‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 117 sur 127 · LETTRE CVIII · texte numérisé non relu

LETTRE CVIII

A LA COMMUNAUTÉ DES URSULINES DE TOURS

Récit de la vie, des vertus et de la mort de la Mère Marie de Saint-Joseph,

Mes révérendes Mères,

Dans le dessein que j'ai de vous faire le récit de la vie et des vertus de la Mère Marie de Saint-Joseph, ma très-chère et très-fidèle compagne, religieuse professe de votre maison, et assistante de celle-ci, je tiendrai (j'attribuerai) à une grâce du Ciel bien parti-

culière si je puis me ressouvenir de tout ce que j'en À

sais, mais il y a tant de choses à dire, que j'ai crainte que quelque chose n'échappe à ma mémoire. Je ne dirai rien que je n'aie vu depuis vingt-deux ans que j'ai eu le bonheur de la connaître et de converser avec elle, ou que je n'aie appris, soit d'elle-même dans les entretiens familiers et de confiance que nous avons eus ensemble, soit des personnes spirituelles avec qui elle a conféré des secrets de son intérieur et des grâces extraordinaires qu'elle avait reçues de Dieu. Mais quoi que je puisse dire, ce sera toujours peu en comparaison de ce que son humilité nous a tenu caché, dans le dessein qu'elle avait de ne plaire qu'à Dieu et de n'être connue que de lui seul. Je tâcherai néanmoins de dire ce que j'en sais, tant pour la consolation de nos

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DE LA MÈRE MARIE DE L'INCARNATION. 475 Mères de France, que pour servir d'exemple à celles

| qui nous succèderont à l'avenir dans ce monastère.

De sa naï:sance, de son enfance et de son éducation.

Dieu la fit naître en Anjou le septième de septembre de l'année mille six cent seize. Son père fut M. de la

B Troche Saint-Germain, et sa mère madame Jeanne

Raoul, tous deux également recommandables, tant par leur noblesse que par leur piété. Dès qu'elle fut au monde, madame sa mère eut de puissants mouvements de la dédier au service de Dieu et de la mettre sous la protection de la très-sainte Vierge, afin qu'elle en prit elle-même le soin et la conduite, et qu'elle la donnât pour épouse à son Fils. Il parut peu de temps après que Notre-Seigneur avait accepté ce présent ; car elle était encore entre les bras de sa nourrice, qu'il lui avança l'usage de sa raison et lui donna des inclinations extraordinaires pour la vertu. Elle n'avait pas encore quatre ans qu'elle donna une preuve bien sensible de celle qu'elle avait pour la pureté. Madame sa. mère se promenant dans les allées du bois, l'envoya quérir par un domestique, pour prendre avec elle quelque divertissement. Cet homme, qui la portait entre ses bras ; l'ayant touchée à nu, soit par hasard ou

2 autrement, elle en demeura inconsolable, et elle cria

et pleura tant qu'on ne la put apaiser. Un homme de qualité voyant l'aversion qu'elle avait de ceux de son sexe, voulant se divertir, la baisa à la dérobée, mais elle eut tant d'horreur de cette action, qu'elle lui donna un soufflet de toute sa force, dont il reçut bien de la confusion. Monsieur son père la voyant ainsi portée à fuir

la vue des hommes, et que sans savoir ce que c'était

que la religion, elle disait sans cesse qu'elle voulait être À religieuse, l'irritait souvent par récréation, lui disant À

qu'il la voulait marier avec un petit gentilhomme de

son âge, et feignant que de petits présents qu'il lui À

faisait étaient de sa part. es récréations, quoiqu'innocentes, l'affligeaient étrangement et la faisaient quel- ‘quefois souffrir de telle sorte, que si madame sa mère

n'eut persuadé monsieur son père d'y mettre fin, elle À

fût morte de douleur.

