‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. FaugèreChapitre 245 sur 247 · CCXXXVI. — A LA StetR ANGÉLlyLE DE SAINTE- AGNÈS. .{i.'j · texte numérisé non relu

CCXXXVI. — A LA StetR ANGÉLlyLE DE SAINTE- AGNÈS. .{i.'j

CCXXXVI.— A la sœur Angélique de Sainte-Agnès de Marie de la Falaire.

Au sujet de la mère Marie des Anges. — L'esprit humain nous trompe dans l'estime que nous faisons des personnes.

{Vers novembre lGo4.)

Ma très-chère sœur. Je m'atlendois de faire bien plus t«M réponse à votre lettre, mais il se trouve toujours que le temps me manque. Je m'assujettirai, ma chère sœur, à vous écrire comme vous le désirez, i)récisément sur les choses que vous me manderez, jiourvu que j'aie de (juoi y fournir; car je ne suis [las comme la mère Angéli(jue (jui abîme lésâmes en Dieu; je n'ai que des paroles mortes et un peu raisonnées, qui ne font ni bien ni mal.

Pour vos lettres, elles sont bien serrées, et en plus jurande sûreté que si vous les gardiez, parce qu'elles pourroienl tomber entre les mains qui les ont formées, et nous être ravies par elle-même (jui peut vivre plus (pie nous'. La nïétho(h.' (jue je tiens pour rassembler tous les petits Iragnit-ns, c'est de leur donner un titre et de faire une page ou deux de chaque matière qu'on appellera, si l'on veuf, dis maximes. Je ne pense pas (|ue vous deviez rien donner pour tirer au sort. Ces clioses-là vous sont trop particulières, quoique chacun en puisse profiter; mais le temps n'en est |ias encore venu, non plus que du billel (|ui regarde notre mère*.

J'admire, ma chère sœur, que l'estime que vous faites des sentimens de la mère .\tigéli<|ue ne vous empêche pas d'éluder ce tju't'lle vous dit sur le sujet de notre mère, et de vous conserver, comme vous «liles, la liberté de croire d'autres personnes plus saintes (lu'elle ; (pioiciu'elle vous ait prévenue sur le fondement (jue vctus |)ourriez avoir cette créance, en vous disant (ju'il y a des dons de naliue (|ui couvrent de grands défauts, comme le nian(|uenu'nl de ces mêmes dons couvre île

' Il s'agit ici des Lettres cl autres Instructions de la mère Angéiiipir i|iif l'on rassemblait.

* La mère Maric-des-Anges Suireau.

3ii LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS.

grandes yrâces*. Mais parce que l'esprit hiiniain se porte à estimer la sainteté, non-seulement parce qu'elle sanctifie, mais parce qu'elle exempte de beaucoup de misères et de fautes dont il est bien aise d'être délivré ; il ne se contente pas de donner cet avantage à la sainteté , mais il veut aussi quelle soit ornée de quelque talent dont l'amour-propre ne veut point être dépourvu; et c'est pourquoi, voyant des personnes fort saintes qui n'en ont point assez à son gré, il aime mieux jeter sa vue sur d'autres qui lui reviennent davantage pour leurs capacités, et leur attribuer autant de grâces qu'aux autres, afin (ju'il soit plus aisé de leur ressembler; je veux dire qu'il ne soit pas besoin d'un si grand dénùmcnt, ni de renoncer à tous les dons naturels, quoique saint Paul dise que Dieu met ses trésors dans des vases de terre. L'orgueil naturel n'aime point cela; et c'est ce qui lui fait presiiue mépriser les dons de Dieu, parce qu'il se faut tant humilier pour les recevoir.

Je crois, ma sœur, que je m'écarte de votre sens en disant tout ceci, et que vous avez peut-être d'autres vues en dirant que vous estimez d'autres personnes aussi saintes et plus saintes que notre mère. Mais moi, je vous le dis, parce qu'il y a de nos sœurs qui préfèrent feu la mère Geneviève*, ce qui ne peut être que parce qu'elle parloit mieux; car du reste la vertu de celle-ci paroît tout autrement solide, forte et immuable, s'il y en peut avoir de telle en la terre ; et je pense qu'on peut dire d'elle: Bienheureux celui qui ne sera point scandalisé en elle. Je ne le dis pas pour vous, mais pour ceux qui y trouveroient à redire, en la regardant avec des yeux charnels.

