CCXXV.— A une religieuse de Port-Royal
L'ouvrage de notre perfeciion dépend de Dieu, c'est pourquoi il faut prier souvent.
Ce jour de sainte Anne (28 juillet) 1 C54.
Ma chère sœur , Il n'est pas besoin que vous vous hâtiez de copier le cahier qu'on vous a envoyé, ce sera assez qu'on l'ait ici pour laToussaint.Cet ouvrage, ma chère sœur, est de votre main, et en vous y appliquant et y donnant du temps vous en viendrez à bout ; mais l'ouvrage de votre perfection dépend de Dieu, et afin qu'il y travaille, vous n'avez qu'à vous en attendre à lui, et le prier souvent qu'il ait, s'il lui plaît, la bonté de le vouloir faire. Dites-lui ces paroles de David : Opéra manuum luarum, Domine, ne despicias. Ces paroles sont bientôt dites, et si vous le faites avec aifection, il vous exaucera et vous rendra meilleure. Mais cela ne peut être, ma chère sœur, sans que vous preniez le soin de l'invoquer. Car c'est pour cette raison qu'il a mis notre salut en ses mains, et non pas dans les nôtres, parce que nous serions si misérables de l'oubher et de n'aller point à lui, si notre indigence extrême ne nous y obhgeoit. Ce vous est un avantage qu'on vous occupe à écrire, ce qui vous donne plus de facihlé de faire souvent de petites pauses pour regarder Dieu. Il faut donc vous y accoutumer, ma chère sœur, et vous punir vous-même quand vous y aurez manqué un temps notable, comme seroit une heure, car il n'en faut l)oint passer dontDieu n'ait rempli au moins quelque moment. 11 ne faut ni esprit, ni mémoire pour cela, mais seulement une pente du cœur vers Dieu que la grâce doit donner à toutes les âmes qu'elle anime. Et c'est ce que nous demandons à Dieu tous les jours à primes, en disant ces paroles : Sint pura cordis inlima, qu'il seroit bon de répéter plusieurs fois le jour.
L'Eglise dit si souvent, en Jhonneur des vierges, que la grâce est répandue en leurs lèvres, ce qui veut dire, ce me semble, qu'en invoquant souvent Dieu, elles ont attiré sa grâce. Exercez-vous donc en cette pratique, ma chère sœur, qui sera le remède à tous vos maux, puisque vous n'en avez point, comme je crois , qui ne se puissent guérir par ce baume sacré
CCXXVl, — A LA SŒLR UEMSE DE SAlNTE-A>.Nt. 327
de la présence de Dieu, qui nous empêche de tomber quand nous en sommes prévenues, et qui nous relève quand nous y avons recours après nos chutes. Croyez, je vous supplie, ma chère sœur, que nous sommes toute à vous, en Jésus-Christ Notre-Seigneur.
CCXXVl. A la sœur Denise de Sainte-Anne Cossart de Flan,
novice'.
Sur la profession religieuse ; elle doit la regarder comme un second baptême.
Vers juillet 16o4.
Ma très-chère sœur, Le sentiment que vous nous témoignez d'avoir au regard de votre prol'ession, qui est de vous en estimer indigue, me fait espérer que Dieu suppléera à ce qui vous mancpie, si vous vous maintenez dans celte humble déliance de vous-même, qui vous fera veiller sur vos actions, atin (|ue les habitudes que vous avez apportées du monde ne vous lassent i»lusagir.
Je ne doute point, ma chère sœur, que vous n'ayez un grand désir de vous renouveler toute dans une action si sainte que celle de votre consécration à Dieu, (jue l'on appelle un secoud baptême, parce que l'on y dépouille encore une fois le vieil homme, et que l'on renonce au.v mœurs du siècle d'une faç^^on particulière pour se revêtir de Jésus-Christ, c'est-à-dire tie ses vertus, de son humilité, de son obéissance, de sa charité, et surtout pour être attachée avec lui à la croix en renonçant continuellement à soi-même.
C'est en suite de ces désirs, ou plutôt de ces dispositions, que la jjrofession rehLiieuse euferme la grâce du baptême, (pi'elle ellace les péchés passés, et donne un secours tres-puissant pour les éviter à l'avenir. Et connue ce premier sacrement (jui ne se leroit qu'uue fois répand sou inliueuce sur toute la vie d'un i)a|»tisé, de même la prolession (jue vous ferez doit avoir son elfet tout le temps de votre vie, en sorte que toutes vos actions réjtondent à la sainteté de cet état.
