‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. FaugèreChapitre 237 sur 247 · CCXXI.— A Madame d'Aumont · texte numérisé non relu

CCXXI.— A Madame d'Aumont

Au sujet du ^OJ•age de ceUe dame à Porl-Royal-dei-Champs, et sur la fêle de la Pentecôte.

Gloire à Jésus au Très-Saint Sacrement!

Mercredi matin, 27 mai (1634).

Ma très-chère sœur, C'est pour vous dire un petit bonjour, pour suppléer à l'adieu qui a été si court que j'en suis demeurée toute honteuse. Nous avons appris voire arrivée sans infortune, Dieu merci, le plus tôt qu'il se pouvoit, notre mère nous l'ayant écrit hier au soir. Vous aurez eu la consolation, ma très-chère sœur, de participer à la grâce du Saint-Esprit en la compagnie de tous vos amis, tant de ceux qui étoient loin que de ceux qui sont près. C'est une des pensées de M. de Saint- Cyran qu'il le faut recevoir de la sorle, parce qu'il est un don commun. Je le supplie qu'il nous tire à Jésus Christ, comme il est dit dans TEvangile d'aujourd'hui', afin que nous puissions être enseignées par cet Es[trit divin que le Fils de Dieu nous envoie, pour être le maître des hommes aussi bien que leur consolateur. Mais avant que d'être consolé par lui, il faut avoir reçu son instruction, et souffrir pour cela qu'il fasse im grand bruit et une tempête dans notre esprit et dans notre cœur pour lever tous les empêchemens qu'il y rencontre.

Nous eûmes hier la princesse depuis six heures jusqu'après com[)hes. C'est l'heure qu'elle choisit tous les jours. Il faudra la prévenir en soupant précisément à l'heure de la communauté. Jai écrit ce malin à Montmartre pour notre paix avec la bonne mère. Je suis, ma très-chère sœur, plus à vous qu'à moi-

A Mercredi dans roclave de la Penlecùle.

CrxTII. — V LA SflECR MARIE-ANGÉLIQUE DE 9AINTE-THÉRKSE. 321

même. Je vous supplie de me permettre de saluer très-lmmblement lu inere prieure' el les trois Ani^éliques. J'embrasse notre chère enfant-.

CCXXII — A la sœur Marie-Angélique de Sainte-Thérèse Arnauld d'Andilly.

Nniis no sommes pns assez loucliés de ce qui n'est connu que de Dieu. On ne saurait trop se forlilier contre la honte humaine.

l'ers mai 1654.

Ma très-chère .sœur, J'e.^père que je ne serai point en peine devons mander rinlention de M. .Singlin pour votre rejiard, et qu'il vous le dira lui-même, mais je crains qu'il n'aille que jeudi ^ et (ju'ainsi vous passiez ce jour si saint dans l'étnt où vous êtes, et que voire répu{,aiance à le porter vous tasse de la peine. Je crois pourtant, ma chère sœur, qu'elle n'est (jue dans la superficie de l'esprit, et qu'au fond du cœur vous êtes bien aise de satisfaire a Dieu par la voie (jui lui est*la plus agréable, (jui est l'humilité. Il n'y a rien qui gale plus le bien (pie nous faisons (jue la vue des créatures; l'Ecriture sainte dit (jue Dieu hn'sera les us de ceux qui veulent plaire aux hommes, c'est-àdire (|ui ont égard a eux, au lieu de ne regarder cjue Dieu. Je sais bien qu'on ne peut pas empêcher d'avoir (|uel(iue contusion d'être remaniuée, mais il faut loflrir à Dieu pour la guérison de nos plaies qui sont poiu" l'ordinaire jibis intérieures (ju'exlérieures. El, parce que nous ne sommes pas assez touchées de ce qui n'est connu (jue de Dieu, il est nécessaire pour notre remède (|ue notre état jiaroisse au dehors, afin cpie le ressentiment que nous eu aiu'ous nous appreime à ressentir les maux de notre âme qui sont cachés aux créatures, mais qui alliicnl riiidignalion de Dieu sur nous, au lieu (jue notre humiliation attire sa miséricorde.

Je me suis plus étendue sur ce sujet qu'il n'éloit besoin ; j'espère pourtant (|ue vous n'en aurez point de peine, et cpie vous

' l^a mère Maric-I)orolh«c de l'Incarnation Le Conte.

* C'est peul-éliL- .M"" de .Mondial. Klle était nièce de M"" d'.Vninonl.

' \ l'ort-Hoyal-des-Chanips, nh ci'U»» sirnr •Mail :ilor«.

T I. il

ne penserez pas pour cela que j'aie pris au criminel ce que vous m'avez mandé de votre répugnance. Ce n'est point du tout en ce sens que je l'ai pris ; mais il me semble qu'on ne sauroit trop se fortifier contre la honte humaine qui prend la place de celle qu'on devroit avoir en la présence de Dieu, selon ce que dit saint Augustin sur sainte Madeleine, que parce qu'elle rougissoit au dedans, elle n'a point eu de honte au dehors.

Je suis bien aise que vous éprouviez que l'on respire la dévotion où vous êtes, mais c'est par voie de grâce prévenante, et non de grâce efficace ; car on ne ta possède pas pourtant si on n'a soin de l'obtenir par les mêmes voies que l'on doit pratiquer partout, qui sont la prière fréquente, le silence et le recueillement; et c'est pour cela que je vous désire la joie spirituelle, c'est-à-dire un amour dominant; car ne vouloir les choses qu'à demi, c'est une tristesse spirituelle qui affoiblit l'âme et qui dessèche les os, comme dit l'Ecriture, qui dit encore que lajme rend Vâge florissant; c'est ce qui fait aimer la mortification pour imiter le Fils de Dieu, lequel ayant la joie en main a choisi la croix.

