‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 76 sur 205 · II. — A M. ARNAULD DE LUZANCY · texte numérisé non relu

II. — A M. ARNAULD DE LUZANCY

ne sauroieiit ékindre lacharili'*; ce qui nous doit donner courage, et nous faire espérer (jue nous surinonlerons toutes les difficultés qui pourroient s'opposer à l'union que nous devons avoir avec tous ceux (}iii sont les enfans de Dieu comme nous.

Je ne puis m'empècher de vous spécifier la première des personnes que vous devez rejzarder après Dieu ', et à qui vous avez sans doute dessein de rendre tout ce que vous devez; mais comme on n'est j»arfait en rien, vous mancpiez peut-être en cela comme dans les autres clioses; et la preuve que vous en pouvez avoir n'est pas si vous croyez ne jioint fairede fauteS;, mais si lui-même ne trouve point que vous en fassiez; car c'est à un père à donner la loi à son enfant, et à un enfant de la recevoir telle qu'elle est, pourvu qu'elle soit approuvée de son Père céleste ; et c'est ce (|ue je crois que vous n'avez point de peine à discerner, tout ce que mon frère désire de vous n'étant point contraire à Dieu; et puisque vous êtes seul auprès de lui, c'est un motif pour vous obliger à faite tout pour les autres, afin qu'il trouve en vous la douceur et la satisfaction qu'il pourroit attendre si vous étiez tous unis pour conspirer à lui obéir et à lui plaire, de (juoi vous n.; devez point croire vous être bien accpiilté justpi'a ce (|u'il en soit content lui-même. Je me tiens si assurée, mon cher neveu, (pie vous agréerez tout ce que je vous dis, (|ue je n'ai point eu crainte de vous blesser en vous disant librement mes pensées sur ce sujet.

Il me reste à vous parler de ce que vous vous devez à vousmême : en quoi je prétends de détruire avant ipie d'édifier, croyant qu'il seroit nécessaire de vous ôter la trop grande dureté que vous avez pour votre corjis, de quoi vous vous excusez toujours en disant (|ue vous n'avez (|ue trop de tendresse pour vous-niênie. Il peut bien êlre vrai en ce (jiii regarde l'esprit, mais non jias en ce qui est de volie conservation à laquelle vous n'avez nul égard, et cela sans {|u'il soit besoin de l'exjtoser, car en ce cas il n'y auroit rien a redire; mais de veiller beaucou|>, de manger trop peu, trop tard, et de Iravail-

' AriiauH d'Andilly, srm père.

1er par-dessus ses forces Je ne pense pas que cela mérite d'autre nom que celui d'une grande indiscrétion, et de l'opinion que vous avez que vous êtes le maître de cette conduite, encore que vous ne deviez rien faire moins que de vous porter par vous-même à des choses qui peuvent faire grand tort à votre santé, et vous rendre incapable d'une vie réglée et modérée, telle que le doit faire une personne dans l'état où vous êtes. Que si vous n'aviez à faire la guerre qu'à la vie animale, il ne faudroit pas laisser votre zèle sans exercice; mais ayant un nombre infini d'ennemis intérieurs, il y a de quoi vous occuper à les combattre et à vous venger d'eux, et non pas d'un autre qui ne vous fait pas de mal. Et quoique je les appelle invisibles, l'on ne laisse pas néanmoins de les apercevoir et de se voir prévenu à tout moment de l'amour-propre, de la vanité, de l'orgueil, du désir de se satisfaire, et de tous les autres mouvemens qui naissent de notre corruption, qui ne nous donnent point de trêve. Ce sont ces ennemis qu'on ne peut traiter trop mal, en leur refusant tout ce qu'ils demandent, et en demandant secours à Dieu contre eux, mais à condition de porter avec patience et avec humilité le retardement de notre délivrance, sachant que ce que nous souffrons de cette part est une peine que la justice de Dieu nous a infligée pour punition de nous être rendus esclaves volontaires de nos passions. C'est pourquoi il faut plutôt gémir de se trouver en cet état, que de prétendre d'en sortir jusqu'à ce que nous sortions de cette vie, et c'est ce qui nous oblige à désirer la mort pour voir mourir tous nos ennemis avec nous.

J'ai cru, mon cher neveu, que vous pouviez avoir besoin de ces avis, principalement de celui de procurer la paix à votre âme, non pas une paix qui vous tienne dans l'assurance ni dans l'oisiveté, mais une paix de soumission et de repos en remettant à Dieu toutes les sollicitudes de votre avancement, pour ne l'attendre que de sa seule grâce, qui bénira, s'il lui plait, la volonté qu'il vous a donnée de n'être qu'à lui. C'est de quoi je le supplie de tout mon cœur, et de vous inspirer de le prier pour moi, qui aurois plus sujet de me plaindre que vous, et qui ne ferois autre chose si je croyois que mes plaintes me pussent rendre meilleure.

Page 1