CLXXXVI. — A LA SŒIK MARIE-DOROTHÉE DE L'INCARNATION
CLXXXVI.— A la sœur Marie-Dorothée de l'Incarnation Le Conte.
Au siiji'l des lettres de la mère Angélique à la reine de Poloj^ne. — Elle lui ténioij'ne son désir de la retirer des peines où elle est, et lui parle de plusieurs religieuses.
{\" août 1653.)
Madame d' Auiiionl vous niandt' l'arrivée de notre mère ' en bonne santé, Dieu merci, et le succès de la visite de madame l'abbesse de Jouarre : elle a pris médecine aujourd'hui et écrit en Pologne ; ce sont bien des allaires tout a lu lois, et dont il n'y a qu'elle qui soit ca|)able. Il ne nous est point échappé de lettres a la reine ' i)endant (jiie notre mère étoil à Port-Hoyal; je crains que nous ne puissions faire notre coup si aisément à présent, parce qu'elle écrit lard. 11 y a plusieurs surv«'illan tes établies pour cela.
Pour ce qui est de vous, ma très-chère steur, je ne saurois vous tant plaindre que vous vous plaignez, parce que je ne m'aperçois pas de cette horrible disproportion dont vous parlez, au moins n'esl-elle pas si {grande (jne celle dun berger à im roi, et si elle a si bien réussi parce que Dieu le vouloil ainsi, vous n'êtes pas moins assurée (pie IHeu veut (pie vous soyez en la place oii 1 on vous a mise (lest pourcjuoi vous devez espérer (|ue tout ira bien, au moins à l'avantage de votre àme, et je ne doute point que ce ne soit aussi avec bénédiction pour les autres. Ce (jui me lait pitié de vous, ce sont les peines que vous avez eues et celles (|ue vous avez encore, dont la pltis grande c'est de ne les pouvoir dire. Je ne puis croire (|ue vous maïKiniez de cette liberté avec .M. Singlin ; vous seriez la première de celles (|iii lecourioissent ((ui n'auriez pas eu conliance de lui tout dire. Je le supplierai de vous presser là-dessus, et de vous tirer tout ce (jue vous avez dans l'âme. Je voudrois pouvoir voler dans votre cellule |iom* me prévaloir de mon ancien privilège d'avoir entrée dans votre ca'ur; je ne puis comprendre pour quelle raison vous avez fait ce choix, mais il
I l.a mère Annérniuc, «jui n-viiil ii Paris le jeudi 31 juillet \()'Vi.
* Lps reliijieuses en prenaient copie ii l'insu de la uiére Angéli(jue, i|ui ne s'en apenut ipie l'année suivante. Voyez ce qu'elle en écrit à M. Fle.irv If l juin et le iljuill.t It.ol. Lnins.l. il, p.oOl et j1(j.
vaut mieux que je le possède sans mérite, afin que j'en use avec plus d'humilité. Je vous donne ma parole, ma chère sœur, autant que j'en puis avoir, que je ferai le voyage d'un plein cœur, et que je vous y considérerai encore plus que le désir que j'ai d'une retraite dont j'ai un extrême besoin. Je n'appréhende là-dedans que de déplaire à notre mère; mais elle a une soumission si parfaite, à M. Singlin qui sera l'auteur de ce voyage, qu'elle est capable non-seulement de l'y faire rendre, mais aussi de lui ôter la peine qu'elle en pourroit avoir, croyant que je lui suis nécessaire, ce que je suis as^^urée qu'elle n'éprouvera pas, pourvu que les personnes qui la pourront soulager se portent bien.
Nous vous envoyons ma sœur Elisabeth de Sainte-Anne *, qui est une des meilleures filles de notre noviciat. Je lui ai dit que notre mère la vouloit envoyer; elle m'a répondu :Tout ce qui lui plaira, sans faire le moindre semblant d'être surprise. Elle est de celles qui sont selon le cœur de M. Singlin. Notre mère la destine à la s.icristie. Je pense que ma sœur Philberten'a guère perdu de son humeur molle el flatteuse, et qu'elle sera aussi peu intelligente dans l'esprit de la maison que dans la lecture. 11 se faut résoudre (|u'il passera toujours (juelque fille foible parmi les autres, pourvu que le fond soit à Dieu, comme je crois ((ue celle-ci y est. Pour ma sœur N., je me veux du mal de n'avoir pas assez de bonne volonté; j'étois de même pour ma sœur N. quand elle entra au noviciat, je n'ai pas laissé de lui faire le mieux que j'ai pu, el je l'aime bien à présent nonobstant ses froideurs, parce qu'on entrevoit quelque chose de fort bon, et puis il y a grande innocence. Je veux aussi aimer celle-ci pour l'amour de vous, croyant que c'est Dieu qui vous a donné ce que vous avez pour elle.
Je salue très-humblement ma sœur Angélique ^; j'ai pitié de son angoisse et de la vôtre, et de celle de toute la maison; cela
1 Sœur Élisabell» de Sainle-Âniie Boulard, née à Orléans, baptisée le 11 avril 1628, novice le 29 septembre 1631, avait fait profession le 29 décembre 1632. (Les nouvelles professes demeuraient quelque temps encore dans les exercices du noviciat.) Elle est morte le 20 avril 1706, âgée de 79 ans, el a été la dernière abbesse de Porl-Koyal-des-Clianips.
* Sœur Pliilberie de Sainte-Madeleine Morelle.
3 Su'.ur Ani^éli(iue de Saint-Jean.