LETTRE CVI
A SON FILS
Elle se justifie de quelques soupçons que son fils avait contre elle. — Etat du temporel de son monastère et de l'économie du pays. — Mort du Gouverneur des Trois-Rivières et de quelques Français par les armes des Iroquois. — Martyre du révérend Père Butteux, Jésuite. :
Mon très-cher et bien-aimé fils,
Jésus soit notre tout pour l'éternité.
Je ne doute point que la tendresse de votre affection
pour nous ne vous ait donné les sentiments de compas-
sion que vous m'écrivez. Mais je vois bien par vos lettres que vous n'avez pas reçu toutes celles que je vous ai écrites l'an passé. Il y en a eu beaucoup de perdues comme celle-là, par la prise et le débris (naufrage) de deux de nos vaisseaux. Mais que faire à cela? Ce sont des coups auxquels nous ne saurions parer que par notre acquiescement aux volontés divines. C'est là
le remède à tous nos maux, et je l'ai encore expérimenté mieux que jamais dans les suites de notre incendie; mais commençons à vous répondre.
Je vous assure en général que tout ce que vous m'écrivîtes l'an passé me fut très-agréable et tout plein de consolation, en sorte que je lis votre lettre de temps en temps pour m'en rafraîchir la mémoire. Je vois bien néanmoins, par votre petite lettre, que je ne me suis pas assez expliquée touchant certains rapports qu'on avait faits à nos Mères de Tours au préjudice des révérends Pères jésuites. Je ne vous nommai pas la personne qui les avait faits, le respect que j'ai pour elle ne me permettant pas de la faire connaître. Mais, mon très-cher fils, vous avez pensé que c'était vous de qui je voulais parler, et que. je soupçonnais avoir été l’auteur de ce petit désordre. Comme la chose n'est pas vraie, aussi ne m'est-elle jamais venue en la pensée. Si j'avais quelque chose contre vous je vous le dirais franchement et candidement. Ce qui m'obligea de vous en parler fut qu'on m'avait mandé que vous deviez aller à Tours, et je crus que sachant la vérité, vous désabuseriez nos Mères de la fausse créance où elles étaient. Voilà comme la chose s’est passée, et je vous supplie de croire que je vous déchargeais mon cœur en cela, comme à la personne du monde en qui j'ai le plus de confiance. Je vois que cela vous a fait de la peine; j'en ai du déplaisir, mon très-cher fils, et je vous le répète vous ne m'avez rien mandé qui n'ait été bien digéré, et dont je n'aie tiré de la consolation et de grands sujets de bénir Dieu. Mais répondons aux points particuliers de votre lettre.
Ilest vrai qu'eu égard à la qualité et à ia multitude des affaires de ce pays, ayant tout perdu, nous devions,
car les mais il que vot pas sid ment,n nous n de quoi nous A1 dans l'é
Vous devait le pays trouver bâtimer perdu,
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selon tous les raisonnements humains, repasser en France. Et ce qui devait nous y porter davantage, c'est que par un nouveau contrat, que nous avons
Jous passé avec madame notre fondatrice, notre fondation lein nous doit suivre, en cas que nous soyons obligées de mps quitter le pays, soit par la rupture (ruine) de la colonie bien française, soit par d’autres accidents que l'on juge nous suis devoir obliger de nous retirer ; tout cela est certain. Mais u'on il faut que vous sachiez que les maisons religieuses qui des sont ici font une partie des plus considérables de la s la colonie, et que si une seule quittait, cela serait capable pour de décourager la plus grande partie des Français, qui fais, n'ont soutenu (lutté contre le découragement) qu'en vous considération des maisons religieuses et par leur moyen. voir De plus, les filles françaises seraient de vraies brutes, n'est sans l'éducation qu'elles reçoivent de nous, et de nsée. laquelle elles ont encore plus besoin que les sauvages : irais car les révérends Pères peuvent suppléer à celles-ci, vous mais ils ne peuvent le faire aux autres pour les raisons aller que vous pouvez juger/En troisième lieu, le pays n'étant abu- À pas si désespéré qu'on se puisse défier d'un rétablisseient. ment, notre retraite n'eût pas été légitime. Cela étant, pplie nous ne pouvions pas y demeurer sans nous rebâtir, ela, de quoi tous les plus considérables étant tombés d'accord, s de nous avons fait un effort pour mettre notre monastère ine ; | dans l'état où il est à présent.