Cette pieuse mère menait presque partout avec elle À

cette fille de bénédiction, et lui donnait de grands exemples de piété et de charité envers les pauvres, Elle, de se part, en profitait; car elle les aimait si tendrement qu'elle leur donnait tout ce qu'elle pouvait avoir en son particulier. Elle m'a quelquefois dit que ni elle ni mesdemoiselles ses sœurs n'osaient quitter la chambre sans permission, mais qu'elle se dérobait souvent pour porter aux pauvres son déjeuner, sa collation, et ce qu'elle pouvait prendre à la cuisine. Il y avait un bon vieillard que messieurs ses parents logeaient dans une tour du portique de la maison. C'était celui-là qu'elle visitait, et à qui elle donnait ses petits présents,

le consolant dans les infirmités de sa vieillesse. Elle 4

faisait ces coups secrètement et à la dérobée, car comme

elle gâtait ses habits, elle craignait que sa gouvernante

ne l’accusât, et qu'on ne lui défendit ensuite ces petites actions de charité. On la découvrit enfin et l'on en fit le rapport à sa pieuse mère, qui, bien loin de la reprendre, fut ravie de voir de si belles inclinations dans cette aimable fille. Elle la fit venir pour l'animer encore

davantage, et lui donna une permission générale de É

donner l'aumône et de l'accompagner quand elle irait

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| même de l'argent, qu'elle employait avec un singulier

plaisir de son cœur à faire nourrir et élever plusieurs pauvres enfants, et à faire beaucoup d'autres œuvres de charité. Après qu'elle eut cette permission, et qu'elle se vit délivrée de la contrainte où elle était auparavant,

A il lui semblait voler, lorsqu'elle visitait les pauvres | pour les consoler et pour panser leurs plaies et leurs

ulcères. |

Dès que cette chère fille commença d'avoir l'usage de la raison, madame sa mère la voulut enseigner elle-même, ne voulant confier à personne le soin de

1 son éducation. Elle lui inspira avant toutes choses un

grand amour envers la très-sainte Vierge, à quoi elle prit tant de goût, que quand elle s'entendait appeler

! Marie, elle sentait une joie toute particulière de porter

ce nom, et elle s’en glorifiait contre celles qui en avaient un autre. Aussi paraissait-il que cette mère de piété

l'avait prise en sa protection, par l'inclination qu'elle

lui donnait à la piété, et lui faisant mépriser les vanités

Y du monde : car elle haïssait étrangement les affiquets à et vains ornements des filles de son âge et de sa qualité,

et elle ne pouvait se gêner (résigner) à conserver ce qu'on lui donnait pour se parer. Elle estimait une

2 petite bergère, qu'elle voyait garder des brebis, beauà coup plus heureuse quelle, parce qu'elle n'avait ni

gants, ni masque, ni autre chose semblable à conserver.

Tout cela faisait voir à ses parents que Dieu avait eu agréable le dessein qu'ils avaient eu dès sa naissance de la lui consacrer. Cela les consolait extrêmement,

à quoique du côté de la nature ils vissent bien que la

privation d’une si chère fille leur dût être fort sensible.

Ses parents la mettent en pension aux Ursulines de Tours, où elle donne

des marques de piété, de sagesse et de zèle pour la vie religieuse.

Madame sa mère qui demandait souvent à Dieu qu'il lui plût de lui faire connaître où elle la devait placer pour être instruite et élevée selon sa volonté, se sentit fortement inspirée de la mettre en pension aux Ursulines

de Tours, dont elle avait entendu faire état, et qui 4

s'étaient établies depuis peu en cette ville. Elle en prît facilement la résolution, parce qu'elle estimait particulièrement les Ordres qui sont destinés à l'instruction, à quoi aussi elle voyait que sa fille était portée. Elle

la mena donc à Tours, quoiqu'elle ne fût alors âgée que À

de neuf ans, et la mit entre les mains de la révérende

Mère Jeanne du Teil, qui était alors supérieure de ce À

monastère, et de la Mère Françoise de Saint-Bernard, qui en était sous-prieure. Celle-ci la reçut comme un présent du Ciel, et lui a depuis tenu lieu de Mère pour l'éducation, et l'a été en effet dans la vie spirituelle, jusqu’à ce qu'elle soit passée dans le Canada.

Dès qu’elle fut parmi les pensionnaires, l'on reconnut

qu’il y avait des grâces et des vertus extraordinaires :

en cette jeune demoiselle. Ses compagnes l'aimaient et

recherchaient d'être aimées d'elle ; car elle était si sage |

et si grave pour son âge, qu'elles la regardaient comme

leur petite mère et directrice. Ses maîtresses avaient à

tant d'estime de sa sagesse, qu'elles lui laissaient le soin de beaucoup de choses avec autant d'assurance que si c'eût été une religieuse, surtout en ce qui regardait l'instruction du catéchisme, et l'inspection sur les mœurs de ses compagnes. Celles qui vivaient de ce temps-là pourraient dire beaucoup de choses sur ce sujet.

