XC. — A une religieuse de Port-Royal
Sur la nécessité de se relever de ses imperfections, et de s'éloigner des distractions pendant l'office divin et l'Oraison.
16 octobre 1648.
Ma très-chère sœur. J'ai répondu à la principale partie de
XC — A l'NB BFLIGIEISE DF PORT-ROYAL. 147
volrc lettre en vous envoyant des..,, et je n'ai pu jusqu'à cette heure faire davantage, nvétant trouvée mal depuis l'élection '. Tout ce que je vous puis dire, ma chère sœur, sur ce que vous m'écrivez de vos imperfeclions, c'est qu'il faut se reprendre aussitôt (ju'on s'en aperçoit, et s'imposer pénitence, cpiand ce ne ?i'roil que de haiser la terre, frapper sa poitrine, dire un Palrr ou autre chose avec un gémissement intérieur et une invocation du secours de Dieu, avec un désir intérieur de lui être tidele. 11 ne faut |>as s'attendre aux prières d'autrui, sinon pour suppléer à la foiblesse des nôtres; mais, quand on ne plie pas soi-même , l'un ne mérite pas de parlici|)er aux prières des autres. Les vierges sages de l'Évangile ne voulurent point donner de leur huile aux vierges folles, pour nous apprendre (|ue i»ersonne ne portera devant Dieu que ses propres œuvres.
Ce qui d'ordinaire fait plus de tort, ce sont les distractions à l'oflice, qui nous enq)èchent d'en retirer aucun fruit. Démailliez beaucoup à Dieu qu'il 'sous donne la révérence et lu crainte de sa divine majesté à laijuelle vous parlez en disant l'oftice. Saint Paul dit que Dieu ne peut être moqué, c'est-à-dire (pie sa grandeur infinie ne peut soutVrir les irrévérences et les mépiis (jue si s créatures lui rendent; et il n'y en peut a\oir de plus grande que de le |)ricr en lui tournant le dos, ipii est ce que lait une âme qui entrelient ses distractions.
l'our loiaisoii, il est plus diilicile de tenir son esprit arrêté. Quand on n a point de pensées, il vaut mieux dire de fois à autre des prières vocales, comme un Yeni Creator, un Ave maris slilla, des versets des pscaumes que vous eiili.'iidez , et qui vous dtuineront de la déviiti«)n; puis demeurer un peu de tcm|>s en silcucedevant Dieu, lui ilisaul : Parlez, Sei{/iU'Hr,iar voire servante vous écoute. In jour, vous vous tiendrez a ses pieds comme la Canaiiée, lui demandant des miettes de sa luhle pour n«iurrir votie àme; un autre jour, comme le cenlenier, le suppliant de mmis diie une seule parole pour guérir \otre àme ; une autre lois, louime la Samaritaine, prie/.-le de
' li'i'-li'clion lie la inèri; Ann<''li<ini' Aiiiimlil, nui Tiil coiilininW' alilic^sc (le l'orl-Koy:iI. (tmir la iroisi^iiiL' lois, le 4 oclolire lOiK.
VOUS donner de l'eau vive qui vous ôle la soif de toute autre chose que de lui. Il faut user de toutes sortes de moyens pour exciter votre esprit et votre cœur à connoître Dieu et à l'aimer sur toutes choses. Si vous vous éludiez au silence, Dieu vous récompensera en vous donnant de saintes pensées, et la privation que vous aurez de l'entretien des créatures vous disposera à la communication de votre âme avec Dieu. Je le supplie, ma chère sœur, qu'il vous en fasse la grâce. Je suis en lui, etc.
XCI — A la sœur Angélique de Saint- Jean Arnauld d'Andilly.
Sur le relour de la Mère Angélique à Porl-Royal-des- Champs. — 11 n'y a que Dieu qui ail le pouvoir d'ouvrir les cœurs.
Gloire à Jésus au Très-Saint -Sacrement!
Samedi matin '^novembre 1648).