sie © Vous me direz qu'étant ici pour le public, le public bien D devait nous rebâtir à ses frais. Je vous réponds que de ! le pays n'était pas en état de le faire. Il nous a fallu ints trouver plus de vingt-cinq mille livres, tant pour notre bâtiment que pour nos autres nécessités, car ayant tout ude perdu, nous étions dépourvues de tout. De cette somme
ns, À nous en devons seize mille, que nous acquitterons quand LETTR, M. 30
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la divine Providence nous en donnera le moyen. Nous en avons emprunté huit, dont nous ne commencerons à payer la rente qu'en 1656. Le pays nous a aïdées du reste, ce qui n'est pas un petit effort. Je vous dirai que Dieu nous aida l'année dernière d'une façon tout extraordinaire. Comme on ne savait pas en France l'accident qui nous était arrivé, on ne nous envoya aucun secours; mais notre confesseur voyant que nous étions dans la disette et chargées d'un grand nombre d'ouvriers, entreprit de faire valoir une terre que nous avions défrichée, mais que nous avions abandonnée pour travailler au plus pressé.' Il y mit des gens, et y travailla lui-même plus qu'aucun autre; et Dieu bénit tellement sa charité et son travail, que nous y recueillîmes trente poinçons de blé, et seize poinçons de pois et d'orge mondé. On mêle les pois avec le blé pour faire le pain, aussi sont-ils d'un prix égal. L'orge mondé est pour nos bestiaux; nous en faisons aussi des tisanes, qui nous servent de boisson. Ce secours, avec ce qui hous est venu de France, nous a fait passer l’année à quarante personnes que nous sommes, y compris nos ouvriers.
Nous sommes en notre nouveau bâtiment depuis la veille de la Pentecôte; la paroisse avec tout le clergé et un grand concours de peuple, y vint transporter le trèssaint Sacrement du lieu où nous étions logées. L'on y commença l'oraison de quarante heures, qui dura jusqu'au mardi de la Pentecôte. Tout le monde était dans la joie de nous voir logées où nous l'étions auparavant, et hors des grandes incommodités que nous
(1) Cette terre est désignée aujourd’hui par le nom de Fief-Saint-Joseph. Elle est située au nord des plaines dites d'Abruham,
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avions souffertes depuis notre embrasement. Pendant ces trois jours, la paroisse y vint processionnellement avec le peuple chanter la musique : car elle fait ici comme dans une cathédrale, tant pour le chant que pour les cérémonies, que les mieux entendus disent s'y observer avec autant de majesté que dans les chœurs de France les mieux réglés.
Je vous confesserai toujours que vos raisons me semblent très-bonnes, et que je les trouve très-conformes à celles que j'ai souvent, quoiqu'avec tranquillité. Mais la façon avec laquelle Dieu gouverne ce pays y est toute contraire. On ne voit goutte, on marche à tâtons ; et quoiqu'on consulte des personnes très-éclairées et d'un très-bon conseil, pour l'ordinaire les choses n'’arrivent point comme on les avait prévues et consultées. Cependant on roule, et lorsqu'on pense être au fond d’un précipice on se trouve debout. Cette conduite est universelle, tant dans le gros des affaires publiques, que dans chaque famille en particulier. Lorsqu'on entend dire que quelque malheur est arrivé de la part des Iroquois, comme il en est survenu un bien grand depuis un mois, chacun s'en veut aller en France; et au même temps on se marie, on bâtit, le pays se multiplie, ies terres se défrichent, et tout le monde pense à s'établir. Les trois quarts des habitants ont par leur travail à la terre de quoi vivre. Nous allons aussi faire défricher le plus que nous pourrons, tant pour aider à notre nourriture que pour avoir des fourrages pour nos bestiaux. Nous avons quatre bœufs qui nous servent au charroi et au labour, et six vaches, qui nous donnent notre provision de beurre et la plus grande partie de notre nourriture durant l'été, que les filles se passent quasi de laitage. Par une Providence de Dieu ces bes-
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tiaux étaient à notre terre de Saint-Joseph lorsque le monastère fut brûlé, et ainsi ils furent sauvés. Voilà le ménage du pays, sans lequel ni nous, ni les autres ne pourrions subsister, quelque secours qu'on nous donnât du côté de la France.