Il me send)lc, ma chère so'ur, (juc notre l)onheur, qui sera
1 Elle fa prorcssiou le 20 août IC54, cl mourut le 26 décembre 1693, :'i({ée de 75 ans.
Je vôtre consiste principalement dans sa stabilité^ je veux dire qu'il nous exempte, par l'immobilité de nos vœux, des changemens et des inconstances qui nous pourroient arriver par notre foiblesse dans le service de Dieu. Et cette fermeté est une image de celle que nous devons avoir à ne nous relâcher jamais, et à ne déchoir point de ces grandes idées que Ton a au commencement de la fidélité qu'on doit à Dieu, qui doit plutôt croître et s'augmenter dans la suite des années.
C'est, ma chère sœur, ce que nous nous promettons de vous, et que si votre noviciat a été défectueux, ce vous sera une obligation d'être meilleure professe. C'est de quoi nous nous entretiendrons bientôt de vive voix, ayant désiré que vous revinssiez plus tôt pour vous donner du temps pour pratiquer ce que dit le Prophète : Tenez-vous en repos, et voyez que le Seigneur est Dieu. Car encore que les actions extérieures qui sont faites par obéissance ne soient pas contraires à ce repos qui veut dire, comme je crois, qu'il faut cesser de mal faire, néanmoins on a besoin quelquefois de ce repos extérieur au regard des actions ordinaires, et cela pour écouter Dieu et pour mieux concevoir qu'il est Dieu, c'est-à-dire qu'il est une majesté infinie à laquelle nous devons un souverain respect, un souverain amour et une souveraine fidélité.
Je le supplie, ma très-chère sœur, qu'il vous imprime et a nous ces vérités dans le cœur, autant que nous les avons dans l'esprit, n'y ayant quasi personne qui ne sache ce qu'il doit a Dieu , quoiqu'il y en ait si peu qui le lui rendent. Je sais ce que je vous dois en lui, et je désire qu'il me fasse la grâce de vous le rendre.
CCXXVII. — A la mère Marie-Dorothée de l'Incarnation Le Conte, prieure de Port-Royal-des-Champs.
Au sujet de l'éloge de M'j"« Giiiliard, pensionnaire de Porl-Roval. — Elle lui répond sur la peine qu'elle lui témoignait de s'eulend're appeler mère. — Professions à Port-Royal de Paris.
Dimanche 16 août (1634).
Ma très-chère mère, Nous avons lu à notre mère* l'éloge que
' La niere Ani^éli(|ue. Elle était revenue à Paris vers la lia de juillet 6o4.
CCXXMI. — A I.V ,MI.KK MAUlK-UOHlH HKE DE L'INCAHNATIHN. .H[i
M. de la Place' a écrit de lapeliteC.iiilIards qu'elle trouve fort bien ; elle dit qu'il est du style dont saint Grégoire de Nazianze écrit de sainte Goriionie, sa sœur. Kn rlîet, ces grands hommes de l'Eglise n'oublient pas les moindres particularités de ce qu'ils racontent. Pour moi qui suis un peu pointilleuse, je voudrois (ju'on ôtàt deux lignes qui sont (|ue : « Le jour de saint Augustin, quoiqu'elle se portât mieux la veille et qu'on ne la crût pas si proche de sa fin, on lui donna, etc. » J'ai pour (ju'on dise à l'avenir, pourquoi on lui donna, puisijuCUe éloil mieux? II sulliroit de dire : Le jour de saint Augustin ou lui donna. Mais cela ne vaut j>as le parler. Pour la longueur, on ne lit les éloges (ju'uiie lois en liois ans, ce n'est j)as pour eimuyci', et (juand on voudra les lire encore moins on le pourra faire; c'est assez qu'ils soient écrits pour celles qui viendront après nous. On s'asseoit pendant ces lectures, atin de les entendre avec plus de patience.
