‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. FaugèreChapitre 208 sur 247 · CLXXXI. — A la sœur Marie-Dorothée de rincarnation Le Conte · texte numérisé non relu

CLXXXI. — A la sœur Marie-Dorothée de rincarnation Le Conte

Au sujet de plusieurs personnes. — Elle envoie quelques additions pour les CoDslilulions de Port-Royal, auxquelles on travaillait encore.

Samedi 24 mai 1653.

Ma très-chère sœur, J'ai eu plus de joie de recevoir de vos nouvelles depuis que noire mère est ici ', parce que je vous aime davantage quand vous êtes dans la privation, et je ne doute point que Dieu ne vous regarde de meilleur œil, puisqu'il est le père des orphelins. Je suis toujours fâchée contre vous quand vous me faites des excuses de ne me point écrire, parce que je désire que vous soyez assurée que je ne croirai jamais que vous manquiez d'affection ; je vous permettrois plutôt de douter de la mienne , la croyant moindre que la vôtre; au moins vous en donné-je moins de témoignages, n'ayant que de la malgracieuseté pour les personnes qui ont de l'amitié pour moi. Vous savez bien que je dis vrai, ma trèschère sœur, mais votre charité ne vous permet pas d"y faire réflexion^ dont je suis bien aise, afin que vous m'aimiez toujours autant que vous avez fait.

Je suis bien aise que vous ayez de l'espérance de ma sœur Philberte, car j'aurois grande satisfaction qu'elle réussît, et je crois que cela pourra être si elle peut se défaire de ses badineries. Notre Mère nous a dit que votre fille fait bien : Dieu aura béni les prémices de votre maternité, afin de vous encourager à l'exercer de meilleur cœur. Vous avez encore une

1 La mère Angélique, qui était venue à Paris vers le 20 mai.

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aiilre fille (liinporlance, je veux dire mademoiselle Constant, qui a eu mission exi»ivsse |)Our sadiesser a vous. Je la vis dès le lendemain (jue vous nous eûtes mandé que M. Singlin me l'ordonnoit. Elle m'a raconté tous ses mouvemens, (|ui se rendent de jour en jour pins pressans et plus forts. Mais ses directeurs ont j.Mande prudence, et j'admire sa soumission à leur obéir sans discerner (avec le bon esprit (ju'elle a) qu'ils ne s'y prennent pas connue il faut, usant (rein|)ire et de commandement; ce <|ni n'est point la méthode des nôtres qirt ont appris de saint Paul <à ne point dominer sur la foi de ceux qui leur sont sujets, mais de leur aider seulement à suivre la grâce. C'est néanmoins une épreuve que Dieu fait d'elle par eux, qui nous rendra sa vocation plus certaine si elle y résiste, comme il en sera besoin, car tous ces messieurs n'aiment point (|u'on se fasse relij^ieuse.-

Voici un papier pour la chantre, (jui doit être mis dans les Constitutions quand il sera corrigé. Je vous supplie d'en faire une prière très-humble de notre parla M. de la Place ', pour ce qui est du p^int spirituel, car je crois tout ce (jue je dis de cette nature fort impertinent. Je l'ai mis pour adoucir les retranchemens ([ue l'on fait à cet office, (jui étoil autrefois fort honoralil»,', les chantres étant connue supérieures dans le chd'ur, au lieu (ju'on ne veut plus (ju'ellcs se mêlent de rien que de chanter.

Nous avons donné les Constitutions à ma sœur Hélène pour les mettre dans une cassette (|u'elle envoie; toutes les additions y sont insérées, et encore d'autres nouvelles, en sorte (|ue les précédentes ne peuvent |>lus servir (|u'a les lire en particulier. Je pense que ce sera toujours l'ouvrage imparfait.

J'ai beaticou|> de joie (jue vous ayez vu M. Singlin, et qu'il vous ait confessée. Je désirerois bien cette grâce pour moi, au moins à ce jubilé ' (car je ne me confesse plus à lui) ; mais je ne l'espère pas ; c'a toujours été un don de Dieu, mais c'est maintenant un don parfait, (|ui n'est donné (jue par une providence particulière du Père des lumières et des grâces. Je

' A. ÂrnauM.