Mais ce n'est pas ce qui nous y arrête, au contraire ce ménage cause de la distraction; mais c'est la fidélité que nous voulons rendre à Dieu dans les vocations par lesquelles il nous y a si amoureusement appelées. Jusqu'à ce qu'on nous signifie (qu'on nous fasse voir) que sa sainte volonté se contente de nos petits services (rendus jusqu'ici) en ce pays, et qu'il faut les lui aller rendre ailleurs (désormais), nous serons constantes et inébranlables dans nos résolutions. Voilà, mon trèscher fils, le seul point qui me retient ici; et cependant mon âme est, ce me semble, dans la disposition de quitter à chaque moment, si sa divine Majesté le veut. C'est là que je trouve ma paix et mon repos.
L'an passé une personne de France, qui ne savait pas «encore la nouvelle de notre incendie, me conseillait de moyenner (prend: e des mesures pour) notre retour en France, me disant que l'on n'en serait que bien édifié; que j'en serais quitte pour une petite confusion, et qu'on en rirait un peu, mais que cela serait bientôt oublié. Je vous confesse que cette proposition me parut si basse, et ces motifs si naturels, que je n'y fis point de réponse. Je ne doutais pas néanmoins que, dans l'esprit de plusieurs, la chose n’arrivât ainsi; mais si Dieu avait permis que nous retournassions en France, j'y retournerais avec la même tranquillité et le même contentement d'esprit que je suis venue ici, parce que l'obéissance qui m'y a amenée m'en retirant, il me semble que je serais très-bien soutenue, étant appuyée
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le sur les ordres de Dieu; en ce cas je me mettrais fort peu: | { [5 {1 là - en peine des jugements des hommes, qui sont souvent 14! }l # fort éloignés des jugements de Celui à qui nous devons MR ! " faire gloire d'obéir. MIA | Je vous dis donc que comme nous ne voyons rien PRE EL ! ” de certain en ce pays, aussi n'y voyons-nous rien de (] Lt Re nouveau qui nous doive plus faire craindre qu'aupa- M L Fe ravant. Plusieurs néanmoins ont été effrayés de l'acci- | à | sé dent dont je vous ai parlé, qui est que M. le Gouverneur ‘14 1} " dés Trois-Rivières, très-brave et très-honnête gentil- | Il kk | homme, a été tué par les Iroquois avec vingt-deux | 1h sb Français, dans un combat où il s'est exposé dans les Lil sh bois, contre le sentiment de ceux qui l’accompagnaient, 1H se et qui avaient l'expérience de la façon d'agir de ces {l À pou barbares. Cette défaite est de conséquence, non-seule- PAUL À a ment en elle-même, mais encore dans ses suites. Car Welt À ais outre qu'il y a encore plusieurs Français de marque L || pris et emmenés captifs, et que plusieurs femmes sont r . demeurées veuves, c'est que jusqu'ici les Iroquois ne É || "0 croyaient pas avoir rien fait, parce qu'ils n'avaient eu LL. | Re aucun avantage sur les personnes d'épée : mais aujour- 4 i d'hui qu'ils ont tué le Gouverneur des Trois-Rivières, h | 24 ils s'imaginent être les maîtres de toute la Nouvelle- i | lé. TR 1h ai France; car ces gens-là ne font pas de distinction, et d {} D) ils deviennent insolents au dernier point. On ne les 1 int i 8 LAS : ; 1} si craint point dans les habitations, mais dans les lieux | |] | ps écartés et dans les maisons qui sont proches des bois. all s L'expérience qu'on a qu'il n’y a rien à gagner à les | fr poursuivre fait qu'on se tient seulement sur la défen- | sa sive, et c'est bien le meilleur. Si M. du Plessis en eût |