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Elle devint fort infirme, soit par l'impureté de l'air, soit par la qualité de la nourriture : car comme nos Mères étaient fort pauvres en ces commencements, les pensionnaires s'en ressentaient un peu. Les médecins ayant jugé à propos de lui faire respirer l'air natal, sa mère la vint quérir pour la mener en sa maison. Ce lui fut une affliction très-sensible de quitter un lieu qu'elle regardait comme son paradis, car ayant dessein d'être religieuse, elle craignait que cet éloignement ne fût un obstacle à son désir. C'est pourquoi elle faisait son possible pour cacher son mal, et elle le supportait avec une patience héroïque; mais comme il était grand, parce que c'était un asthme et fluxion sur le poumon accompagnés de fièvre, elle ne le put longtemps dissimuler. On la porta doucement à céder, à quoi elle donna les mains, sur la promesse qu'on lui fit de la ramener en peu de temps.

Elle ne fut pas longtemps dans la maison de ses parents, qu’elle ne recouvrât sa santé et ses premières forces. Et quoiqu'elle ne fût alors âgée que de douze ans, elle signala son zèle et sa ferveur pour le salut des âmes. On la voyait continuellement catéchiser les domestiques et les personnes de dehors qu'elle pouvait rencontrer, et qu’elle croyait en avoir besoin. Messieurs ses parents étaient ravis de l'entendre, et ils ne pouvaient concevoir qu'une fille de cet âge eût pu parvenir à une telle capacité à moins d’une faveur du Ciel toute particulière. Sa piété s’accordait avec son zèle, car elle faisait oraison mentale, se confessait et communiait souvent. Quand il fallut lui faire des habits, elle en demanda de bruns et de simple laine, ce que sa mère lui accorda quoiqu'avec répugnance. On la voyait mortifiée, modeste, douce, humble et obéissante, et ces dispositions de

vertu jointes à ses belles qualités naturelles, surtout à un bon esprit et à un excellent jugement, la faisaient regarder d'une autre manière que par le passé. Jusqu’alors on l'avait chérie et caressée, mais sa vertu et sa maturité commencèrent à la faire honorer et respecter de tout le monde.

A peine eut-elle passé quatre mois avec Messieurs ses parents qu'elle commença à presser son retour aux Ursulines de Tours. Elle y trouva de la résistance; mais comme l'amour est ingénieux, elle fit si bien qu'elle en vint à bout. Quelque désir qu'elle eût de les quitter, elle ne le put faire sans une vertu héroïque, car elle les aimait tendrement, particulièrement sa mère, de l'affection de laquelle elle était toute pénétrée, par les preuves qu'elle lui en avait données en mille manières: mais l'amour et le service qu'elle voulait rendre à Dieu et à la très-sainte Vierge l'emportèrent par-dessus toutes les tendresses naturelles. Eux, de leur côté, étaient si vivement touchés de cette séparation, qu'ils ne purent se résoudre de la conduire, ni même de lui dire adieu; mais ils prièrent une de leurs parentes de la vouloir accompagner, ce qu'elle fit.

Cette fille qui, comme j'ai remarqué, avait le jugement mûr, et le naturel très-excellent, quelque généreuse qu’elle fût, pensa pâmer de douleur au moment qu'elle les quitta. Mais ce sentiment naturel étant passé, elle ressentit en son âme une joie nonpareille d’avoir rompu les liens qui seuls pouvaient l’attacher au monde. Elle va donc au lieu où elle voulait se sacrifier à Dieu et à sa sainte Mère. Elle y fut reçue avec des démonstrations toutes particulières de tendresse et d'affection. On la remit avec les pensionnaires, où elle pratiquait les mêmes exercices que la première fois,

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mais, d'une manière bien plus élevée et plus parfaite. Elle n'y fut pas longtemps sans retomber dans ses infirmités, qu'elle cachait autant qu'il lui était possible. Cependant son désir d'être religieuse ne lui donnait pont de repos, elle faisait sans cesse des vœux à la sainte Vierge, afin qu'elle lui donnât la santé nécessaire à cet effet, et qu'elle fût la protectrice de sa vocation. D'ailleurs elle faisait des poursuites continuelles auprès de nos Mères pour être admise au noviciat, non en qualité de novice, parce qu'elle n'avait pas l’âge, mais pour y porter l'habit de postulante, et par ce moyen assurer sa vocation. Et en effet, elle en fit faire un qu'elle porta jusqu’à ce qu'elle eut l’âge convenable.

