‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 108 sur 127 · LETTRE XCVI · texte numérisé non relu

LETTRE XCVI

A SON FILS

à Québec. — Elle étudie la langue huronne pour les instruire. — Désirs de son cœur pour l'éternité.

Nouvelles hostilités des Iroquois. — Les Hurons se retirent

Mon très-cher fils,

La rencontre de la frégate de Québec qui va à la pêcherie de l'Ile-Percée, où il se trouve des vaisseaux

pêcheurs qui sont plus tôt de retour en France que ceux 4

d'ici ne sont prêts de partir, me donne sujet de vous écrire ce petit mot. En me donnant cette consolation il me semble que je vous la donne, puisque vous et moi ne sommes qu'un en Notre-Seigneur.

Je vous dirai donc que, depuis les lettres que je vous écrivis au mois d'octobre dernier, tout a été en paix en ce pays. Nous ne savons pas encore ce. qui s'est passé parmi les Hurons, sinon que nos révérends Pères ont achevé leur fort, qui est de bonnes murailles, dès le mois de novembre. comme nous l'avons appris d'un

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Huron, qui a traversé trois cents lieues par des broussailles et des chemins non frayés, de crainte d'être arrêté. Ce fort est pour réfugier les Hurons poursuivis de leurs ennemis, aussi bien que les révérends Pères de la Mission. Pour ceux qui demeurent dans les campagnes, il n'y a que Dieu qui puisse les protéger. Pour nous, comme j'ai dit, nous avons été en paix. Mais depuis quinze jours les Iroquois ont paru; on en a pris quelques-uns et donné la chasse aux autres. Une partie néanmoins a fait ce qu'ils n'avaient encore osé faire jusqu'à présent. Ils n'étaient point encore approchés de

D nous de plus de quarante lieues ; mais à ce coup ils sont

venus jusqu'à trois lieues d'ici, où ils ont attaqué l’habi-

tation d'un de nos habitants, tué deux de ses domes-

tiques, mis en déroute toute sa famille, et pillé sa maison

bec. — M et ses biens. De là ils ont été brûler la maison d'un eur pour DS honnête gentilhomme, qui était un peu plus éloignée. Ces courses ont jeté l’'épouvante chez tous les habitants, qui sont écartés çà et là pour mieux faire leurs affaires. On dit qu'ils s’'arment en grand nombre pour venir nous

à à l2 5 attaquer, mais n'ayez point peur pour nous, notre maiseaux son, outre qu'elle est très-bonne, est à couvert sous è Ceux Si le canon du fort. Mais ce n'est pas là où est notre conè VOUS fiance et notre force, notre bon JÉsus l’est tout entière. lation & Le révérend Père Brissani, qui était parti au mois et moi de septembre pour aller en mission, est revenu sur ses

pas, n'ayant pas encore fait cinquante lieues de chemin. > VOUS Il a passé ici l'hiver avec une troupe de Hurons qu'il

paix instruisait, Nos trois maisons religieuses, avec quelques i s'est D personnes charitables, se sont cotisées pour nourrir ces Pères D pauvres exilés, qui viennent pourtant de partir pour s, dès

aller quérir en leur pays le reste de leurs familles, afin de s'établir proche de nous. Ces nouveaux habitants

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nous obligent d'étudier la langue huronne, à laquelle je ne m'étais point encore appliquée, m'étant contentée de savoir seulement celle des Algonquins et Montagnais qui sont toujours avec nous. Vous rirez peut-être de ce qu’à l’âge de cinquante ans je commence à étudier une nouvelle langue; mais il faut tout entreprendre pour le service de Dieu et le salut du prochain. J'ai commencé cette étude huit jours après l'octave de là Toussaint, en laquelle le révérend Père Brissani a été mon maître jusqu’à présent avec une entière charité. Comme nous ne pouvons étudier les langues que l'hiver, j'espère que quelque autre descendra cet automne, qui nous rendra la même assistance. Priez Notre-Seigneur qu'il veuille m'ouvrir l'esprit pour 8a gloire, et pour lui pouvoir rendre quelque petit service.

Mais disons mieux, mon très-cher fils, étudions l’action et le langage des saints, mais plutôt du Saint des saints, Je crois que vous le faites tout de bon. Pour moi j'en ai bien le désir, mais je vous assure que je n'y vais pas si vite que je crois que Dieu le demande de moi. Je

vous prie de lui recommander cette affaire; il est temps |

que je pense sérieusement à l'éternité; car, encore que je sois d'une bonne constitution et que j'aie la santé bonne, il me semble néanmoins que depuis après qu'on est arrivé à l’âge de cinquante ans, il faut croire que la vie ne sera plus guère longue. C'est ce qui me douane de la joie, encore que dans le fond je ne souhaite ni vie ni mort. Je pense que comme notre âme tend naturellement à sa dernière fin, la mienne s’en sentant approcher, naturellement parlant, s’en réjouit. C'est dans cet aimable séjour de l'éternité que nous nous

verrons par la miséricorde de Dieu, après avoir fini j

notre course. Quel bonheur! Qui ne se réjouirait dans

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l'attente de la posséder? Ce sont là les douces pensées qui comblent mon âme d’une paix que je ne puis exprimer. Quand je parle de l'éternité, je veux dire la jouissance du Dieu éternel, dont la bonté ne s'étant point lassée de nous combler de ses faveurs en cette vie mortelle, prendra plaisir de nous en faire surabonder par lui-même dans son éternité.

Je ne me hasarde pas de vous écrire plus amplement. Je mets seulement cette lettre à l'aventure, n'ayant pas encore expérimenté cette voie. Si vous la recevez, donnez-nous-en avis, afin que nous ne négligions aucune commodité de vous faire savoir de nos nouvelles. Nous attendons les vôtres et celles de tous nos amis; Dieu nous les donne bonnes par sa grâce. Finissant cette lettre, j'apprends que l'on amasse actuellement la jeunesse pour aller sur les Iroquois, qui sont tout proche d'ici. L'on en est tout effrayé, parce qu'ils se cachent dans les broussailles et se jettent sur le monde lorsqu'on ne pense pas à eux. Ce sont de vrais assassins, qu'on ne peut atteindre, et qui se rient des plus habiles gens.

De Québec: le 17 mars 1650.

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