usé de la sorte, ce malheur ne lui serait pas arrivé ni db à ses gens; mais son courage l'a perdu. n Les Iroquois craignent extrêmement les canons, ce
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qui fait qu'ils n'osent s'approcher des forts. Les habitants, afin de leur donner la chasse et de la terreur, ont des redoutes en leurs maisons pour se défendre avec de petites pièces. Pour nous, nos armes sont la protection de la sainte Vierge et de nos bons Anges. Nos gens ont pourtant quelques armes à feu, dont ils ne se sont point encore servis contre les Iroquois, mais seulement à giboyer aux tourtes (tourterelles) et aux canards, l'été et l'automne quand nous avons des malades; car hors de là nous ne nous en mettons point en peine, la nécessité de nos affaires les attachant à des emplois plus utiles. Ils sont dix en nombre, et s'il y avait sujet de craindre les Iroquois, nous les mettrions en lieu de nous défendre. Mais après tout, si Dieu ouvrait les yeux à cet ennemi, qui est assez fort pour tout perdre, tout le pays serait en grand hasard; mais nous expérimentons sans cesse des protections qui n’appartiennent qu'à un Dieu fort et puissant.
Le révérend Père Buteux a été massacré par ces barbares, étant en sa mission des Attikamek, et il a reçu la couronne à son tour avec un soldat français qui l'accompagnait et plusieurs de ses néophytes. C'est une perte incroyable pour la Mission, mais il faut bénir Dieu qui prend son temps pour couronner ses martyrs et récompenser ses ouvriers. Ils ont aussi donné sept coups de hache à une femme française de Mont-Réal, qui n’a pas laissé de se défendre généreusement. Elle en a jeté un sous ses pieds et s'est sauvée, car ayant crié, elle fut entendue du fort; on alla au secours et elle fut mise en liberté. Ils n'ont pas toujours tellement l'avantage qu'ils ne souffrent quelquefois du déchet (des échecs). L'on a gagné deux victoires sur eux, où l'en a pris deux de leurs plus grands capitaines, que l'on a fait
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presq dantes bonne par ce (expé au foi traite, travai trafic « marso mence Je * la Mèr et par!
un par qu'elle gloire.
De
brûler tout vifs. C'est ce qui les a irrités et fait venir au nombre de deux cents, divisés en deux bandes, pour
2 attaquer et brûler les Trois-Rivières. Ils ont fait leur le coup à la hâte et se sont aussitôt retirés, emmenant “ avec eux les prisonniers dont j'ai parlé, avec cinquante de bêtes à cornes qui appartenaient aux habitants du lieu. te Quant au trafic, les traites du côté du Sud sont ss presque anéanties; mais celies du Nord sont plus abon- *# dantes que jamais. Si l'on était exact à apporter de nt bonne heure les marchandises de France, en sorte que à par ce retardement les castors ne fussent point divertis “il | (expédiés) ailleurs, les marchands seraient riches. Mais va au fond, tandis que les habitants s'amusent à cette ti traite, ils n'avancent pas tant leurs affaires que s'ils de travaillaient à défricher la terre, et s'attachaient au vi trafic de la pêche et des huiles de loups marins et de ui marsouins, et autres semblables denrées, dont on commence d'introduire le commerce.
“ Je vous ferai savoir par une autre voie la mort de t la Mère Marie de Saint-Joseph. Priez pour nous toutes, ui et particulièrement pour moi, afin que je puisse être ne un parfait holocauste à la divine Majesté, en la manière ir qu'elle jugera la plus convenable pour sa plus grande “ gloire.
De Québec, le 1” septembre 1652.