Elle est reçue au noviciat.

Nos Mères étaient sensiblement touchées de la voir dans ce saint empressement, qu'elles regardaient comme une opération du Saint-Esprit. Elles ne se pressaient pas néanmoins de lui accorder ce qu'elle demandait, à cause de ses infirmités. Elle redoublait ses instances, les assurant qu'elle se porterait bien aussitôt qu’elle serait dans le noviciat. Une ferveur si pressante commençait à les fléchir, et elles espéraient obtenir de leurs supérieurs la dispense nécessaire. M. et Madame de la Troche ayant appris ce qui se passait, ne voulurent point permettre qu'elle entrât au uoviciat, qu'elle n'eût l'âge accompli; outre qu'avant que de rien résoudre, ils étaient bien aises de voir quelle serait l'issue de sa rechute. Elle cependant, qui ne se contentait pas des raisons des uns ni des autres, redoublait ses empres-

sements. On la trouvait sans cesse aux lieux de passage, LETTR. M 31

priant à genoux qu'on lui donnât entrée au noviciat, que cette grâce la guérirait assurément, que le refus au contraire la ferait mourir, et que cela se faisant à l'insu de ses parents, ils n'en auraient point de ressentiment. Tant de ferventes sollicitations lui firent enfin accorder ce qu'elle désirait, mais à la condition qu'elle avait proposée, que la chose demeurerait secrète; l'on y en ajouta une autre, savoir que si ses parents en avaient la connaissance, et qu'ils ne la trouvassent pas bonne, elle sortirait sans réplique. Elle fut donc reçue au noviciat, et ce qui est admirable, à peine y fut-elle entrée, qu'elle se trouva parfaitement guérie. L'on attribua une guérison si subite à la très-sainte Vierge, à qui elle avait fait tant de vœux, et qu'elle avait prise pour la protectrice de sa vocation. Son cœur étant content, et son corps dans une pleine santé, elle avait continuellement des lettres en campagne pour prier Madame sa mère de permettre qu'elle entrât au noviciat. Elle ne le permettait pas, mais pour ne la point affliger, elle la consolait par ses amies ou par elle-même, car elle demeurait alors à sa maison des Hayes qui n'est qu'à huit lieues de Tours. Elle l’assurait qu'elle contribuerait de tout son possible à lui faire posséder le bien qu'elle désirait, mais dans son temps et non plus tôt. Ainsi elle la traitait comme pensionnaire, ne sachant pas qu'elle fût au noviciat, ni qu'elle possédât déjà le bien qu'elle demandait.

A mesure qu'elle avançait en âge, son zèle croissait pour être religieuse, et elle en écrivait continuellement à ses parents. Sa mère vint exprès à Tours pour la visiter, et pour éprouver sa vocation. Pour cet effet elle la retira du noviciat, où elle était postulante, et la ena dans une maison séculière, où elle la retint trois

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Après qu'elle fut rentrée dans le noviciat, le ressouenir des caresses de sa mère lui fut une étrange

tentation. Le démon s'en servit pour la troubler, lui faisant voir d'un autre côté la bassesse, la misère, et les souffrances de la vie religieuse. Le combat fut grand, et dans les agonies extrêmes qu'elle souffrait, elle s’adressait à la très-sainte Vierge, sa bonne Mère et son refuge ordinaire. Il n'y avait ni dévotion, ni industrie dont elle ne s'avisât pour gagner ses bonnes grâces. Elle se nourrissait d'espérance; mais pourtant les caresses de sa mère ne pouvaient sortir de son esprit. Elle ne déclara sa peine à personne, de crainte que son dessein ne fut traversé ou retardé; mais elle prit la résolution de franchir cette difficulté, et d'être fidèle à Dieu en embrassant les maximes de l'Evangile.

Le jour auquel elle devait prendre l'habit étant venu, messieurs ses parents voulurent qu'elle fut interrogée par le supérieur de la maison dans le parloir extérieur. Ils furent encore là témoins de la fermeté de sa vocation. Mais voici une seconde attaque. Après que sa mère l'eut vêtue des habits conformes à sa condition, et avec lesquels elle devait paraître à la grille, elle la prit entre ses bras, et comme pâmée de douleur de perdre une si chère fille, la serra si longtemps sur son sein sans parler, qu'enfin son père qui craignaiït qu'il n'arrivât quelque accident, fut contraint de les séparer. Il mena sa fille à la porte de la clôture où la Communauté l’attendait, et faisant réflexion que c'était le lieu où se devait faire la dernière séparation, il fut tellement attendri qu'il ne put ni parler ni lui dire adieu. Elle m'a avoué depuis que cette dernière attaque lui fut encore plus rude et plus sensible que la première. Elle jeta quelques larmes, mais cela fut si passager, que la considérant durant la cérémonie je ne m'en aperçus point, mais je remarquai une gravité et modes-

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Elle reçoit le voile de novice. Sa fidélité à la pratique de la règle et sa dévotion envers la très-sainte Vierge.

