VII. — A Madame le Maitre
Sur le désir qu'elle avait d'entrer à Port-Royal, et d'y faire profession.
Le 4 fi'vrier 1630.
Ma très-chère sœur, J'ai reçu beaucoup de consolation de celle qu'il vous a plu de m'écrire, en ce qu'il nie semble que votre esprit se rend i)uissant dans la grâce pour porter votre peine avec plus de force. Que si l'on voit en vous, ma chère sœur, une augmentation de grâces en récom|)ense d'une souffrance endurée avec tant de contradiction , que seroit-ce si vous l'acceptiez avec plus d'agrément pour l'amour de celui qui vous la présente, et qui l'a soutenue pour vous le premier avec tant de charité? Il me semble, ma sœur, que vous devez être dévote au mystère d'Egypte, auquel Notre Seigneur Jésus- Christ et sa sainte Mère portèrent le bannissement du peuple de Dieu, et furent associés aux idolâtres qui affligeoient leurs âmes saintes en une manière qui ne se peut penser. Ce n'est pas pour vous faire peur des sept ans qu'ils y demeurèrent; mais je voudrois bien que, comme ils n'en partiient que quand ils en eurent commandement du ciel, lequel ils attendoient sans soin et sans désir, de même vous fussiez sépai^ée autant qu'il se peut de la véhémence de vos désirs et laissée à sa sainte disposition pour vous faire retourner, quand il lui plaira, en la terre d'Israël. Cependantje crois que Jésus-Christ a fort agréable l'estime que vous faites de la religion et le sentiment d'humiliation que vous portez, croyant vous en être rendue indigne. Si vous n'étiez point déjà trop avant dans cette pensée, je l'approuverois bien fort, croyant que toutes les âmes ont sujet de croire cela; et, en effet, la demeure d'un lieu saint demande sainteté. Mais je crois que Dieu vous donne cette vue pom'vous servir de disposition à rentrer dans cette grâce avec plus de révérence, et à estimer qu'elle demande de nous peu de chose au prix de ce que Ton soulîre dans la privation, et aussi pour rendre témoignage de la vérité, qui dit que le joug de Jésus-
' Madame le Maitre, Catherine Arnauld, l'aînée des filles d'A. Arnauld, née le 9 juin 1590 ; mariée à 15 ans avec M. le Maitre ; séparée eu 1615 ou 1616, fit vœu d'entrer en religion le ITjnillet 1619. Elle prit l'habit le 11 octobre 1640, fit profession le 25 janvier 16il, et |)rit le nom de sœur Catherine de Sainl-.lean. Elle est morte le22 janvier 1651 .
Ml. — A MADAME LE MAITRE. 41
Christ eut dour. Et qui ne vous croira quand vous direz tjue tous les Iravaiiv de la vie réf^iiiière son! des douceurs el des délices au prix de la confusion du inonde! Beaucoup d'àmes religieuses ne |)Ourroient pas croire cela au point qu'il est, et Dieu veut ([ue vous les en rendiez certaines, et que vous soyez cause de faire niajrnifier sa grande miséricorde sur celles (ju'il délivre d'une vie si malencontreuse. Prenez donc un peu de courage, ma très-chère sœur, attendant de si bons effets d'une si pénible cause; n'empccbez point les usages cpie Dieu en tirera si vous lui en laissez l'entière disposition. Quand Dieu laisse une âme dans la conduite ordinaire, elle doit i»rendre les meilleures voies pour aller à lui, et choisir l'état le plus siu". Mais quand il veut la diriger par lui-même, il a accoutumé de la mettre dans le renversement, pour faire voir que ses voies ne sont pas nos voies, et (jue ce (pii est |)érilleu\ dans notre élection est très-salutaire dans la sienne, |)arce que c'est lui qui donne le nom, la substance et la vérité au\ choses, qui met la lumière pour les ténèbres, et les ténèbres pour la lumière. En l'honneur de sa puissance et de sa bonté, laissez le, je vous supplie, ma chère sœur, faire de vous tout ce qu'il lui plaira; mais (|ue ce soit un délaissement absolu (jui vous lire de votie propre conduite, el vous fasse user de toutes les inventions que vous pourriezchercherjjour votre délivrance, aimant mieux lacaptivité par son ordre que d'étrelibre par vous-même.
Je ne puis presipic tinir. Je vous demande pardon d'avoir été trop longue, et de la peine où je vous ai lenui." de ma S(Piu' Angéliciue. Je pensois (ju'elle vous dût écrire (juant et nous, el elle en avoil aussi intention, mais elle ne le put faire; «die vous donne elle-même de sc^s nouvelles celte fois, et moi je vous en dis de ma sœur Jeanne ijui vous visite souvent en esj)rit^ car elle a beaucoup de compassion et de charité pour les âmes(jui soutricnt, partieuliereini'ut la vôlrt", (jui lui est singulièiement cliere, el je vous su|)plie de le croire, et t|ue tout ce monaslère' vous porte dans son cœur avec autant de lendressi' «|ue vous eu pouvez alleudie de I*ort-Uoyal.
Adieu, ma chère sœur.
' [.<• T:iril, |irA>i Dijon.
i2 LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS.