XXIV. — A MONSIEUR ARNAILD d'aNDILI.Y. A
demeurant immobile dans son abandon aux soins de Dieu qui envoie de nouvelles lumières à Tàme, pour rentrer dans sa disposition, (|iii en demeure confirmée et non affoiblie, son égarement l'obligeanl do se donner de nouveau à la grâce pour être plus ferme dans sa fidélité.
Pour ce qui est de votre oraison, je crois facilement que la distraction en comporte la meilleure partie, et je vous avoue que la mienne n'est composée que de cela, et que je ne Ten estime pas moins bonne, si ce n'est quand je me rends aux distractions par infidélité; liorscela je ne m'en mets point en peine, les regariiant comme un fruit d'une terre maudite, comme l'est une àme considérée dans le péclié, qui ne peut pas même dire Seigneur Jésus, sans le Saint-Esprit; et ne j»ouvant mériter cette grâce, je l'attends de sa divine miséricorde, demeurant devant Uieu comme une personne attai^uée dç toutes parts, qui ne se peut défendre, ni sortir de l'abîme de ses égaremens, si le Fils de Dieu no l'en tire, jetant en son esprit (juelque rayon de lumière (jui lui fasse voir (pi'elle doit quitter prise à ses dissipations pour donner lieu à la grâce, qui n'est autre que cette môme lumière, (jui, en la retirant de la distraction, riinil a Dieu par une vertu secrète, sans (ju'il soit besoin (|ue l'âme fasse autre cboseque de consentira son opération. Et c'est en celle adliérence (jue consiste la bonne oraisitn, la renouvelant autant d(,' fois que la distraction nous la dérobe, ce (|ui arrive une infinité de fois; en quoi néanmoins il no faut pas user do violence, étant assez do recevoir- la lumieie qui nous est donnée, (jui fait |)ar elle-même le désaveu de la distraction, comme le soleil elVace les ténèbres.
Ji' p(,'nse, mon clier Fièro, (jue vous serez étonné <|ue je \ous parle ainsi do l'oraison, et (jue je nous dise nellement qu'il n'y faut rien faire (jue de se laisser à Dieu jiour loccvoir ses mouvomens, et s'il ne veut jias opérer jiarnous, domeuier inutiles en sa présence, d'une inutilité (jui coid(;sso notre inqiuissance et (jui lionor<î la jiarob; du Mis de Ihvw, (\iw ])('rsuiine ne jxul aller à lui, si son Père ne te lire. H y en a (jui disent (ju'il faut s'ai«ler soi-même; mais, le moyen d'agir |»ar-dessus son |)0Uvoir'.' et il est do la loi de croire (jue nous ne s(»nnues jias snffisans do nous-mêmes d a\(tir seulement une bonne |>cnsee.
ni empêcher qu'il no nous en vienne d'extravagantes, le mal étant aussi proche de nous et propre à nous, que le bien nous est étranger. Il est vrai que Dieu se rend quelquefois si présent aux âmes qu'il les occupe toutes de lui, ne permetlant pas aux distractions d'empêcher leur jouissance; mais c'est l'oraison de Dieu et non la nôtre, qu'il donne bien rarement et à des âmes particulières, aimant mieux nous sanctifier par les misères de la vie, que de nous en exempter. Et vous dirai-je, mon cher Frère, que j'aime mieux pour vous et pour moi une oraison où Ton donne à Dieu, qu'une autre où l'on ne fait que recevoir des consolations et des lumières; et pour la peine, si l'on y regarde de près, elle ne doit pas être moindre en celle-ci qu'en l'autre, étant nécessaire que l'âme se sépare de la grâce qu'elle reçoit, pour s'unir à une autre grâce plus intime et secrète à laquelle Dieu la veut tirer par le moyen de celle-là. Que si elle ne veut pas quitter ce qu'elle possède, j)Our adhérer à ce qu'elle ne connoît point, qui est Dieu même en son essentialité (s'il faut parler ainsi), et non pas en ses dons, elle commet une espèce d'idolâtrie qui lui apporte de plus grandes ténèbres que si elle n'avoit jamais eu que des distractions, à quoi il est plus aisé de renoncer qu'à de belles pensées qu'on n'a pas sujet de désirer, puisqu'aussibien lesfaudroit-il perdre, pour donner lieu aux pensées divines de Jésus-Christ sur nous, desquelles nous devons être remplis sans vue et sans connoissance.
Ça été sur le sujet do l'oraison, mon très-cher Frère, que vous avez fini votre bonne lettre, et c'est par cela même que je désire achever celle-ci, suppliant Notre-Seigneur Jésus- Christ de vous donner la grâce d'oraison qui est l'esprit du christianisme, où l'on doit vivre d'une vie divine dont la grâce et les influences se reçoivent en l'oraison, qui doit être continuelle, selon la parole du Fils de Dieu.
J'aurois beaucoup d'excuses à vous faire de la longueur de cette lettre, si la liberté que vous m'avez donnée de traiter avec vous ne m'en empêchoit, et la confiance que j'ai, que vous me direz tout librement si elle vous aura été agréable. Adieu, mon très-cher Frère en l'amour de Jésus-Christ, qui est le père de nos esprits et le lien de nos cœurs.