‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. FaugèreChapitre 197 sur 247 · CLXVIII. — A la sœur Anne-Eugénie de l'Incarnation Arnauld · texte numérisé non relu

CLXVIII. — A la sœur Anne-Eugénie de l'Incarnation Arnauld

Trois jours avaiil la mort de cette sœur. — Au sujet de sa maladie.

29 décembre 1652.

Vous ne doutez pas, ma très-chère sœur, du regret que j'ai de n'être pas auprès de vous, et vous croyez bien que j'y suis en la manière que Dieu me le permet, et qnil veut que j'y sois, parce qu'il y est lui-même, et qu'il regarde le lit de votre douleur comme un autel sur lequel vous lui êtes continuellemont sacrifiie. Il reçoit votre sacrifice, parce que c'est luimême qui l'opère, en vous faisant la grâce d'y consentir de tout votre cœur. Il ne vous donne peut-être pas la liberté de l'esprit que vous auriez eue en un autre temps, mais il se contente de voir dans le fond de votre âme cet Amen par lequel tous les saints terminent leurs bénédictions et leurs louanges. Je lui demande pour vous la continuation de ce qu'il vous a déjà donné, qui est une confiance en sa miséricorde qui vous tienne dans une paix qui surpasse tous les sens, et qui ne puisse être altérée par la grandeur de vos maux. Dieu sait bien ce que vous en pouvez porter, et il les proportionnera à la grâce qu'il vous a préparée pour les souffrir autant qu'il lui plaira qu'ils durent.

La dévotion qu'il vous donne à ces paroles : Veni, Domine Jesti, enferme tout ce que vous lui pouvez demander, puisqu'en visitant votre âme il la purifie, il la guérit, il la renouvelle, et lui donne la force d'arriver jusqu'à sa sainte montagne où elle sera délivrée de tout ce qui l'empêche d'être unie parfaitement à lui.

Cependant, ma très-chère sœur, ne désirez point d'être détachée de la croix, et accei)lez pour son amour le fiel qu'on vous présente si souvent, lorsqu'il faut prendre de la nourriture pour prolonger les jours, les heures et les momens de votre souffrance, qui est si agréable à Dieu.

' La sœur Anne-Eugénie de 1 Incarnation Arnauld, née en io94, prit riiabit de novice à Port-Royal le 2') décembre 1()I6 , à l'âge de 22 ans, et lit profession le 18 février 16 18. Elle est morte à Port-Royal de Paris le le"" janvier 1653.

CLXIX, — A I.V SUl K >I.VKIK-AN(iKI.KHK UK SAINTE-TFIÉRÈSE. 2l3

J'ai reçu tout ce ipie notre mère m'a dit de \otre part avec foule la correspondance que je dois à une charité si particulière que Dieu vous a donnée pour moi, et que j'ose espérer (jui sera éternelle dans l'espérance qu'il me donne que sa bouté me feia miséricorde comme à vous. Vous êtes presque au port, ma très-clière sœur, et vous nous laissez dans la tempête; mais vous nous donnerez plus de consolation que jamais quand les desseins de Dieu seront accomplis en vous.

Pensez (luehjuefois, quand vous le pourrez, à la parole que Notre-Seij,Mieur dit dans lÉvanirile : Celui qui m'a envoyé es>t avec moi. el ne îiia point laissée seul, pane que je fais toujours les choses qui lui sont agréables. Ce (|ue Noire-Seigneur dit de lui-même, il permet à ses enfans de le dire aussi, paice (jiie ses mérites sont les leurs (jui les unissent à lui, comme il a toujours été parfaitement uni à son Père : ce (|ui augmentera l'union (jue vous avez toujours eue avec nous toutes, que Dieu condjlcra de ses bénédictions el de la vie éternelle.

Je n'ose dire que je vous embrasse, ma très-chère sœur, de peur de vous attendrir, et moi aussi, d'une manière qui ne soit pas digne de l'étal heureux où Dieu vous met, et dans lequel il Neut être glorifié. Sa saiule volonté soit laite eu toutes choses !

CLXIX — A la sœur Marie-Angélique de Sainte-Thérèse Arnauld d'Andilly '.

La craiiile des jugements de Dieu est très-ulile, qii;ind elle esl tempérée [lar l:i |iui\ du ctcur el la Cdufiance en Dieu.

r<7-.s la /i» de 16o2.

J'ai bien du regret, ma très-chère sœur, de ne vous avoir pu donner le temps (|ue je vous avois promis, et (|ue j'espérois (|ui nous serviroit a toutes deux, ayant ju}:é que votre co'tir étdil plus oiisert (pi'il n'a point encore été a mon égard. l/(»hligaliou (jue j'eus «le m appliquer a autre chose me fut une marijue (pic Dieu ne me vouloil pas donner cette consola-

' Olle Mi'in t'ioit malade lorMjiU' la incre Aj^iies lui «Trivil celle leilre, ne 1.1 |iiiii\:iiii iillei ^<>i^ |iarce (|u'elle éloil elle-même au lll.

(Soif du maitiucril.)

tion. Je ne doute point qu'il n'ait agréé la bonne volonté qu'il vous avoit donnée dexposer vos dispositions, pour les rendre meilleures, qui est la fin que je présuppose que vous vous étiez proposée.

L'on m'assure que vous avez l'esprit en paix; c'est le fondement, ma très-chère sœur, de tous les mouvemens que vous pouvez avoir dans l'état où vous êtes, qui vous peuvent porter à craindre les jugemens de Dieu, qui ne i)euvent être que trèsutiles quand ils sont tempérés par cette paix du cœur qui regarde Dieu avec une humble défiance de soi-même, mais sans exclure une parfaite confiance en sa miséricorde parce qu'elle est infinie; ce qui nous doit porter à dire à Dieu avec saint Augustin : « Regardez, Seigneur, votre œuvre en moi et « non pas la mienne; si vous regardez la mienne vous me « condamnerez , mais si vous regardez la vôtre vous me « couronnerez. »

C'est l'instruction que nous donne notre père saint Bernard, d'être toujours prosternés aux pieds de Jésus-Christ pour les baiser l'un après l'autre, de peur que, nous arrêtant trop au pied de la justice, nous ne perdions courage; et que d'ailleurs en nous arrêtant trop au pied de la miséricorde, la confiance que nous en recevons nous fasse oublier la crainte que nous devons avoir de sa justice. Psotre esprit propre n'est pas capable d'allier ensemble des choses contraires, mais cest l'ouvrage de la grâce de Dieu, qui sait abaisser les âmes et les élever autant qu'il leur est nécessaire.

CLXX— A la sœur Marie-Charlotte de Sainte-Claire Arnauld d'Andilly.

La mauvaise lionte est la plus dangereuse des tentations. — 11 faut rejeter toutes les pensées qui ne viennent point de Dieu.

Gloire à Jésus au Très-Saint- Sacrement!

Vers 1652.

Ma très-chère sœur, Vous ne devez pas donner lieu à la confusion où vous êtes de ce qui vous est arrivé; c'est la plus dangereuse de toutes les tentations que la honte qu'on a de les

Page 1