CLXXIV.— A Monsieur le Maitre
Au sujet d'une lellre qu'il avait écrite à la sœur Angélique de Saiui-Jcan Arnauld d'Andilly.
Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement!
28 mars 1633.
Mon très-cher neveu. Nous avons bien gagné aux papiers de M. Des Pierres, puistjii'il s'y trouve de si bonnes pièces pour nous défendre contre l'Ordre. Je vous supplie très-hiimblenient de vous donner le loisir de les voir et d'en extraire ce que vous voudrez, afin de nous renvoyer les originaux, car j'aurois grande confusion de ne les pouvoir rendre quand on me les redemandera. On accuse les jansénisl s de n'être pas assez religieux à garder leur parole ; il faut rendre cette accusation fausse, aussi bien que les autres choses qu'on dit de nous.
Je vis hier le billet que vous écriviez à ma sœur Angéhque'. Il me semble que frère Antoine- devroit envoyer ses lettres ouvertes à notre mère* quand il écrit à ses religieuses, et je crois qu'elle lui auroit fait corriger celle-ci, car pourquoi lui faire des applaudissemens si affectés sur son retour '? Je sais, mon très-cher neveu, que vous les avez dans le cœur et que vous êtes tout rempli de bonté et de charité pour nous toutes; mais il n'est pas toujours à propos de le témoigner par des paroles, de peur de se rendre de Ihuile les uns aux autres. J'ai cru que vous recevriez en bonne part celte petite correction en considération de ma vieillesse, quoique l'Écriture sainte dise qu'elle n'est pas vénérable pour les années seulement, et je n'ai que cela qui me rende recommandable.
Priez Dieu pour nous, je vous supplie, mon très-cher neveu, en ces saints jours. Je demande la même grâce à mon neveu de Sacy, à qui je suis, comme à vous,
Très-humble servante.
Achevée /e 30 mam.
^ La sœur Angélique de Saint-,Iean.
- Antoine le Maitre.
^ La mère Angélique.
(LXXV. — A I.A S(tl K KLISAIiETH DE SAINTE-ACNÈS. 2M
CLXXV. — A la sœur Elisabeth de Sainte-Agnès le Féron, novice à Port-Royal-des-Champs'.
Elle l'exhorte i travailler à vaincre ses répugnances. — Heureuse nécessité que celle qui nous vient de la part de Dieu.
Gloire à Jésus au Très-Sain l-Sacrcment!
Ce 29 mars 1653.
Ma très-clière sœur, Je crois Lien ce que vous dites, qu'il ne fui pas en votre pouvoir de parler à rassemblée; mais ce n'est pas tine bonne excuse, |)uisque votre impuissance est une punition de l'adhérence (|ue vous avez à votre inclination, qui vous domine apir's de telle sorte (|ue vous n'eu êtes plus maîtresse. Quand Notre-Scigneur dit que relui qui fait le péché est servileur du péché, est-ce à dire qu'il ne pèche pins parce qu'il est dans cetle servitude? Au contraire, il est d'autant plus criminel que le péché règne davantage, parce (jue c'est une marque qu'il s'y est abandonné pleinement. Je dis de même, ma sœur, (jue la grandeur de vos répugnances vient du peu de fidélité (jue vous iwci à les vaincre; et par consi'quent au lieu di; vous excuser elles vous rendent plus coupable, parce (jue Dieu regai'de le princi|)e, i\u\ est h; peu d'amour que vous avez poui* lui, qui vous teroit vaincre votre amour-propre en des choses qui d'elles-mêmes ne sont point difficiles, et où l'on use de toutes sortes d'accommodemens pour dimiiuier votre peine. Je ne veux pas dire en vous alléguant ceux qui commettent de grands péch(?s, (jue vous soyez criminelle; mais vous devez reconnoîlre (jue c'est la seule miséricoide (jui vous en j)réserve, et (jue sans elle, en sui\ant vos inclinations connue vous faites, vous seriez capable d'aller bien loin.
("est ce qui sous doit l'.iire estimer (ia\antage la grâce (h; votre engagement, dont Dieu seul est l'auteur. Il est vrai que vous n'y êtes j»as entrée de vous même, mais cela m; vous oblige i)as moins d'y corresjmndre, jinisque vous avez em-
' Vov. p. H.-).
brassé volontairement le conseil ' qu'on vous en a donné, pour éviter un malheur dont vous étiez menacée ^ Et il n'y a point de meilleure marque de vocation que lorsque Dieu fait naître des occasions^, ou qu'il permet qu'il en arrive, qui nous obligent d'entrer dans son service. C'est une contrainte heureuse et une nécessité favorable qui arrêtent les inconstances de notre esprit, et nous déterminent par l'autorité qui doit être absolue de la part de Dieu sur sa créature. Il est dit dans l'Évangile, qu'un roi commanda qu'on fît entrer par force plusieurs personnes dans sa maison pour participer à son festin. Cette violence étoit une faveur, c'est pourquoi elle n'exemptoit pas de punition celui qui y entra sans sa robe nuptiale. Faites donc état, ma chère sœur, que votre engagement s'étant fait de la sorte, vous ne devez point considérer s'il vous est difficile ou non d'y satisfaire, mais seulement vous mettre en devoir de bien user de cette grâce et de cette conduite, sans laquelle vous seriez encore dans vos irrésolutions, ou plutôt vous n'y seriez plus, puisqu'il auroit fallu prendre une très-malheureuse et très-dangereuse résolution.
Et pour ne vons point flatter dans vos découragemens, qui sont de véritables ingratitudes, je vous dirai que c'est tout de même que si vous marchandiez si vous devez être chrétienne; car ce que l'on vous demande le plus ne sont que les fondemens du chrislianisme, l'amour de Dieu, la fidélité à la prière, le renoncement de votre propre volonté, de votre curiosité, le rapport de vos actions à Dieu, le désir de lui plaire, et les violences qu'il se faut faire pour cela, sans lesquelles on ne ravira point le ciel.
Ce sont des obligations indispensables à toutes les conditions, mais dont la pratique est sans comparaison plus difficile dans le monde que dans la religion ; et après que Dieu vous a délivrée de ce pesant joug imposé à tous les enfans d'Adam, vous vous plaignez que le joug de Jésus-Christ qu'il a rendu si doux vous est insupportable. Dites souvent à Dieu, ma chère sœur, ces paroles de saint Augustin : Da quod jubés, et jubé
» De la mère Angélique.
2 De sortir de Port-Royal et d'être engagée dans le mariage.