Je suis toute à vous, ma chère sœur, autant que j'y suis obligée.

CCXXIII. — A la sœur Marie-Angélique de Sainte-Thérèse Arnauld dAndilly.

Elle se réjouit de ce qu'elle avait été reçue pour la profession, et de son désir de réparer dans sa profession les fautes de son noviciat. — C'est pir la pénitence intérieure qu'elle doit rendre à Dieu les preuves de son amour.

Vers le ^0 jum1654.

Wa très-chère sœur, La joie que j'ai ressentie de la grâce que Dieu et nos sœurs vous ont faite, m'auroit portée à vous la découvrir aussitôt s'il m'eût été permis, et qu'il n'eût pas éié de justice de la faire remonter à sa source, ne doutant point que ce ne soient les prières de notre mère * qui vous aient fait arriver au port, et par conséquent c'étoit elle qui

' La mère Angélique.

r.CXXIlI.— A I.A>if.tR MARIE-ANGÉLIQUE DE SAINTE-THÉRÈSE. 323

VOUS flevoit donner cette lionne nouvelle. Je me réjouis, ma ctière sonu\ de ce que vous l'avez reçue avec humilité, et que vous dt'sirez de faire suivre ce qui n'a pas précédé, en réparant par la profession les fautes de votre noviciat, qui sont plus excusables que celles que l'on commet après la profession. C'est pourquoi si l'on savoit qu'une novice fort imparfaite devroil être meilleure a[irès la profession, on ne feroit nulle difliculté de l'admettre. Et il semble que Dieu ait donné à la communauté cet esprit de prophétie à votre égard, ne s'élant point arrêtée à tout le passé dans l'espérance de l'avenir; tellement que vous pouvez dire a\ec saint Paul, que vous êtes sauvée par espérance. Ayez-la donc bien ferme, ma chère sœur, en celui (jui vous a délivrée, qui vous délivre et qui vous déliM'cra. Dieu vous a délivrée, ou [)lulùl arrachée avec violence du siècle méchant, et il vous en délivre et vous délivrera de plus en plus des restes de l'esprit du monde et de toute la corruption du vieil homme, par la j,M'àce de ce second ba[>tcmc qui sera au Saint-Esprit et au feu d'un amour tout nouveau pour Jésus-Christ, (fui vous a aimée mal^^é vous, s'il faut ainsi dire, puisque vous êtes la brebis éyarée qu'il a eu tant de peine de ramener. C'est pouripioi la providence de Dieu a voulu que vous ayez été reçue, de sorte que si vous eussiez été ici ', on vous eût annonce au chapitre votre réception la semaine du Bon-Pasleur, qui se réjouit tl'avuir trouvé sa [)auvre brebis. Il y a une autre rencontre qui vous doit être bien chère, qui est qu'on a tiré vos voix pendant l'octave du Saint-Sacrement, auquel vous devez être consacrée; ce qui vou.s apprend que, ce mystère étant le sacrilice non sanglant, ce ne sera pas dans la pénitence du corps que vous rendrez à Dieu des preuves de votre charité, mais dans le sacrilice de votre âme, de vos alléclions et de vus inclinations, desquelles vous vous séparerez par la puissance de sa (^'ràce, comme la puissance de sa i)arole sépari; les accideiis du pain d avec la substance du uiénie pain qui est toute ùlée pour céder la place au corps précieux de Jésus-Christ, du sorte que comme ce sacrement est l'extension de tous les mystères, de même votre

' A Pnri«.

pénitence intérieure surpassera l'extérieure que font les autres qui ont plus de santé; et vous serez exempte de la vaine satisfaction que l'on prend quelquefois dans les observances, qui fait même qu'on néglige davantage la mortification de Tesprit.

C'est la pensée que j'ai eue sur ce sujet que je vous dis, ma chère sœur, pour vous témoigner que je prends plaisir à vous entretenir, et que je vous aime bien fort comme ma chère novice, car il me semble que pas une autre ne m'a jamais tant touché le cœur, ce qui m'obligeoit à faire plus devant Dieu pour vous que je n'ai pas fait, mais il a suppléé par sa bonté qui surpasse nos désirs et nos mérites.

Je suis toute à vous, ma très-chère sœur.

CCXXIV. — A la mère Marie-Dorothée de l'Incarnation Le Conte, prieure de Port-Royal-des-Champs.

Elle lui Icnioigne son désir d'aller à Porl-Royal-des-Champs tous les ans, et l'encourage dans les difflcullés de sa charge.

Gloire à Jésus au Très-Saint- Sacrement!

Ce jour de sainte Madeleine (22 juillet 16oi).

Ma très-chère mère, Je désire fort que vous ayez la liberté de nous écrire pour vous soulager un peu ; il faudroit adresser vos lettres à M. de Rebours, qui est fort circonspect, et qui me les donneroit en main propre. Je n'ai osé vous rien répondre SUT le sujet du voyage qu'on dit que je ferai tous les ans à Port-Royal. Vous ne devez point douter, ma chère mère, que je ne le désire extrêmement, mais je n'y oserois penser, eu égard à l'accablement où fut notre mère * l'année passée, car j'en ai les larmes aux yeux quand on me le raconte; néanmoins, il y auroit une grande ditîérence, (pii seroit la présence de M. Singlin, qui lui manquoit et qui a un pouvoir admirable de la mettre en repos -. Et en effet, il faut bien que ce fût l'ennui de mon absence qui la surchargea de

1 La mère Angélique.

- Pendant le voyage de la mère Agnès en septembre et octobre I6."J3, M. Singlin était à t'ort-Royal-des-Cliamps.

Page 1