2 Le jubilé SI- lil dans Paris au mois d'avril \Ct'V.\.

VOUS supplie de le priL-r de me faire celle-là, avec celle d'en profiter mieux que je n'ai fait autrefois, que je la recevois si fréquemment.

L'assemblée sonne. Adieu, ma très-chère.

CLXXXII.— Aune postulante que l'on avait envoyée à Port-Royal-des-Champs.

Sur l'abandon à la conduite de Dieu sur soi, et contre les affections humaines.

Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement !

Ce 29 mai 1633.

Ma très-chère sœur, Nous avons été bien aise d'apprendre de vous-même et des autres que vous vous trouvez fort bien au lieu où la providence de Dieu vous a conduite pour le plus grand bien de votre âme. Je me promets, ma chère sœur, que votre sortie d'avec nous, pour aller dans ce désert, aura été plus agréable à Dieu que votre sortie du monde pour entrer dans cette maison, parce qu'il s'agissoit alors d'être à Dieu ou de n'y être point, ce qui fait faire avec violence tout ce qui est nécessaire pour posséder l'un et pour éviter l'autre; au lieu que dans cette seconde action, vous n'étiez point persuadée qu'il y eût une nécessité absolue de vous séparer des personnes auxquelles Dieu vous avoit unie. Et c'est ce qui me fait espérer que vous recevrez beaucoup de fruit de ce voyage, pourvu que vous ne donniez point de bornes aux desseins de Dieu sur vous, selon ce que dit xXotre-Seigneur à ses apôtres en montant au ciel, que ce n'est point à vous de savoir les temps et les momens que le Père éternel a mis en sa puissance. Je veux dire que vous ne devez point être en [)eine quand l'on vous donnera l'habit, mais désirer seulement d'être revêtue de la force d'en haut, qui est la grâce du Saint-Esprit, que toute l'Église attend et demande dans la fête qui est proche '.

Vous serez encore mieux disposée à le recevoir par l'absence de notre mère -, l'uisque Dieu ne nous donne ses grâces

1 La Pentecôte, le ler juin.

' La mère Angélique. Elle retourna à Port-Royal-des-Champs le samedi 7 juin.

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qu'aufant (|ne nous somme? vides (le l'amour et de l'atlache que nous avons aux créatures el à nou--mèmes. La leçon (jiie notre mère vous a faite vous étoit bien nécessaire pour vous faire connoîlre que les affections (|ue vous croyez être si s|»irituelles ne rétoienl pas; vous avez besoin iprun vous Jnnne des maximes fortes et solides contre votre mollesse.

Je ne doute point que vous ne rendiez à ma sœur .Marie de rincarnalion ' tout ce que vous êtes obiijrée, en lui i>arlant avec une entière confiance; c'est le moyen de témoigner que vous regardez Dieu dans les créatures, et non les créatures en Dieu, en quoi il est bien aisé de se tromper, comme vous avez fait juscju a celte lieure. Mais il ne faut plus parler du passé, puis(iue vous êtes, comme vous dites, une postulante nouvelle qui deviendra une fille forte, au lieu que la pnmière postulante étoit si foible, (ju'elle ne se pouvoit pas. er d'une alfection humaine qui lui servoit d'appui.

Je vous remercie, ma chère sœur, de m'avoir fait i>art du serujon de M. Singlin à Port-Roy;il. Le dernier (ju'il nous a fait à l'Ascension aétédu di-tacliement, qui est la i,Màce particulière à ce mystère; mais vous n'avez pas besoin qu'on vous le rapporte, puis(jue vous l'avez praticpié par avance. 11 n'y a plus (pi a |»ersévérer et à s'affermir dans la résolution de ne plus tenir à rien (ju a la volonté de Dieu sur vous. Je vous supplie de lui demander la UK^'ine grâce pour uidi, (pii suis loule à vous, autant (pie Dieu veut (|ue j'y sois.

Sœur Agnès de Saint-Pail, 1{. ind.

CLXXXIII — Â une rehgieuse de Port-Royal.

Elle ne d'iii pns se découraj^er (Je ses di''f:iuls. — Les sair.is jours de la i'eiitecôle nuus doivent remplir de eontiance.