Nous vous avons envoyé la vie de la mère Anne de St.-B. Je ne sais si vous recevez les choses, et si elles ne demeurent l)ointau tour de céans. Je vous ai aussi fait notei- les tons des pseaumes, en la manière que j'ai cru (ju'ils seroient plus aisés a comprendre : si vous rentendiez autrement, mandez-lenous.
Je ne crois pas (|ue vous obteniez de M. Singlin (jue je vous appelle autrement (ju'il ne m'appelle lui-même'. G'est cela qui est lidiculé (ju'im prêtre ajipelle une tille de ce nom , et nonseidement un prêtre, mais il y a des évè(|iies commi; .M^r de Langres qui le font. C'est pour(|uoi (juaiid madame de l'unteviauld vous appelleioit ainsi, ce ne seroil rien aiiiires du moindre i)iêtre. Tenez- vous donc en repos de ce eôte-la, ma chère mère, et nous y laissez aussi; c'est la moindre de vos douleurs, puisque vous en avez bien d'autres; il nous tant endurcir au mal, eu ne vous plaignant plus de ceux a (|Uoi vous dev«'Z être ae( outumée.
Je crois (|U(.' notre meie nous mamle qu'il \ aiua des jn»»-
' l,i> ildclt-iir Ai'ii:iul<i.
' .Maiif (inillaid, (voy. |i. 27'».)
* (■■t'sl-;i-<iiio imrr, tilic qui be doiiiiail aux |irif»i<.-, i-l non |i.é> ^u\ ')Us-|>iieui«'!».
fesses jeudi S mais non pas celles pour qui la fête étoit faite. Vous savez que ma sœur Anne-Eugénie- est mal, et ne sauroit être guérie pour ce jour-là; et c'est une conséquence de retarder ma sœur Marie-Angélique-Thérèse», afin que Port- RoyaP ne vienne pas deux fois; ce retardement lui sera utile s'il plaît à Dieu; elle n'étoit pas encore au point où j'espère que Dieu la mettra, si vous l'en priez bien et ma sœur Angélique % comme je vous en supplie très -humblement, et de ne me pas oublier, puisque vous oublieriez une partie de vousmême.
CCXXVIII.— A la sœur Marie-Angélique de Sainte-Thérèse Arnauld dAndilly^.
Quelle différence il y a entre les sentimenis de la grâce et ceux de l'amourpropre. — Elle lui parle du jour de sa profession, et lui apprend en quoi consiste le vrai dépouillement de la volonté.
Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement !
{Fin d'août 1634.)
Ma très-chère sœur, Je ne sortis point hier mécontente d'avec vous, au contraire vous me donnâtes sujet de croire que vous aviez bien reçu ce que je vous avois dit, et la suite me confirme dans cette créance. J'étois fâchée de vous avoir fait pleurer; mais j'espère que ces larmes vous seront utiles, puisque vous avez eu ensuite de si bons mouveméns. Vous devez remarquer comme vous faites la ditiérence qu'il y a entre les sentimens de la grâce et ceux de l'amour-propre ; celui-ci veut que tout lui soit permis, au moins les choses qui ne sont pas criminelles; la grâce au conlraire nous fait trouver coupable en toutes choses, parce qu'elle nous donne un
1 Jeudi 20 août. Les deux sœurs qui firent profession étaient les sœurs Jeanne de Sainte-Colombe Leullier, et Denise de Sainte-Anne Cossarl de Flan.
* Sœur Anne de Sainte-Eugénie, M""= de Saint-Ange.
3 Arnauld d'Andilly. Elle fit profession, avec M""* de Saint-Ange^ le 21 novembre suivant.
* Les solitaires et parents de cette sœur.
^ Sœur Angélique de Saint-Jean Arnauld d'Andilly.
* Cette sœur était alors à Paris.
CCXXVUl.— A LA SCJELRMARIE'AMiÉLiyi'E DE SAINTE-THÉRÈSE. 331
mépris de noiis-mêine et une connoissance si certaine (juc nous ne saurions faire que le mal, (jue l'on n'est jamais surpris quand on nous a\ertit de quelque faute que l'on n'avoit pas remarquée; ou si on l'est d'abord, on revient incontinent à soi jiour avouer non pas seulement celle-là, mais plusieurs autres qu'on ne connoissoit pas auparavant, parce que l'humilité porte la lumière dans l'âme, comme l'orgueil la met dans les ténèbres.
