‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. FaugèreChapitre 94 sur 247 · LXIV.— A M. Arnauld · texte numérisé non relu

LXIV.— A M. Arnauld

Sur la retraite de M. Arnauld, obligé de se cacher, pendant le carême

de 1644, pour éviter la persécution suscitée contre lui à l'occasion de

son livre De la Fréquente Communion.

Le 20 avril 1644.

Mon père, Vous nous êtes un sujet d'exercer la foi, sans laquelle \otre absence (et une si triste absence) nous donneroit bien de la peine. Notre Dieu est au ciel qui fait tout ce qu'il "veut par le moyen de ceux-là mêmes qui ne font pas sa yolonté. Je vous dirai, mon père, une pensée que j'ai eue, durant Prime, au verset Quoniam alieni insurrexerunt,etc., à ces mots, et twn proposuerunt Deum ante compectum suum ; j'ai demandé à Dieu que notre bonheur fût dans le contraire, et qu'en tout ce qui nous pourra arriver, nous ayons toujours Dieu devant lesyeux, et autant quand il nous afflige que quand il nous console. Je prie tous les jours Dieu pour vous depuis longtemps; votre heure esta Laudes (car j'ai appris deR.' que pour se souvenir de ceux pour qui l'on doit prier, il en faut prendre trois à chaque office ) ; votre partage est Benedicite omnia opéra, et laudatc, etc. Je pensois qu'ayant beaucoup de connoissance, vous deviez bénir Dieu par toutes les créatures; mais il se trouve que ce sont les divers états par où Dieu vous veut faire passer, tantôt d'un ange, d'un soleil et d'une lune que tout le monde estime; et puis de brouillard, de froid, de gelée, de neiges que personne n'aime, sinon celui qui les a faits, et qui s'en sert pour faire fructifier la terre. Vous êtes, mon père, le grain de froment qui meurt en apparence pour rapporter beaucoup de fruit pour votre âme, et si Dieu veut pour en gagner plusieurs autres par les talens qu'il vous a donnés. Ce sont les pensées dont je m'entretiens sur votre sujet, qui me donneroient plus de joie que je n'en ai si j'étois vraiment spirituelle.

Je vous assurerai, mon père, que vous êtes dans le cœur et dans la pensée de toute la compagnie que vous avez quittée, et qu'on ne sauroit vous oublier devant Dieu, afin qu'il change

* L'abbé de Saint-Cyran.

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