‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. FaugèreChapitre 192 sur 247 · CLXIII. — A Mademoiselle Perdreau, à Blois · texte numérisé non relu

CLXIII. — A Mademoiselle Perdreau, à Blois

Prali(|uo de dévoiion pour les fêles de la IViilecAle el du Saiiil-Sacrement. — Klle lui dfinne quelques avis sur l'emploi de son leinps, la cumpassiiui pour les pauvres, el le gémissemenl sur les crimes (|ui se commellent.

2o nuii <6o2.

Ma très-chère sœur, Nous avons reçu voire dernière du G de mai. Jf suis bien aise que vous ayez reçu les nôtres, afin (jiie vous lie doutiez pas du soin (jiie nous avons de vous continuer les assurances de notre allcction , (jni ne diminuera point, quelque retardement qui airive a votre entrée, puiscjue c'est l'Esprit (le I)i(;u, qui est partout, (|ui nous lie ensemble, de sorte que la présence des corps peut hien apporter plus de consolation, mais non j)as plus dunion ijui subsiste dans un principe tout spirituel. L'on nous a appris une dévotion en l'honneur de la fête que nous achevons aujourd'hui, qui est de se disposer à recevoir le Saint-Esprit en la compaj^nie de tous ses amis, parce que c'est un mystère de socictéet d'union; nous ne vous avons pas oubliée en (jualité de notre chère sœur et |»arfaite amie, et je crois (jue vous auiez eu les mêmes sentimensa notre égard. Nous allons ( ntrerdans l'Octave de notre grande tète où nous ferons la même chose ; et jespère (jue Dieu vous regardera comme fdle du Saint-Sacrement, puisciue vous êtes déjtà consacrée dans votre cœur à la vénération perpétuelle de ce mystère sacré, au(|uel nous a|>partenoiis |>ar une faveur spéciale de sa miséricorde.

Pourcecjui est de l'emploi de votre temps, vous avez bien jugé (jue nous ne faisons point céans doiivrages curieux. Notre mère désire (jiie vous appreniez la musi(|ue, si cela se peut commodément. C«î n'est pi< qu'on la chante céans, mais on dit (|ue cela dresse la voix pour le plaiii-cbant, ('l(jiiand nous n'auriez pas la voix bonne, \ous pourriez apprendre lasiieiice pour la montrer à d'autres, (l'est fort bien l'ail de vous occuper pour les pauvres, dont il y a nu si grand nombn' ; et c'est aussi une action de piété et de jiiNtice tout ensemble de ressentir leurs misères, el de pleurer avec ceux <|ui pleurent et (|ui souffrent par excès. Nous sommes r-ri un temps où il faut être

revêtu des entrailles de miséricorde pour le prochain, si nous voulons que Dieu nous ouvre les siennes.

Et pour ce qui est des crimes qui se commettent contre Dieu, ce doit être Tobjet de notre douleur et de nos larmes, quoiqu'il soit vrai que Dieu est toujours Dieu, c'est-à-dire infiniment rehaussé par-dessus les injures que lui font les hommes. C'est pourquoi la charité des bienheureux n'en est point attristée, au lieu que celle des âmes qui vivent sur la terre en gémit continuellement. 11 faut tâcher, ma chère sœur, d'être de ce nombre-la, puisque nous sommes en religion pour pleurer les péchés du monde et les nôtres. Je vous demande, s'il vous plaît, vos prières pour ime personne que nous affectionnons beaucoup, qui en a un très-grand besoin.

Je suis, ma très-chère sœur, entièrement à vous.

Sœur Agnès, R. ind.

GLXIV.— A Mademoiselle Perdreau.

Sur un accident arrivé à son frère. — U faut adorer la volonté de Dieu, qui doit régner sur tous nos sentimens.

De Port- Royal, ce 22 juin 1652.

Ma très-chère sœur. Je vous écris à l'heure même que je reçois voire lettre, étant fort touchée de l'accident que vous me mandez de monsieur votre frère. Je me console avec vous de ce qu'il vous reste de l'incertitude d'un si grand malheur. Ce sont les plus justes afflictions de la vie que de pleurer ceux qui meurent avec peu d'apparence qu'ils soient en état de trouver miséricorde devant Dieu, quoique ses jugemens soient quelquefois favorables à des âmes qu'il a différé de convertir jusqu'à l'instant de leur mort. J'espère, ma chère sœur, que Dieu vous fera la grâce de lui rendre en cette occasion ce qu'il demande de vous, en adorant sa sainte volonté, qui doit régner sur tous nos sentimens, non-seulement sur ceux de la nature, mais sur ceux même que la charité donne et que Dieu veut que l'on ait pour ses proches, en désirant incessamment leur salut et en le remettant aussi entre les mains de Dieu, qui est le seul sauveur et le libérateur des hommes. Nous disions il y a peu de temps dans notre office que le grand-prêtre Héli,

CLW. — A MADEMOISELLE PERDREAU. S.J?

quand un prophète lui vint dire de la part de Dieu que ses deux enfans inourroient tous deux en un jour, il répondit : // est le Seigneur, qu'il fasae ce quil trouvera bon devant ses yeux. C'est ce que nous devons dire, ma chère sœur. lors(iue Dieu ne nous accorde pas la vie spirituelle et la conversion de ceux pour qui nous le prions, et ainsi demeurer dans la paix et dans la douleur tout ensemble , afin de satisfaire par cette paix, qui n'est qu'une soumission entière aux ordres de Dieu, à l"amour que nous devons avoir pour sa divine majesté, et par la douleur, à l'amour que nous sommes obligées d'avoir pour notre prochain en re^^rettant son malheur, (jui est une des causes pour lesquelles Notre-Sei^'^neur a dit (jue bienheureux sont ceux qui pleurent. Votre musique ne convient pas avec votre deuil; mais comme vous ne l'apprenez pas pour votre satisfaction, et (jue vous avez [lour cela des raisons que Dieu approuve, vous otlrirez à Dieu le soin que vous y a|)portez, et je crois (|u'elle tiendra lieu de gémissement pour le salut de celui dont vous êtes en peine. Je désire, ma chère sœur, de le re{:arder devant Dieu comme s'il éloit mon propre frère. Je vous supplie de faire le même d'un de mes neveux (pii mourut hier*. Je vous recouunande aussi i\cu\ de nos sœurs (jui sont extrémeuient malades, (;tui!ede nos petites pensionnaires % âgée de neuf ans, qui se meurt; elle comnitiuia hier pour la première fois en viatique.

Je suis, ma très-chère sœur, en l'amour de Jésus-Christ, Votre trè.s- humble et très-affectionnée servante,

Sœur Agnès DE Saint-Pail, U. ind.

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