Ma sœur Angélique de Saint-Alexis^ travaille à l'ornement avec assiduité. Je voudrois qu'elle fût autant appliquée à l'ornement de son àme, qui est à peu i)rès au même état que vous l'avez laissée : elle a eu des intervalles (jui |)rometloient mieux, mais cela ne dure pas ; ce n'est pas à dire que vos prières pomelle soient inutiles, car quand elles n'auroient leur effet que

> Voyez Lettres do ht mère AmjéUqnc, l. II, p. 538.

* La mère Marie-Geneviève de Saiiu-Auyusliii Le Tardif, première îiljjjesse de Porl-Royal après la démission de la mère Angélique, en 1630. Ktle étail morte le ÎK mars IGKi.

3 D'Iiécaucoiiri de Cliarmunt. Elle esl morle te -I octobre 1678.

ICX.WMI. — A LA MKHE M AUlEDOUdrilKt 1)K LlMiAfJN ATKtN . .'{15

dans dix ans, elles seroienl assez bien récompensées. Je vous demande de tout mon cœur vos prit-res, ma chère sœur, et je désire vous comprendre dans les miennes quoique très-indignes.

Je suis entièrement à vous.

CCXXXVII. — A la mère Marie-Dorothée de l'Incarnation Le Conte, prieure de Port-Royal-des-Champs.

Sur If rcloiir de la mère Angélique à rorl-Royal-dos-Champs.— Elle lui fait voir le profit que nous pouvons lirer des répréliensioiis.

(Jeudi 3 di'ccmbre 1fio4.)

Ma Irès-clière meie, Voilà la seconde fois qu'on \oiis lait espérer en vain le retour de la mère An|j:élitiue ; je vous assure (jUP je n'y contribue rien, sinon de n'en être pns fâchée; je crois (jue cela .est permis, mais non pas de se plaindre, de compter les jours et les mois. Je vous |)romets (|ue je ferai bien tout ce (jue je jjourrai afin qu'on ne fasse plus ici de cakid ; je vous supplie de faire le mèuie de votre côté, car certes, c'est ajjir en enlans cjue de témoigner d(!S jak)usies et de désirer des préférences. Nous sommes assurées que la mère Angélique sera toujours prête d'aller au lieu où il y aura plus de besoin ; et |)arce (pi'on a lieu ici de se défier de sou iueliiialion, étant assurées que sa jienteestde votre coté, nous avons un correctif qui est qu'elle ne prend aucune part aux résolutions (ju'on prend potu" ses voy.iges, et (lu'ou n'a|)er(oil aucune alteralion dans son esprit cpiand les choses eliiiugent.

Je suis bien aise, ma chère iiiere, cpie ma compassion sur vos privations vous ail été agréable; mais je vous puis assiuer que les personnes qui vous [tarlent fortement sin- ce sujet n'en n'ont pas moins (jue j'en ai, et vous le voyez par le soin <|u'on a de vous coiiser\ei M. de S;iey '. Kl le moyen île laiie que l'on vous continue ce soin et celte assistance, c'est de

' r)p|iiiis le i\ jaiivirr Ml.'U, rrlail M. il»' Sarv i|iii ronfi".s.'iil lc> n-lininise« ilf riiit-lloval-dcb-Cliainps, |nrM|ii<' M. Arii.iiijti elail ul>li(if <!<• ^'al»^>cnU•^.

VOUS confier qu'on pense à vous, et qu'on fera toujours tout le possible pour soutenir la maison. C'est aussi afin que vous vous rendiez plus dig^ne de cette bénédiction, qu'on ne veut pas vous souffrir ni aucune plainte, ni aucune parole qui ressente le murmure. Je dis cela pour répondre à ce que vous dites, que l'on a pris au criminel quelques paroles que vous avez dites. Vous y aurez gagné cc-la d'avoir appris de bonnes raisons et de bonnes vérités qui vous fortifieront, au cas que vous fussiez davantage alï'oiblie. Je suis assez sujette qu'on m'accuse à M. Singlin sur des choses qu'on prend autrement qu'elles ne sont, et pour lesquelles il m'entreprend quelquefois assez fortement, à quoi je ne laisse pas de trouver mon avantage, parce que ce qu'il me dit m'éloigne encore plus de ce défaut qu'il condamne et me donne même lumière pour d'autres; ces corrections étant comme un baume qui guérit la plaie s'il y en a, ou qui fortifie la partie s'il n'y en a point. Soyez donc en repos, ma chère mère, de ce qu'on a cru plus de mal qu'il n'y en avoil; c'est ce qui vous doit rendre la vérité plus douce, puisqu'elle n'a rien trouvé à détruire et qu'elle servira, comme dit Notre-Seigneur-Jésus-Christ, à vous donner une plus grande liberté. Vous avez bien raison de dire (|ue nous devons commencer à aimer Dieu d'un amour qui ré|)onde à celui qu'il mérite, dont il est dit que la charité est forte comme la mort, et que le zèle quelle forme en nous pour la gloire de Dieu est plus dur et plus inexorable pour ne rien souifrir qui lui déplaise, que n'est l'enfer pour ne jamais lâcher ceux qu'il a une fois pris.

