‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. FaugèreChapitre 16 sur 247 · VIII. — A Madame le Maitre · texte numérisé non relu

VIII. — A Madame le Maitre

Elle l'exliorle à modérer son aflliclioii de ne pouvoir rester à Port- Royal.

Ce 22 janvier 1631.

Ma très-chère sœur, Vous avez une grâce pour exprimer vos douleurs qui ferme la bouche aux consolations que l'on vous voudroit donner. 11 semble que vous soyez comme Rachel, qui ne vouloit point être consolée ; mais la raison que l'on dit d'elle ne se retrouve pas en vous, puisqu'il y a toute sorte d'espérance et d'apparence que vous posséderez encore le bien que vous avez perdu. Je vous avoue que la suspension en est infiniment pénible, mais c'est aussi pour un Dieu d'infinie dignité que vous la souffrez, qui doit être aimé et regardé en lui-même par-dessus tout ce qui est de lui. Jésus-Christ a accepté en vous l'offre que lui faisoit saint Paul, d'être analhèuie pour ses frères. Pensez-vous que s'il eût pris ce saint apôlre au mot, et qu'il l'eût retranché de la société des fidèles, qu'il se fût affligé comme vous faites? Pour moi je pense qu'il eût porté cette séparation avec joie, parce qu'elle étoit pour unir les âmes à Dieu. Pourquoi donc ne vous consolez-vous pas un peu, ma chère sœur, de vous voir, sacrifiée pour la même fin, et appelée comme Abraham à immoler à Dieu votre unique contentement? Je sais bien pourtant que la conduite de Dieu sur vous n'est pas de vous donner facilité aux choses, parce que son amour au regard de vous est souffrant et crucifiant; mais il me semble que vous correspondez trop à votre voie, et que vous entrez avec excès dans la douleur que Dieu vous fait porler, et vous vous donnez un accablement par vous-même qui ne porte pas grâce et bénédiction, comme feroit celui qui vous est imposé de Dieu, si vous le laissiez dans sa pureté sans y rien mêler de votre part. Vous savez une parole de saint Paul qui dit, qu il faut user du monde comme n'oi usant point, se réjouir comme si on ne se réjouissoit point, et pleurer comme si on nepleuroit point. Je doute, ma sœur, que vous ne fassiez pas bien ce dernier article, et que vous ne plein-iez avec attachement à vos larmes, et dans une créance qu'elles sont très-justes; et cependant saint Paul ne veut pas que l'on ait plus d'arrêt dans la tristesse que dans la joie, mais que l'on se

VHI. — A MADAME I.E MAITRE. fij

désappliquede toutes les choses diverscsqui se passent en la vie, ponr tendre seulement à l'éternité. Vous ne faites ceci que trop fidèlement pour ce qui est de la consolation, ne voulant point en prendre quand vous allez à Port-Royal, parce que vous savez qu'elle ne doit pas durer. Mai> je vous prie, ma sœur, soyez donc juste, cl ayez la même invention pour vous soulager que vous en avez pour vous accabler, ne vous affligeant pas si fort de votre absence puisqu'elle ne doit pas être de durée. Ce me sera grande satisfaction de vous écrire puisque vous le désirez, à la charge que vous ne vous incommoderez point de nous faire réponse. Votre état de souffrance oblige tout le monde à vous et vous désoblige envers tout le monde, car c'est bien assez de pâtir sans qu'il faille encore agir. Tenezvous donc en repos, ma chère sœur, le peu que tous en pouvez prendre, et laissez Dieu consommer son œuvre, car il vous affligera assez sans que vous y ajoutiez rien du vôtre.

Si ce vous éloit soulagement que de vous plaindre, je vous assurerois que toutes nos sœurs ont un sentiment non pareil de votre bannissement, (jU"ellos honorent jiourtant ct)nuuc l'exil des saints martyrs, puisque c'est par fidélité à Jésus- Christ (jue vous le portez, et avec cet avantage que vous n'y êtes pas condamnée |)ar un tyran mais par un père de qui les entrailles de miséricorde sont émues sur vous, comme je sais de lui-même; et, pour moi, je ne doute point que cette précieuse obéissance ne vous donne une appartenance particulière à sa [latcrnilé j)ar-(l('ssus les autres onlans i\ui\ traite aveo douccjir par accommodement a Icurfoiblesse. Je vous regarde dans cet avantage, ma chère fœur, et je finis dans le désir que Jésus-Christ vous donne tous ceux (|u'il a préparés pour lésâmes soullVautes. Vous avez le H. P. Scgucnot à l*aris. Nos sœurs tourières vous remercient très-humblement de votre souvenir. Pour la petite Jeanneton, elh; jirie sans cesse (|ue l'on vous fasse ses reconimaudatious, et se vient fort souvent enijuérir de vos nouvelles.

Madame (h; la Tournelle, (jui est en cette ville, m'a chargée de vou> saluer de sa pari; elle nous rend de riionueur et de l'amitié avec excès, et madame de Langeron de mém»!. Ma so'ur Jeanne de la Triuilt' est fonjouis dans les remèdes, cela veut

li LETTRES DE LA JIÈRE AGNÈS.

(lire dans le mal, c'est ce qui l'empêche de vous faire voir qu'au besoin l'on connoît l'ami et qu'elle ne seioit pas des dernières à vous faire des condoléances, encore qu'elle soit fort unie au juge qui a prononcé votre arrêt; mais cela n'empêche pas que l'on ait pitié des paliens. Adieu, ma sœur. Je vous supplie de lire le papier que je vous envoie dans la disposition qu'il mérite et den faire part à mon frère de Trie pour sa rate.

IX —A Madame le Maître.

Comment il faut honorer et estimer la croix.

22 avril (1631).

Ma très-chère sœur, Nous avons appris que vous avez passé ces bons jours à Port-Royal, et je pense que vous serez maintenant retournée en votre exil. C'est un renversement que Jésus-Christ a fait en vous de ses états, vous ayant donné du soulagement pendant qu'il étoit à la croix, et vous remettant à la croix pendant qu'il est en gloire.

Vous direz, ma sœur, que ce n'est pas là participera la joie de la sainte résurrection, et qu'il semble que le Fils de Dieu vous ait otibliée; et moi je trouve qu'il fait tout le contraire, et qu'il montre qu'il a un regard particulier sur vous, en ce que, voulant perpétuer le mystère de sa croix et n'étant plus capable de la porter en sa personut;, il choisit des àuies qui expriment en elles ce cjui a été en lui; et qui doute, ma sœur, qu'ensuite de cette expression de ses souffrances, il ne leur donne une singulière part en la joie de sa gloire? Et non-seulement, ma sœur, Jésus-Christ vous laisse en la croix au temps de sa résurrection, mais il vous demande que vous le vouliez bien et que vous fassiez gloire d'y être attachée, parce qu'il n'est plus le temps de l'avoir en horreur, mais de l'honorer et de Tcslimer par-dessus toutes choses. Que si cette estime ne peut être en vous par vos propres sentimens, ayez-la dans ceux de Jésus-Christ, lequel a tant rendu d'honneur à sa croix, qu'il n'a pas voulu que sa volonté luunaine prît part à l'acceptation (ju'il en faisoit, la laissant dans l'éloignementct la résistance, afin (}uc la seule volonté de sou Père fût son principe et

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