m'oblige de l'entreprendre, encore que je me trouve sans lumière et sans grâce pour cela; mais parce que je vous donnerois sujet, en ne le faisant pas, de croire que je l'aurois omis par indifférence, j'aime mieux m'exposer à ce que je puis attendre de mon incapacité, que de manquer à vous témoigner le désir que j'ai de vous donner des preuves de mon affection, qui répondent à votre humilité et à votre confiance.

J'ai été en peine, mon très-cher neveu, quel ordre je garderois en vous parlant, afin de ne pas confondre une chose avec l'autre. 11 m'a semblé que je devois distinguer ce que j'avois à vous dire aux trois devoirs à quoi nous sommes principalement obhgés, qui sont envers Dieu, le prochain et nous-mêmes.

Les personnes qui sont à Dieu, comme vous êtes obligé de croire que vous êtes, après tant de marques qu'il vous a données qu'il vous avoit choisi et mis à part en vous séparant de ceux qui ne le connoissent pas, et qui ne l'aiment pas jusqu'au jKjint de le préférera toutes choses; les personnes, dis-je, qui sont si heureuses d'être de ce nombre, doivent avoir pour premier objet de leur mouvement intérieur une reconnoissance vers sa bonté qui possède tout leur cœur, et qui soit inébranlable au regard de toutes les craintes qu'ils peuvent avoir, que la grâce que Dieu leur a donnée si gratuitement ne les rende plus coupables que ceux qui ne l'ont pas reçue, parce qu'ils n'y correspondent pas dans toute retendue qu'ils devroient. 11 est vrai que la connoissance de vos défauts vous doit donner ce sentiment, et c'est le dessein de Dieu qu'ils servent à vous humilier profondément en la vue de ses miséricordes sur vous. Mais après avoir satisfait à cette vue en la manière que la grâce l'inspire, c'est-à-dire avec paix et en

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prosternant votre ànie devant Dieu i)ar l'aveu tle votre ingratitude, il faut (|iie la niènie grâce prenne le dessus, et quelle vous oblige de cioire qu'elle est infiniment meilleure que vous nètes misérable, atin de passer de la crainte et de la confusion à la confiance parlaite que vous devez avoir en Dieu, sans écouter les raisoniiemens tle l'esprit bumain, qui voudroit trouver en lui-même et dans son expérience quelque fondement pour espérer en Dieu, et de pouvoir présupposer qu'il n'est i)as tout à fait indigne qu'il lui continue ses grâces; ce que vous croyez être une pensée très-équitable, et en quoi vous vous fortifiez par la vérité même qui vous démande le profit des talens(ju'il vous a mis entre les mains.

Mais rien ne nous fait tant connoitre la sim|ilicilé de la foi avec laquelle nous devons aller à Dieu, (pie de ce qu'elle nous oblige non-seulement à nous surpasser nous-mêmes dans notre raisonnement, mais encore a ne nous jias appliquer toutes les vérités, sinon à mesure que Dieu nous les inspire et qu'il se veut servir des unes et des autres pour nous donner les senlimens (juil veut que nous ayons. El c'est en «pioi principalement l'on pratique la soumission presque aveugle qu'on doit avoir à la conduite, en la recevant sans réplicjue, encore qu'on ait des raisons si puissantes à alléguer, puisqu'elles sont fondées sur les oracles de Dieu lui-même ; et c'est peut-être de ce silence (|ue parle le Propbète quand il dit qu'il s'est tu des bonnes cboses pour se rendre à d'autres meilleures.

Qni vous parleroil, mou clier neveu, de la crainte (|ue vous devez avoir pour Dieu parce qu'il est terrible eu ses conseils sur les enlans des bommes, vous làcberiez d'entier tlaiis ce gentiment, croyant que ce seroit une présomption de vous en vouloir excepter; et il est vrai aussi que vous n'en êtes pas exempt pour être plus juste qu'un autre, mais parce que Dieu veut que vous alliez a lui par une voie dilîérente, pourvu que ceux entre les mains de qui vous avez remis >otre âme vous la proposent.

Je me souviens d'une pensée de .M. de Saint- Cyran, qui dit que si la sainte Vierge eût été moins humble qu'elle n'étoil, elle n'eût pas consenti à l'Incinialion, croyant que ce

mystère tout divin étoit trop disproportionné à sa petitesse; ce qu'il faut, ce me semble, apjiliquer à ceux qui se croient trop indignes des grâces de Dieu, parce qu'ils n'ont pas assez d'humilité pour les recevoir dans l'aveu qu'elles sont toutes gratuites.

Mais encore que Dieu agisse vers une àme avec tant de bonté, sans attendre (ju'elle ait encore rien fait pour mériter les dons qu'il lui veut faire, il exige d'elle néanmoins qu'elle les lui paye après les avoir reçus, et c'esf à notre prochain à qui il transporte cette dette, qu'il ne nous remet point jusqu'à ce qu'il voie que nous avons satisfait ce créancier, auquel nous ne sommes jamais quittes pour ce qui est de l'amour et de la charité que nous lui devons, qui s'étend bien {dus loin que les devoirs extérieurs. Que si Dieu nous commande de l'aimer, de le respecter, de le souffrir, de le servir, et de nous faire tout à tous pour gagner le cœur etrafîection de tous; si Dieu, dis-je, qui nous ordonne tout cela ne nous promettoit sa grâce pour le faire, on y trouveroit sans doute plus de difficultés que de rendre à Dieu la crainte, l'amour et l'honneur qu'on lui doit; mais ce seroit pourtant se tromper que de le croire, puisque l'un et Tau Ire nous est également possible et impossible, selon qu'il plaît à Dieu ou de nous assister, ou de nous laisser à nous-mêmes.

Que si c'est un sentiment commun qu'il est plus aisé de plaire à Dieu qu'au prochain, c'est seulement parce qu'on aperçoit moins les fautes qu'on tait envers Dieu, puisque les unes et les autres viennent en etîet d'un même principe, ceux qui aiment véritablement Dieu, ne pouvant pas manquer d'aimer leurs frères; et je pense que cela veut dire qu'ils voudront les aimer, qu'ils feront tout leur possible pour travailler à cet amour; ce qui se fait principalement en le demandant à Dieu, et en veillant sur soi-même pour ne déplaire à personne. Que si après cela on y fait des fautes et des fautes fréquentes, il faudra toujours se relever et rallumer le feu que le vent de la tentation auroit voulu éteindre, sans jamais s'en prendre à personne, croyant qu'il y en a de si difficiles qu'on ne peut s'accommoder avec elles, ce qui seroit vrai si on agissoit par la nature; mais le Saint-Esprit nous assure que toutes les eaux

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