Quand je vous écrivis hier celle-ci que j'achève ce matin du vendredi S je m'étois persuadée que nous aurions encore huit jours la mère Angélique, mais ce retardement n'a été que de vingt-quatre heures '.

Je vous envoie des pastilles * qui sont trop fortes pour ici,

' 4 décembre.

' La mère Angélique, qui était à Paris depuis la fin de juillet, revint à Porl-Royal-des-Clianips le vendredi 4 décembre 1054.

* Ces pastilles paroissent être quelque composition sèche qui rend une bonne odeur lorsqu'on en brûle pour ôler le mauvais air d'une chambre.

(Note du manuscrit.)

CCXXXMII.— A LA MÈUE MAUIE-DOROTHÉE DE LINCARNATION. 347

je crois qu'elles seront bonnes dans votre église qui est grande: c'est madaine dWnmont qui les a données et (|ui veut croire qu'elles sont fort douces, mais cela n'est pas.

Je \ous supiiliede saluer très-huniblenicnt ma sœur Angélicjue de Sainte-Agnès de ma part, en attendant que je lui écrive. Je ue l'ai point oubliée le jour de sa profession. C'est aujourd'bui votre entrée.

CCXXXVIII. — A la mère Marie-Dorothée de l'Incarnation Le Conte, prieure de Port-Royal-des-Champs.

Sur lu mère M3rie-(Jes-Anges Suireau, élue abbesse de Porl-Riiy;il, et sur divers sujets.

Dimanche (i décembre (1654).

.Ma très-cbère mère, Nous n'avons point de Traité dr ht /lauvreté que celui que je vous envoie, qui est à M. Sin-^lin, mais je pense qu'il le faudra laisser comme il est, parce (|u'il ne poiuroil porter de currecliuns, étant déji jK-rcé. Ouand vous l'aurez lu, vous nous renverrez poiu-r;iire une copie.

Je vous renvoie la 3/o(/p.s//f ' ; je nai pas demandé jtermission de la lire, mais je crois (|uil se peut aussi bien (jue le H'ste; ou est si naturalisé a enlemlie ces belles choses qu'on ne discernera pas plulôl ime chose qu'une ai'tre. Vous trouverez une image de sainte Claire (jue j'ai promise à ma sœur .Mar};ueiile. cl une pelile (|ui est à ma summ- Jeanne de saint Bernard, (judle mavoil domiée [tour y écrire une sentence.

Je suis toule épouvantée des fayons de laiic de ma S(i'ui" N. La mère An^éliiiue a été d'avis que je lui écrive : je r.ii fait bien sèchement, néamnoins elle a jugé (pièce n'élnit |»as trop pour de tels cas. Je vous rabandonni! pour en faire ce (|ue vous jugerez (a propos), car si elle étoit bien rêveuse, il laudroil peut-être éviter de la troubler. Je n'ai garde de vous dir«: comme il la faut gouverner, car je ne l'ai point vue dans cet étal. Je lui mande, connue vous verrez, (juclle mériteroit

' Traité de la Modi-xtie, par l'abbé de Sainl-Cyran.

348 LETTRES l)i; I A MliiJK AGNÈS.

que vous refusassiez de lui parler. J'espère qu'elle reviendra à son bon sens.

Je vous sais bon gré, ma très-chère, du désir que vous avez devoir notre mère '. Je vous assure qu'il y a bien à profiler à la voir agir d'une manière qui n'est point de ce monde, car elle s'applique entièrement aux choses, sans rien perdre de son recueillement et de son égalilé. Elle fait beaucoup, car je me trouve fort déchargée, et toutefois il ne semble pas qu'elle fasse rien, tant elle est paisible. C'est une chose admirable qu'elle ail surmonté la répugnance qu'elle a eue d'accepter la charge, qui a été aussi grande (ju'il se i>eut, sans avoir fait aucune mine, sinon de pleurer tout doucemenl. Pour moi, je ne la saurois regarder sans respect et sans confusion, de me voir si brouillonne et si empressée pour des choses qu'elle fait sans s'émouvoir; et je vous assure (]ue celles qui la tiennent pour une bonne mère qui n'aura point de force, seront attrapées.