Elle reçut donc l'habit de novice avec une dévotion et une présence d'esprit admirables. Je fus mise en ce temps-là au noviciat, où j'étais ravie de voir, en une fille de quatorze ans, la maturité d'une personne de trente, et la vertu d'une religieuse consommée. Elle possédait éminemment l'esprit des règles et les maximes de la vie religieuse, et les pratiquait avec une merveilleuse fidélité, en sorte qu'il paraissait dès lors qu'après sa profession elle serait capable de tous les emplois d'une Communauté. Je voyais claireîïent que la très-sainte Vierge la conduisait comme par la main, et qu'elle la préparait pour en faire une digne épouse de son Fils. Il ne se peut voir un plus tendre amour que celui que cette jeune novice avait pour cette divine Mère. Outre ses entretiens familiers, elle avait en elle une confiance toute filiale. Elle lui donnait tout le temps qui lui restait après les pratiques de la règle, qu'elle mettait même, ainsi que tout le reste, entre ses mains. Elle inventait mille dévotions pour l'honorer. On la voyait toujours à ses pieds. Quand elle avait commis quelque imperfection, quoique légère, car elle n'en commettait point de bien considérables, elle se jetait aussitôt entre ses bras, comme une fille pleine de confiance entre les bras de sa mère. Elle lui disait amoureusement : Ah! ma très-chère Mère, couvrez, s'il vous plaît, mes fautes ; effacez les de mon âme, afin

qu'il n'en paraisse rien aux yeux de votre Fils, et je promets de vous faire telle ou telle dévotion. Après ces paroles elle ressentait l'effet de sa confiance, et elle expérimentait en son âme le secours de cette divine Mère.

Cette protection si sensible de la sainte Vierge faisait qu'elle avait pour elle un amour de jalousie, croyant qu'on lui faisait tort de ne se pas adresser à elle préférablement à tout ce qui est au-dessous de Dieu, Nos chères Mères de Tours qui étaient avec nous dans le noviciat, en pourraient dire davantage, et elles en sont plus capables que moi. Je dirai seulement qu'elle m'a souvent assurée que ses premières années de religion jusqu’à l’âge de vingt ans, ont été toujours consacrées à cette très-aimable Mère, et qu'elle lui était redevable après Dieu, de la grâce de sa vocation et de toutes les autres qui l'ont suivie.

Sur la fin de son noviciat, elle écrivait sans cesse à Messieurs ses parents pour les supplier de ne point retarder sa profession, et de se trouver sans délai au jour destiné à cette cérémonie. Ils n’y manquèrent pas; mais ils voulurent encore faire une épreuve de sa vocation. Celle-ci fut la plus violente de toutes, et elle était fondée comme les autres sur-les tendresses de sa mère. Son bon naturel ne se put démentir en cette rencontre, car il lui semblait que son âme se voulût séparer de son corps, pendant qu'elle s'allait séparer pour toujours de sa mère. Elle n'en disait rien néanmoins, de crainte que si sa peine eût été connue, elle n'eût empêché, ou du moins retardé le bonheur de sa profession. Elle voulait dans le fond de son cœur être fidèle à Dieu et à la sainte Vierge, et pour être délivrée de ses peines, elle offrait de nouveaux vœux à cette

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-Mère de bonté. Elle ne pouvait aimer le monde, parce qu'elle le voyait comme un gouffre de perdition; son cœur ne tenait plus qu'à sa mère, et encore elle voulait bien la quitter pour être fidèle à Dieu; mais, dans la tendresse de son naturel, elle craignait de perdre courage. Lorsqu'elle était dans ses combats, elle vit en songe une échelle, qui d'un bout touchait la terre et de l'autre le ciel. Un grand nombre de personnes y montaient avec le secours de leurs bons anges, qui essuyaient leurs sueurs dans le travail qu'ils avaient à monter. Plusieurs tombaient à la renverse dès le bas de l'échelle, les autres du milieu, les autres de plus haut, mais il y en avait d'autres qui montaient courageusement jusqu'au haut, correspondant au secours de leurs bons anges. Je ne sais pas ce que signifiait ce

