LXXVII. -A Mademoiselle
11 faut être religieuse avant de le devenir. — Pratique de l'abbé de SaiiU- Cyran, quand on se sent quelque attache.
Le 6 octobre 1646.
Ma très-chère sœur , Je suis marrie que vous ayez été en peine de moi ; il n'y a pas eu sujet, n'ayant point été dangereusement malade, quoique j'aie été quinze jours au lit parce qu'on me faisoit jeûner, ce qui m'a rendue fort foible. Je suis maintenant dans la communauté. Dieu merci, mais la maladie de notre mère est cause que je n'ai aucun loisir. Je suis de votre avis, ma très-chère sœur, d'attendre le retour de M. Singlin pour prendre son avis sur le relus (|u"on vous a lait. Je vous sais bon {jrré d'avoir lait taire cette demande. Enfin aous voilà devenue postulante de relijiion, et Dieu ue vous regarde plus comme une mondaine. Conservez-vous dans cet état, et que Dieu voie qu'il ne tient pas à vous (lue vous ne soyez déjà engagée a son service. Je vous en aime beaucoup mieux, et je crois que c'est Dieu (jui m'inspire cette all'ection, parce qu'elle est en lui |»oin-\oiis. C'est une merveille de sa bonté (jue vous n'ayez perdu votre vocation i)armi tant de returdeniens et de froideurs, et en ayant pris tant de part à la corruption du monde. Si vous laissiez éteindre cette étincelle qui vous reste, je perdrois quasi espérance que Dieu vous rappelât de nouveau. J'espère, ma chère sœur, que ce malheur ne vous arrivera pas, et que vous vous regardez déjà comme religieuse; car (jui ne lest avant ([uede l'être, ne mérite pas(|we Dieu lui lasse la grâce de le devenir. Comme Dieu fra|)pe les cœurs invisiblenient sans (|ue les hommes en voient rien, il faut aussi que les âmes lui correspondent intérieurement sans attendre les moyens et les occasions extérieures, (jui ne doivent être que le rejaillissement et l'elTusion de la plénitude du dedans. Noire- Seigneur dit danslÉNangile : Duiuuz, el il vous sera donné. Ce n'esl pas (ju'il ne nous donne le [)reniier, car sans sa grâce prévenante nous serions incapables de lui donner jamais rien, mais il ne compte point celte première grâce el veulciue nous lui donni«»ns (juelques elVets de tidélité à sa première
grâce, afin de nous en faire de nouvelles. Je vous dirai un exercice de dévotion que j'ai trouvé dans une lettre de M. de Saint-Cyran^, de celles qui ne sont pas imprimées. 11 dit: Lorsqu'on se trouve attaché à quelque chose, il faut se retirer en quelque lieu écarté, comme pour faire une chose extraordinaire (outre les autres prières) , et là dire à Dieu : Tirez mon âme, mon Dieu, par Jésus-Christ, de l'affection que j'ai à telle et telle chose , et faites que l'oblation que je vous en fais soit une oblation de sacrifice et d'holocauste, qui s'accomplit dans la ruine et la consomption de la chose qu'on vous offre. J'ai cru, ma chère sœur, que cette dévotion vous seroit utile , et que vous la pratiqueriez de bon cœur par honneur à celui à qui Dieu l'a inspirée. Je crois que vous vous souvenez bien que c'est jeudi prochain le jour de la mort de notre bon père'.