Je n'ai garde de vous tancer d'avoir fait corriger la lettre de notre mère; j'ai bien reconnu que j'avois excédé, et ce seroit merveille que je fisse quelque chose où il n'y eût point à redire : je m'entendois bien pourtanl, ne voulant pas qu'on ôtâl aux antres, mais qu'on lui donnât ce qui lui a[>partenoit, puisqu'il ne faut pas donner un demi-cœur à Jésus-Christ, qui l'a mise à sa place *. Vous êtes bonne d'avoir recommandé M. Singlin à Gif, il vous a toujours élé en vénération; mais à présent, je crois que c'est beaucoup davantage, et ce ne peut être trop. Je ne me souvins point vendredi ' de voire baptême, mais je n'oublierai pas votre profession ^ Dieu veuille que ce soit d'une bonne manière.

J'écrirai à ma sœur Jeanne de Saint-Bernard une autre fois, et à ma sœur Marie de Saint-Françoise

Je suis toute à vous, ma très-chère mère.

1 La mère Marie-des-Aiiges.

* C'éloil une lellre que la communauté de Porl-Royal-fles-Champs écrivoil à la mère Marie-des-Anges, au lieu de la reconnoissance qu'on lui avoit faite à Paris selon la coutume. (Note du manuscrit. J

3 4 décembre.

* 7 décembre, saint Ambroise.

s Sœur Marie de Saint-François Grimoull, religieuse professe de l'abbaye du Paraclet, associée à Porl-lloyal : elle est niorlc le 13 juin 1635.

i.( XXXIX. — A LA >«El R KRANC-OISF. DF. >"- TIAIRE. UH

CCXXXIX— A la sœur Françoise de Sainte-Claire Soulain '.

Sur sa disposition d'humilité devant Dieu, et sur son union avec la steur

Gerlrude.

Gloire à Jésus au Tiès-Saiiit-Sacrement !

Ce 29 (décembre 1 60 1) .

.Ma Irès-chère sœur, Je me réjouis de ce que vous vous trouvez aussi bien en une maison qu'en l'autre, et de ce (jue votre imbécillité (que vous appelez) vous suit partout. Il n'est pas à |>ropos que vous en soyez privée dans le temps où les animaux trouvent leur place dans la naissance du Fils de Dieu; et nous entrerons bientôt après cette quarantaine dans une autre où Notre- Seigneur demeuroil avec les bétes. Ces deux temps vous donneront moyen de faire du pro{.^rès dans cette disposition animale, où vous aurez pour protecteur le saint roi David, dont il est aujourd'hui la fêle, qui se glorifie d'être comme une jument devant Dieu. Les honneurs (ju'on vous rend ne vous doivent point être désagréables, puis(|u'il y a apparence que c'est ensuite de cette qualité de bêle de Dieu qu'on vous les rend, et (ju'on ne feioit pas j.'rand cas de vous si vous étiez une créature raisonnable, et raisonnable comme beaucoup d'autres. C'est pour vous perfeclionner dans la |tropriété d'une bête de clKU>'e (|ue vous désiiez de ne maM(iuer- .1 rien de la règle, aliu de taire voir (|ue dans un petit corps vous avez un grand cœur. Tout cela est bien merveilleux, et (]ui mérite notre édilication, pour ne pas dire notre admiration. Au reste, on chante ici lùrt' quam hoiiiim habilare fralres in unum, aux vétures des lllles seulement; mais vous le chantez tous lesjotirs |»ar un concert de volontés avec ma sd'ur (iertiude. U'i'Ue merveille (jue deux persoimes qui n'ont point d'autres rapports ensemble (juc ceux (jue donnent la jiràce, la religion, la charité et la conversalion de plusieurs années, puissent sitôt s'accoutumer ensemble et

• Elle était religieuse professe de l;i oongri^gation de Nolre-Datiie, cl fut ass<»ri«'«p :t l»nrl-nriv;il vers \f).'ii. Klle est inorle le l-") avril Hi»"».'i.

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