Sanudi, veille cle la VenleroU', 3t nini tfir)!.

Ma très-cbere sn-ur, Ce seroit faire un mauvais usage d»; la charité de notre mère, cpie de vous décourager d(! vous-même, au lieu d'imilei un exemple <|ui lui fait espéiercpie Dieu vous

• La srpur Marie-Dorothée de rinc;irnalioii l»'('<)nte, (|iii f;ii<ail la fonction lie prieure ii l'oii-Hnval «les-C.lianips.

aidera par sa miséricorde à corriger vos défauts. Et cependant s'ils vous ser\ent à vous lunnilier sincèrement devant Dieu et devant les hommes, vous gagnerez d'un côté ce que vous perdrez de l'autre. Voici des jours saints qui nous doivent remplir de confiance, et tout ensemble de bonne volonté et de courage pour nous rendre plus fidèles à Dieu, et s'appliquer pour cela au principal de ses défauts, qui est celui qui met plus d'empêchement aux grâces de Dieu. L'on peut dire généralement que le silence remédie au plus grand mal qui soit en nous; c'est pourquoi, ma chère sœur, il y faut toujours avoir recours dans les temps où nous désirons de nous mieux disposer pour recevoir les dons de Dieu. Les langues de feu qui parurent à la Pentecôte nous apprennent que nous ne parlons jamais bien si Dieu ne nous donne une langue descendue du ciel et animée par le Saint-Esprit, afin qu'il arrive ce que nous disons aujourd'hui dans notre office : Que celui qui parle, que ce soit comme les paroles de Dieu. Je vous supplie, ma chère sœur, qu'en demandant celte grâce à Dieu pour vous, vous la demandiez aussi pour moi qui en ai un besoin trèsparticulier. Je suis toute à vous, en Jésus-Christ, Notre Seigneur.

CLXXXIV.— A la sœur Marie-Dorothée de l'Incarnation Le Conte.

Sur le prochain retour de la mère Angélique à Porl-Royal-des-Champs. — Elle lui parle de la sœur Philberle, postulante, et d'une autre sœur ; des trois professes qui avaient été reçues à Port-Royal de Paris ; de M. Singlin, etc.

6 juin (1653).

Ma très-chère sœur, Notre mère ^ vous mande que vous envoyiez quérir un tabellion pour passer une procuration dont elle vous envoie la copie ci-jointe. Elle a pris médecine cette nuit, dont nous voudrions bien voir reffet avant qu'elle s'en retournât, qui seroit de lui donner de l'appétit, car c'est une pitié du dégoût extrême où elle est depuis qu'elle est ici, hormis deux ou trois jours. Vous n'ignorez pas que nous sommes

* La mère Angélique. Elle devait retourner à Port-Royal-des-Champs le 7 juin.

r.l.XXXIV. — A LA SOEl R MARIE-DOROTHÉE DE L'INCARNATION. •20Î>

à la veille de la perdre, et vous de la gagner ; chacun se réjouit à son tour et s'attrisle de nièuie; ou, pour mieux dire, on fait tous les deux ensemble, parce qu'un a. ou sa propre joie qui est mêlée de la tristesse des autres, ou sa propre tristesse (|ui est tempérée par la joie de ceux (ju'on aime quasi autant que soi-même, je n'ose dire autant ou plus, comme on dit d'ordinaire, parce que je ciaindrois de mentir, sachant que j'ai tant d'amour-propre qu'il excède celui que la charité nous donne pour aiitiui C'est pouiMinoj m;i ^œiir Phillirilc a bien raison de ne maimer plus (pTaulant qu il faut, puisque je supplée abondamment aux diminutions d'amitié que l'on a pour moi. Je la congralule de la libi rlé où elle se trouve, et dans laipiLlle j'ai tant désiré qu'elle fût; mais il m'a été impossible de lui persuader; ce qui nous fait bien vuir cjue Dieu seul se fait entendre aux âmes, parce iiu'il ouvre les oreilles de leur cœur. Dites-lni. s'il vous plaît, (juc nous demanderons aujourd'hui à Dieu (lu'elle commence une seconde année dans une dis[)Ositinn solide etlernie, qui l'éluigne autant de la mollesse des sens comme elle y a adhéré pendant cette première année : que si cela avoit toujours été comme il est à présent, (pi'elle ne seroit plus postulante; néanmoins puisfjuc Dieu Ta permis ainsi, que nous espérons qu'elle en sera meilleure novice.