Ma très-chère sœur, Je ne doute point qu'une grande charité ne chasse une petite crainte, et que vous n'ayez une joie entière du retour de notre chère mère'. Cette joie, ma chère sœur, ouvrira votre cœur, et en bannira toutes les réserves involontaires qui vous font paroître cachée, encore que vous ne le soyez pas. Je vous dirai pourtant que votre état m'a découvert une chose, qui est (ju'il se faut contenter qu'une personne ne se resserre pas volontairement, et que cela tient lieu d'une manifestation, quoiqu'il seroit plus agréable de part et d'autre qu'il y eût une communication elïéctive; mais c'est à Dieu de faire cela, et jespère qu'il ne tardera pas, puisque nous chanterons bientôt : 0 clavis David, qui aperis et nemo claudit. Il n'y a que cette clef qui ait le pouvoir d'ouvrir les cœurs, sans que l'inclination ni latentation les puissent fermer. Je vous remercie très-humblement des patrons. Priez Dieu pour nous, ma chère sœur^ dans le dépouillement où nous serons tantôt d'un père, et d'une mère, qui méritent bien qu'on ressente leur éloignemeut. Je salue très-humblement la mère prieure,
* La Mère Angélique, qui était venue à Port-Royal-des-Champs le 13 mai 1648, avec plusieurs religieuses, la sœur Angélique de Saint-Jean étant du nombre, revint à Purisle 1 er septembre, et retourna à P.-R.-des- Cliamps le 13 novembre 1648.
XCIl. — A LA Sti;i R MAKIE- ANGÉLIQUE DE S"-THÉRÈSE. 1 i'.)
XCII.— A la sœur Marie-Angélique de Sainte-Thérèse Arnauld d'Andilly.
Elle rengai;e à s'unir aux juièies qu'elle jyil pour demander à Dieu qu'il la |)iL'>eivc de la conl;igion du monde, el qu'il lui fasse désirer celle liberté sainte où la grâce met les âmes.
Virs 1648.
Ma très-clicre nièce, J'ai cru qu'il étoit temps que je vous remerciasse moi-uièuie de toutes les recom mandations que vous m'avez faites depuis que vous êtes séparée de nous, parce que je sais bien (jue ce nVst pas un simple compliment, mais une véritable atîcction qui vous les fait faire. Je me promets, ma clièn; nièce, (juc vous avez le même sentiment de nous, et que vous savez bien (jue nous vous aimons du fond du cœur, et que Tamitié que nous avons pour vous ne va qu'à désirer que vous aimiez Dieu et que Dieu vous aime, qui sont les deux conditions qui nous peuvent rendre heureuses. Je suis la personne qui dit tous les jours pour vous : Délourncz, Seigneur, ses yeux, afin qu'elle ne voie point la vanité, el faitea la vivre en voire voie. C'est tout ce que je désire pour vous, ma chère nièce, (juc Dieu éloigne les choses qui vous peuvent plaire vainement, el (pie sa vérité vous donne la vie. Je dis auparavant trois Gloria Palri el aicul eral , afin qu'en rendant celte louange et cet honneur à la sainte Trinité, elle m'accorde s'il lui plaît la grâce que je lui demande i)0ur ime âme que je désire (jui soit a sa divine majrslé éternellement. Je sais bien le peu de valeur de mes prières, aussi n'espérerai-je qu'en une condition que Notre Seignetu' nous a recommandée, qui est la persévérance; et j'en dé>irerois encore une autre, qui est que nous fussions deux ou trois dans le même dessein, el (jiie vous fussiez l'ime des deux, car où vous ne serez pas il ne se fera rien. Je vous demande donc, ma chère enfanl, une procuralion comme vous voulez et consentez (|ue je demande à Dieu qu'il vous préserve de la coutagiun du monde, en sorte (|ue voire cœurn'y prenne aucune |)arl, cUpic vousy soyez comme élran^'ère en attendant (|iie Dieu vous en délivre, (pie vous ressentiez voire captivité, et (jue vous ne soyez pas de ceux (|ui sacrifient à leur prison, comme dit l'Ecriture sainte.
loO LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS.
Or je ne me contente pas qne vous consentiez à cela comme à une chose bonne que vous ne sauriez refuser, mais je désire que vous conceviez combien ce vous seroit une chose douce d'être dans cette liberté sainte et heureuse dans latiuelie la grâce met les âmes, et que vous désiriez de désirer cet état; car la première grâce que Dieu fait à une âme qui aime le monde, c'est de désirer de ne l'aimer plus, de même que le plus grand mal où l'on puisse arriver c'est de se plaire dans cet amour. Je me contenterai donc que vous vouliez bien demander à Dieu avec moi qu'il vous fasse désirer d'avoir d'autres désirs et d'autres pensées que celles que vous avez eues jusqu'à présent, et que vous sachiez quece n'est pas une chose fort commune et fort facile que d'avoir de bons désirs,, et qu'on s'y ti'ompe bien souvent, pensant les avoir dans le cœur lorsqu'on ne les a que dans l'esprit. Je veux donc ajouter au verset de Tierce celui de Prime qui dit : Mon âme a désiré de désirer vos commandemens. Adieu, ma chère nièce.