CLXII. — A Mademoiselle Perdreau, à Blois
Sur les calamités de la guerre. — Elle l'e-xliorle à faire mourir en Dieu tous ses désirs, el à calmer son esprit en adorant Dieu qui peut en un instant cliuiiger tdule la face du monde.
30 avril 16o2.
Ma très-chère sœur, je viens de recevoir votre lettre du 2-2 courant. (]ui nous apprend (|ue vous n'avez pdint reçu nos dernières; je ne me souviens plus de la date, mais ce fut dès le premier ordinaire après avoir reçu les vôtres, ou vous nous mandi«'Z (pie vous aviez vu m.id.une de Saint-Au;:<', cpii s'éloil ollèrte dt; vous gaidi'r avec ellejusipi'a ci' que la cour \întà Paris. Vous fites fort bien, ma chère sœur, de ne pas accepter cette offre, car vous auriez fait bien des toiu's. et ne seriez pas plus assurée de venir ici (jiie d'êtie demeiuée a Hluis. Le temps est si malheureux qu'il n'y a aucune apparence (|ue vous osiez entreprendre ce voyage, et les personnes même (|ui ont plus de sujet d'espérer de la sûreté, n'en trouvent plus du tout suiles chemins, il faut dt>nc attendre la paix au lieu où vous êtes, et (ilfrir a Dieu la privation de ce (jue vous désirez, afin deiontribuer (|uel(|ue chose pour obtenir de sa divine bonté (ju'il lui plaise d'apaiser sa colère contre nous. Oar il n'est pas rai-
sonnable dans une calamité si publique de vouloir recevoir des consolations, non-seulement des temporelles, que lésâmes qui sont à Dieu refusent en tout temps, mais aussi des S[)irituellesqui sont plus dignes d'être demandées à Dieu que les autres. Vous honorerez cependant l'exil de Jésus-Christ en Egypte, et vous l'y accompc-ignerez avec la sainte Vierge et saint Joseph, votre protecteur, que j'espère qui vous amènera ici devant le bout de l'an de votre dévotion. Lisez dans l'Amour de Dieu, du bienheureux évoque de Genève, ce qu'il dit du trépas de la volonté, et tout le livre neuvième; vous y trouverez tout ce que Dieu veut que vous pratiquiez maintenant, en y joignant une ferme confiance que quand vous aurez fait mourir en Dieu le désir qu'il vous donne de ne vivre que pour lui dans ce monastère, il donnera à ce désir une vie nouvelle en le faisant ressusciter du tombeau où votre fidélité l'aura enseveli, jusques au temps qu'il plaira à Dieu qu'il vive et qu'il reçoive sa dernière perfection. Cependant nous vous regarderons déjà comme notre chère sœur, de même que les anges regardoientles saints Pères, qui étoient dans les limbes, comme leurs concitoyens, quoiqu'ils fussent séparés d'eux pendant plusieurs siècles.
Je vous donne une pensée de M. de Saint-Cyran pour vous entretenir, qui est que : « Dieu peut en un instant et par une seule pensée changer toute la face du monde. » 11 n'y a qu'à le regarder et l'attendre sans s'ennuyer. C'est le plus grand honneur et la plus grande déférence qu'on lui sauroit rendre, et une preuve qu'il habite dans le cœur. Voilà, ma chère ^œiw, de quoi calmer votre esi)rit, eu adorant Dieu qui permet tous les maux que nous voyons poiu' des fins qui honorent sa grandeur infinie, n'y pouvant rien avoir qui ne se ra|iporte à cela, puisqu'il est dit que le ciel et la terre sont remplis de sa gloire, sans que la malice des hommes et des démons le puisse empêcher.
Je suis en son amour, ma très-chère sœur, entièrement à vous, et votre très-humble servante ,
Sœur Agnès, R. ind.
r.IAIII. — A MADEMOISELLE PERDREAT. 23."