‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. FaugèreChapitre 119 sur 247 · LXXXVII.— A Madame la marquise d'Aumont (à Paris · texte numérisé non relu

LXXXVII.— A Madame la marquise d'Aumont (à Paris

Elle lui rapporie quelques cIrcon5lances de son voyage à Port-Royal-des- Champs en la compagnie de M. Singlin'. — Toute action faite dans l'ordre de Dieu doit servir à nous unir à lui.

( 4 septembre 4648).

Je n'oserois vous entretenir, ma très-chère sœur, des prospérités de notre voyage, parce qu'il s'est terminé à me séparer devons; mais il m'a servi à m'unir à Dieu, comme toute action faite par son ordre et dans le désir de lui plaire nous doit servir à augmenter cette divine union. Je puis dire que je me suis approchée de vous puisque vous êtes véritablement à Dieu dans la partie supérieure de votre àme, que vous y êtes encore dans la partie extérieure, qui est votre pauvre corps affligé de douleurs presque continuelles. Il n'y a qu'une région moyenne entre ces deux, dans laquelle les puissances de l'air, qui sont des créatures maudites, vont et viennent pour exciter des brouillards, des vents, des grêles, des neiges, des gelées, et quelquefois des tonnerres ; mais ils ne tombent point et ne blessent personne. Que si on s'en plaint, c'est qu'on a plus de peur que de mal. Pour moi je suis bien résolue de ne yjlus rien craindre de ce côté-là, par l'expérience que j'ai que le calme suit toujours, et qu'un quart d'heure de temps devant Dieu efface beaucoiip de choses qui paroissent de grandes choses, et (qui) en effet ne sont rien. Je vous assure, ma chère sœur, que je voudrois que M. Singhn fût auprès de vous. Il n'a point été incommodé du carrosse. Dieu merci. Je ne sais point encore comment il a passé la nuit. Il fut tout le long du chemin dans sa bonté ordinaire : il parloit de fois à autre, puis il faisoit lire, et après on disoil l'office; en sorte que trois heures et trois quarts ne nous durèrent point. Il interrogeoit nos sœurs sur leur disposition pour le désert : il leur appliqua l'histoire de Judith. Il me fit une question à quoi je ne pus ré-

1 l^a Mère Agnès vint à PortRoyal-des-Cliamps le 3 septembre, et y resta environ six semaines.

LXXXVII!.— A LA SCEIR MARIE-DOROTHÉE DE l'iNCARNATION. i43

pondre, savoir ce que vouloit dire un verset du cantique d'Habacuc <ju on dit le vendredi : Incurvali sunt colles mundi, etc., c'est-à-dire, avec le verset précédent : Dieu a regardé les nations et les a réduites à néajit; il a brisé les monlaynes, il a courbé les collines, à cause des chemins de l'éfernilé. II nous expliqua (pie ces montagnes et ces collines étoient les i^rands du monde, (jui doivent être humiliés et abattus pour entrer dans le chemin de Téternité. Nous ne sonmies point au rang de ces grands du siècle; mais quelque i)ctites que nous soyons, nous pouvons être superbes, et nous éloigner par là des chemins de l'élernilé. rs'ous devons être bien aises qu'il y ait plusieurs chemins, afin d'en pouvoir rencontrer souvent quelqu'un. Notre éloignement en est un, et j"es|)ère que notre retour en sera un autre. Je aous donne le bon jour, ma tivs-chère sœur, et le beau jour, car j'écris à la splendeur du soleil rayonnant dans votre cabinet, oii je suis dans un rci)0s aussi grand (|ue je le désire en toutes les parties de votre ànie et de votre corps.

LXXXVIII.— A la sœur Marie-Dorothée de l'Incarnation le Conte.

.Sur la dépendance où nous summes de la grâce de Dieu. — II faut éviter la présouipliou el la pusilluniiuilé.

o si'jiUuibre (1G48).

Ma três-chèrc su'ur. Il me semble (jue vous ex|»li(pK'/ tort bien votre disposition au regard de la grâce, à laquelle vous remettez l'action de grâces que vous devez à IMeu de vous lavoir <oul(''rée. C'est l'ellet de ce <[ue l'on nous enseigne, qu'il faut aller à Mien par lui-même; et c'est pour cela cju'il a dit (\yi'il est la voie aussi bien (|ue la vérité cl la vie. Vous avez aussi raison de diie (jne vous réservez votre action p<)ur<|uand vous êtes laissée à vous-même el dans le ressentiment de votre misère; car c'est lorsipie Dieu nous soustrait le sentiment de sa présence el de; son o|(ération en n<Mis (qui est pourtant cunlinuelle dans les âmes qui sont a lui, aulremenl elles ne subsisleroienl pas dans la grâce), (ju'il faut le chercher et rin\oqucr; et c'est pour e\prim«;r ces deux manières d'agir vers

Dieu, qu'il est dit dans rÉcriture sainte que Dieu nous prévient, et que nous le prévenons. Nous. disons dans le pseaume : Venite; prœoccupemus faciem ejus; et un prophète dit de la part de Dieu: Auparavant que vous m'invoquiez, je dirai: me voici. Encore qu'il arrive, plus souvent que Dieu nous prévienne, que nous le prévenions, néanmoins l'Église nous fait dire tous les jours les paroles qui expriment que nous le devons prévenir, et ne nous dit que rarement qu'il nous préviendra, pour nous apprendre qu'il ne faut pas demeurer dans l'oisiveté en attendant sa prévention, mais aller au-devant de lui comme les vierges de l'Évangile, en faisant ce que nous pouvons. C'est pour répondre à ce que vous dites, que vous croyez ne devoir rien promettre pour faire le bien, parce que vous ne le pouvez exécuter que par la grâce de Dieu. 11 est vrai que de promettre et de résoudre, en oubliant sa foiblesse et son impuissance pour le bien, ce seroit présomption; mais aussi de s'arrêter à sa foiblesse sans s'appuyer sur la grâce de Dieu, c'est une pusillanimité qui est autant opposée à la confiance, comme la présomi)tion à Ihumilité; c'est pourquoi il faut éviter tous les deux, et dire avec saint Paul : Non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi.

Je suis extrêmement aise que notre Mère' s'ap{)lique un peu au noviciat, mais je crains bien qu'elle ne le puisse pas sans prendre trop sur elle. Je vous remercie très-humblement de ce que vous m'avez envoyé. Si vous aviez quelqu'un au noviciat qui pût écrire, j'aurois bien de quoi l'employer. Je suis dans un manque de temps, tout de même qu'ailleurs. Je n'écris point à ma sœur Anne '\ parce qu'elle est trop bonne pour y trouver à redire. Je n'ai pas seulement le temps de lire l'Évangile; si cela s'appelle retraite, j'y suis toute ma vie, car le tracas ne me manque point, néanmoins celui d'ici est incomparablement plus tranquille que celui de Paris.

Adieu, ma très-chère sœur.

1 La mère Angélique.

^ La sœur Anne-Eugénie de l'Incarna lion Arnauld,

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