Je remercie Dieu de tout mon cœur de vous avoir donné d'autres pensées au regard de votre profession que celles (|ue vous avez eues jusqu'à cette heure. Je vous avoue que j'aurois eu grand'peine devons la voir faire par un motif si liimiain; car il faut non-seulement que le dessein d'être religieuse soit en la vue de Dieu seul, mais aussi qu'il ne se rencontre rien dans l'exéculion (jui ne soit dans son ordre. Il y a dans l'Evangile (jue plittiieurs furent conviés aux noces, non pas pour y aller quand ils voudroient, mais pour se tenir prêts quand on leur vieudroit dire (pi'il étoit temps et que tout étoit préparé, il faut, ma chère sœur, que vous puissiez dire en cette occasion, qui est la plus imj)ortante de votre vie, ce que dit un prophète: Je n'ai point désiré le jour do riionnnc, Sciyneur, vous Ir savez. Le jour de l'homme auroit été pour nous celui (jue votre inclination et le respect des créatures vous a fait désirer, au lieu (jue vous pourrez dire du jour (ju'on vous donnera : C'est ici le jour que le Seitjneur a fait, soyons ravis de jnie en ce jour-là ; car il n'y a point de joie pareille à celle d'une àine qui désire (h- pliircà Dieu, et (jui est assurée d'avoir accomjtli sa volonté en (pichjue chose.
Ne croyez pas néanmoins, ma chère sœur, que ce soit un arrêt (|ue je vous prononce, ne sachant non plus (|ue vous ce «jue l'on vous ordonnera sur ce sujet; mais je \ous parle comme à une personne qui a maintenant des oreilles pour entendre ce qu'on lui voudra dire, soit m lui refusant, soit en lui accordant ce qu'elle a désiré juscjues à cette heure; el vous |)0urrezétre devant Dieu autant dépouillée de votre inclination en la suivant, connue vous la seriez en faisant le contraire, |>uis(|ue le vrai dépouilh-ment ne consiste pas a ne point faire ce (jue l'on veut, mais a ne le pas faire parce qu'on le veut,
inaisparce quela volonté de Dieu s'y rencontre; et c'est ce qui fait que les plus parfaits font toujours leur volonté, parce qu'ils n'en ont point d'autre que celle de Dieu.
Pour ce qui est de la connoissance que vous avez de vos fautes et du désir que Dieu vous donne d'y satisfaire, je le supplie qu'il me fasse la grâce de me conduire en cela en sorte que je n'aille ni au-dessus, ni au-dessousde la force qu'il vous donne, puisque ce seroit témérité de vous demander plus que vous ne pouvez, et ce seroit mollesse de ne pas faire valoir la bonne volonté que Dien vous donne ; je me promets qu'elle est accompagnée de la paix, puisque ces deux grâces sont inséparables. Tâchez de les bien conserver, ma chère sœur, ])ar le même moyen qui vous les a fait recevoir, qui est sans doute la prière que vous devez faire par un épanchement de votre cœur devant Dieu, afin qu'il demeure vide de tout, et qu'il devienne un vase capable d'être rempli du seul amour de Dieu, qui veut que je sois, ma très-chère sœur, entièrement cà vous pour vous conduire à lui.
CCXXIX.— A la sœur Elisabeth de Sainte-Agnès le Féron, à Port-Royal-des-Champs.
Des froideurs qui vlennenl du leinpé'rament. — En quoi consiste la vraie dévoiion. — Avantages de l'union qu'elle a avec ses sœurs.
Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement !
Mercredi 2 septembre \ 6o4.
Ma très-chère sœur. J'ai bien plus tardé que je n'espérois à répondre à votre lettre; vous en savez bien la cause qui est les occupations qui nous surviennent de jour en jour. Jedésirerois, ma chère sœur, de pouvoir vous aider à sortir de vos peines, quoiqu'il soit vrai que l'on ne peut pas être sans en avoir toujours quelqu'une, et que les vôtres sont des moins dangereuses, parce que vous les connoissez et qu'elles vous humilient, comme aussi qu'elles vous obligent de recourir à Dieu qui est le seul médecin de votre maladie, n'y ayant que lui seul (jui puisse faire goûter à votre âme la douceur qui se trouve dans les choses spirituelles, et particulièrement dans la