LXXXIX. — A la sœur Elisabeth de Sainte-Agnès le Féron
Sur les avantages de la solitude de la maison de Port-Royal-des-Champs. — Le plaisir qu'on prend dans les choses visibles diminue autant la vie de la grâce.
Mardi 22 septembre (1648).
Ma Irès-chère sœur, J'avois cru vous écrire plus lot, c'est pourquoi je ne nous avois pas fait faire de remercîmens de la peine que vous avez prise pour nous ; je le fais à présent de tout mon cœur, et plus encore de votre bonne volonté, que vous me témoignez si cordialement que je vous en demeure fort obligée.
Je suis aussi fort satisfaite, ma chère sœur, de l'affection (jue vous avez à présent pour cette maison. Je m'étois étonnée qu'elle ne vous eût point plu, m'étant avis que la grâce que Dieu vous a faite de vouloir être à lui sérieusement vous devoit faire estimer peu déchoie l'agrément d une maison religieuse 011 l'on ne doit aspirer qu'au royaume de Dieu, et à celte maison éternelle qui n'est point faite de la main des hommes, et de la(|uelle Dieu même est l'architecte et le fondateur.
Je vous parle comme aune grande personne, parce qu'il ne faut point être enfant dans les maximes de la piété chrétienne, qui nous apprend (pie tout le plaisir (ju'on prend dans les choses visibles diminue autant la vie de la grâce. Je vous en prends à témoin, ma chère sœur, dans l'expérience que vous avez faite ijuc vous priez Dieu avec plus de dévotion dans notre clurur qui est si obscur, que vous ne faites dans celui de Paris (jui est si clair. Celte règle est générale pour toutes choses, que plus on oie aux sens et plus on donne à l'esprit ; quoi(|ue l'on dise maintenant dans la dévotion commime (jue l'un n'empêche |»oint l'autre, et (jue l'on peut bien être à Dieu encore (jue l'on prenne mille sortes de satisfactions hors de lui H est vrai que les plaisirs innocens qu'on appelle
» Celte sœur t-lail alors pensionnaire à l'ort-Royal, et nommée Isabelle le Pérou. Klle était née le 1 .'i novembre 1(i.'};j; elle entra a l'ort-Royal en Kilo, il l'âge de Tans. Klle prit l'habit de novice le M septembre <6o2, et lit profession le 21 septembre Hioii. Elle est morte le iO avril I70G.
iAC LETTRES DE LA MERE AG?<ES.
n'ôtent pas la grâce de Dieu, mais ils Taffolblissent toujours, et elle a autant de peine à se conserver dans ces âmes molles et sensuelles, que l'eau hors de sa source qui se corrompt bientôt. Notre-Seigneur dit qu'il faut perdre son âme pour la sauver, c'est-à-dire perdre les choses extérieures pour les intérieures, et les profanes pour les célestes. Je vous aidit toutceci, ma chère sœur, par une elfusion des sentimens de mon cœur pour la joie que j'ai de ce que vous avez reconnu votre erreur, et que vous n'êtes plus enchantée delà beauté d'un bâtiment; cela me fait espérer que, si vous retournez jamais au monde, vous ne serez point capable de l'illusion de toutes ces vainea beautés qu'on y voit, parce que vous serez prévenue de l'amour de la beauté éternelle qui fait déjàrejailhr son rayon dans votre cœur. Priez bien sainte Agnès, votre patronne et la mienne, afin que vous soyez ferme comme elle à n'aimer que Jésus- Christ qui est seul digne de tout l'amour de votre cœur.
Je salue très-chèrement ma sœur Marguerite Féron, mes sœurs de Buzenval, ma sœur Hébert, et toute la chambre. Je mets ma sœur Geneviève de sainte Thècle à part, car elle est une grande et sage fifîe, à qui j'ai retenu place en celte maison poury venir goùlerraimable solitude qui remplit tout le cœur decelles quila possèdent, en sorte qu'elles ne peuvent désirerla compagnie de leurs chères sœurs de Paris, sinon en souhaitant qu'elles puissent venir à elles; et parce qu'elks n'osent désirer que la réunion se fasse puisque Dieu a voulu avoir deux maisons, elles ne veulent aspirer qu'à celte maison éternelle dans laquelle il n'y aura plus qu'une bergerie et un pasteur, et où étant dans la société de tous les saints, nous serons pourtant éternellement solitaires, puisque Dieu seul sera l'objet de notre amour.
Je suis toute à vous, ma très-chère sœur.