‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. FaugèreChapitre 230 sur 247 · CCIV.— A la sœur Marie de Saint-Joseph Midorge · texte numérisé non relu

CCIV.— A la sœur Marie de Saint-Joseph Midorge

Sur la reconnaissance envers Dieu et envers les créatures. — Dieu veut être loué et remercié en esprit.— Commenl il faut mortifier les mouvements de l'amour propre , même dans les choses saintes.

Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement!

Mardi 7 octobre 1633.

Ma très-chère sœur, Celle que vous avez pris la peine de nous écrire, nous apprend l'eslime que nous devons faire des moindres grâces de Dieu qui surpassent infiniment celles que nous recevons des créatures ; et cependant les unes nous tiennent quelquefois plus au cœur que les plus grandes et les plus précieuses. Je crois, ma chère sœur, que vous n'êtes pas de même, mais plutôt que votre reconnoissance vers les créatures n'est qu'une réfusion de celle que vous avez pour Dieu. Mais il y a cette différence qu'on témoigne aux hommes par des paroles qu'on ressent les faveurs qu'ils nous font; au lieu que c'est par le silence qu'on remercie Dieu de ses bienfaits, parce que le langage du cœur lui plaît davantage que celui de la langue. L'on avance ces paroles de sentiment au regard des hommes; et l'on accompagne le silence dont on traite avec Dieu de l'amortissement de ses passions; je dis de celles-là même qui sont spirituelles et qui exciteut des ferveurs dans les sens, parce que Dieu est esprit et il veut être loué et remercié aussi bien qu'adoré par le seul esprit. Et c'est ce qui reud les actions de grâces conhnuelles, comme saint Paul veut que soient celles des chrétiens, parce qu'elles dépendent d'un principe permanent qui est la foi et la charité répandues dans le cœur par le Saint-Esprit, et non par des lumières passagères et des sentimens excités par des réflexions humaines. Je veux dire que, comme on peut parler à Dieu par le silence, on peut aussi le remercier sans que les sens s'en mêlent avec leurs émotions qui rabaissent beaucoup les choses saintes.

Il fautétendre jusque-là, ma chère sœur, la maximequevous nous rapportez, qu'il faut mourir avant que de mourir; car

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ce ne soroit pas assez de mourir aux cliose? exlérieiircs, si l'on ne mortilioit aussi les inouvemens de son esprit qui veut les choses de Dieu et qui les pratique avec empressement et ardeur, non pas celle qui est animée par le feu que Jésus- Christ est venu apporter en la terre, mais par le feu de l'amour-propre qui est plus actif que le premier, parce ([u'il est toujours demeurant et atrissanl en nous; et l'autre feu n'y est que lors()u'il plait à Jésus-Christ de l'allumer dans nos cœurs. Et ce qui nous doit éloi^rner de cette manière d'agir vers Dieu avec une ferveur excitée par nous-mêmes, c'est qu'elle nous dispose d'aj,Mr avec la même chaleur dans les autres choses (pii nous concernent, et de là viennent les arrêts à noire [)ropre volonté, a notre propre sens, et généralement à toutes les choses qu'on croit justes et raisonnables; au lieu qu'une personne qui amortit ses meilleurs st-nliniens n'a garde de nourrir ceux (jui naissent de la natuie.

Je vous dis, ma chère sœur, ce que je me dis à moi-môme, étant toutes deux dans l'ohligalion de nous préparer à la mort en mourant à nos défauts, et pririci[ialenient a celui (jui règne jirincipalement en nous, que nous ne pouvons connoître que par la lumière d'autrui; et il y a beaucou[) d'années (jue l'on vous dit que votn,' dé\otion envers Dieu est trop empressée, et que vous faites vous-même ce que vous devriez attendre de son opération sainte en vous. J'ai peurcjueceijue je vous en dis vous fasse de la |>eine, contre mon inten-tion, (jui vous désire une [)rol'ond(.' paix sans la(|nelle le Dieu de paix uc peut reposer en notre àme. Je suis en lui,

Ma tiès-chère sœur.

Votre très-humbleettrès-alVectionnée sa-ur et servanleen J.-C, Sœur AciNÈs i>e Sai>t-1*all. K. iiul.

CCV.— A Monsieur Antoine le Maître, aux Granges. lilli' l'ciiguyc à vrnir lui parler.

Mercredi \î'> octobre 1053.

Mon très-cher neveu, Je jtensc que vous croyez «pie je sois relournéeà Paris, ou liicu queje sois ici poiny vivre enexcom-

niiiniée, puisque vous ne claiiinez pas me demander depuis si longtemps. C'est |)Our(jiioi de l'autorité de tante et d'une vénérable vieille, je vous donne heure aujourd'hui à midi au parloir de Sainte-Madeleine, où je vous ferai des reproches de votre relirement, qui n'empêche pas que je ne sois tonte à vous.

Sœur Agnès, R. ind.

CCVI. — A la sœur Marie-Dorothée de l'Incarnation Le Conte. Sur divers sujets.

Mardi matin (18 novembre 1653).

xMa très-chère sœur. Ne cherchez point le premier cahier, nous Tavons apporté; c'est votrfe copie que j'ai laissée à jna sœur Angélique. Votre paquet est tombé entre les mains de madame d'Aumont qui l'a ouvert pensant que ce fût de mademoiselle Perdreau : elle n'a rien lu, à ce qu'elle a dit, et il la faut croire et ne rien trouver mauvais de ses amis ; et j'aiirois grand tort de sa part, puisqu'elle fait tout ce qu'elle peut en toutes choses pour ne me point fâcher.

J'ai une grande joie du mieux (jue vous trouvez en ma sœur Praxède. Je l'avois bien recommandée sans la nommer à nos deux sœurs novices* qui ont été bien ferventes. J'avois trouvé fort mauvais sa cachotterie à ne vous point parler de son renouvellement, et je sais bon gré à ma sœur Angélique- de l'avoir condamnée. Cela me fait voir que vous vous communiquez, dont je suis bien aise. L'esprit malin avoit bien opéré, en vous faisant agir l'une vers l'autre avec sagesee, mais non pas avec charité, au moins une charité qui n'est point resserrée dans son propre sens. Je ne trouve pas que vous ayez manqué d'entendement dans la réponse que vous avez faite à ma sœur Praxède, ou plutôt d'avoir changé de discours quand elle vous parla de ce que madame d'Aumont lui avoit dit. Ce fut fort bien fait de ne pas entrer dans son sens, et de dissi-

* Les sœurs Marie de Sainle-Luce et Aune de Sainte-Cécile, qui prirent rhabit de novice le diniauche, 16 novembre 16;)3. 2 Sœur Angélique de Sainl-.Ic^an.

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