Pour votre fille, si elle en est là d'avoir une oraison extraordinaire, il faut (ju'elle se prépare a être longtemps postulante, car c'est une étrange chose (|u'une spirilualilé enseignée par les P. C. Cela s'en pourra aller peu à peu comme celle de ma sœur Jeanne Colombe', qui n'a rien valu jusqu'à ce (pi'elle .lit tout oublié ce (ju'elle avoit appiis, (|uoiqiijl fût bon en soi-même. Le Chemin de la peifeclion de sainle i'hérèse ne lui |ieut faire que du bien ; mais il ne lui faut pas donner le Château ni la Vie de la sainte. Saint Jean (>lima(|ne parle de l'oraison d'une manière qui ne trompe personne, et (|ui en fait concevoir une très-grande estime. Vous savez que toutes les dévoles pe'rdent < éans leur dévotion, et il faut (jue cela soit ainsi; mais jiar malheur celle (jui devroil succéder ne vient

1 Sœur Jcaniio ilf» S;iinle-('oloiiilte l.uillier.

pas toujours, et on demeure sèche sans avoir ni Tune ni l'.intre. Excepté nos trois sœurs d'hier \ qui sont des ànies d'oraison, mais d'une oraison qu'elles ne sentent pas elles mêmes, parce qu'elle est continuelle. Nous devons des actions de grâces à Dieu de nous les avoir données, car certes ce sont des personnes rares pour la solidité de la vertu. M. Sinj^^lin sentoit bien cela dans son sermon, car il les prêcha miraculeusement bien, et on voyoit qu'il avoit son comi)te eu elles.

Je ne sais si vous avez su la maladie de votre bonne amie ma sœur Catherine-Eugénie*: elle a été en péril; j'ai cru que notre mère vous l'avoit mandé, mais je suis coupable de ne l'avoir pas fait : elle se porte beaucoup mieux et espère d'aller à la messe dimanche. Ma sœur Angélique de Sainte-Agnès ' se laissa tomber hier sur une montée; elle se blessa extrêmement; elle est mieux de la recette de ma sœur Anne-Eugénie \

Je vous supplie très-humblement de prier Dieu pour moi, pour un étrange démêlé que notre mère me laissera sur les bras, qui est de déposer ma sœur Angélique de Saint-Paul ^ de roffice de chantre. Une seule personne est capable de bien donner de la peine.

M. Singhn est de vrai très-atténué et épuisé, mais comme il a une bonne nature, un peu de repos le remet. Nous en avons parlé à tous nos messieurs * avec bien de la doléance; ils promettent bien de ré[)argner à l'avenir. Nous faisons une neuvaiue pour lui, où nous disons seulement l'antienne: Salvator mundi, salva nos omnes, et deux oraisons.

1 Le 12 juin 1653, la mère Angélique écrit de Porl-Royal-des-Champs :

« Je n'ai été que trois semaines à Paris Nous y avons lait trois professes,

« et donné l'habit à madame de Saint-Ange, qui s'appelle ma sœur Aime « de Sainte-Eugénie.... « Lettres, t. Il, p. 332.

L'une de ces trois professes était ta sœur Jacqueline de Sainle-Eupliémie Pascal; l'autre, la sœur Marguerite de Sainte-Gertrude du Pré; la troisième, la soiur Marie de Sainte-Aldegonde des Pommares. Ce fut M. de Sainle-beuve qui les reçut à la profession.

2 Sanir Catherine de Sainte-Eugénie, converse.

' Sd'ur Angélique de Sainte-Agnès de Marie de la Falaire.

* Madame de Saint-Ange.

^ Sa'ur Marie- Angélique de Saint-Paul de Thuu de Bono'il. Elle est morte le 20 avrd 1657.

* Les solitaires de Porl-Royal.

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