Songe ou cette vision, mais elle l'expliqua du noviciat

de la vie religieuse, dans lequel quelques-uns perdent cœur dès le commencement, les autres au milieu, les autres étant plus avancés; et où enfin il y en a qui arrivent à la perfection, qui est le haut de l'échelle. Elle prit ce songe pour un avertissement du Ciel, qui lui donna un nouveau courage, et au même temps son cœur se trouva rempli d'une force céleste, qui la rendit victorieuse de l'amour des parents aussi bien que de celui du monde,

De sa profession et de son zèle pour le salut des âmes.

Elle fit donc profession à l'âge de seize ans, et cet engagement lui fit redoubler le pas, et pratiquer la vertu d'une manière bien plus pure et plus dégagée qu'elie n'avait fait durant sn noviciat. Elle avait

surtout un zèle extraordinaire pour l'avancement de la gloire de Dieu et du salut des âmes. L'on avait remarqué dès son enfance que son cœur se portait de ce côté-là, et ce fut la raison pour laquelle sa mère la mit en pension aux Ursulines plutôt qu'ailleurs, croyant que cet ordre, qui s'applique à l'instruction des filles, serait plus conforme à son inclination. Elle y fut appliquée dès le noviciat, parce que l'on avait vu lorsqu'elle était parmi les pensionnaires, qu'eiis y avait une grâce particulière. Etant professe, on la remit en ce saint exercice, dans lequel elle fit paraître son zèle d'une manière tout extraordinaire. J'avais un jour entre les mains la vie de saint François Xavier, à qui elle avait porté une dévotion singulière dès son enfance, à cause du zèle qu'il avait eu pour la conversion des peuples à la foi de JÉsus-CHRrisT. Son cœur même se sentait porté à l'imiter, mais elle ne savait de quelle manière elle le pouvait faire. Elle me prit ce livre, et je le lui donnai volontiers avec la permission de notre révérende Mère. Cette lecture alluma un nouveau feu dans son cœur, et la flamme de son zèle se nourrissait par les exemples qu'elle voyait, en attendant qu'il plût à Dieu de lui faire naître les occasions de lui rendre service dans l'instruction des âmes rachetées du sang de son fils.

Dans ce temps-là l'on commença à faire des Relations de ce qui se passait dans la nouvelle France et des grandes conversions qui s’y faisaient; le révérend Père Poncet, ou quelque autre des révérends Pères m'en envoyait une tous les ans, sachant que l'on y traitait d'une matière qui était à mon goût. Cette lecture échauffait son cœur et renouvelait ses désirs; et comme elle savait que je soupirais après le bonheur de me sacrifier pour le salut des filles sauvages, elle me découvrit

enfin le de la pe tant du de sa co qui occ que cett quoi ell travaux satisfair Cepen de bon savoir à l'institut.

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enfin les secrets de son âme. Mais ce qui lui faisait de la peine était qu'elle y prévoyait bien des obstacles, tant du côté de ses p.rents qu'à cause de son sexe, de sa condition et de sa jeunesse. Dans ces difficultés, qui occupaient son esprit, elle ne se pouvait persuader que cette vocation pût jamais avoir son effet; c'est pourquoi elle se contentait d'offrir à Notre-Seigneur les travaux des missionnaires, croyant par ce moyen y satisfaire autant qu'il était en son pouvoir.

Cependant elle crut qu'elle se devait appliquer tout de bon à ce que Dieu demandait ‘elle actuellement, savoir à la pratique des règles et aux fonctions de l'institut. Elle le fit en effet, car il ne se pouvait rien voir de plus exact à la régularité. Sa modestie était tout angélique, et sa gravité ravissait tout le monde. Un jour un certain religieux, mais qui l'était plus de uom et d'habit que d'effet, pour la raison que je dirai, lui rendit visite, parce qu'il connaissait Messieurs ses parents. Après plusieurs entretiens, qui ne lui plaisaient guère, il la pria de se dévoiler devant lui. Elle le supplia avec beaucoup d'humilié de l'en vouloir dispenser, disant qu'elle n'avait pas permission de le faire, outre que, pour l'entretenir, elle n'avait besoin que d'oreilles pour l'entendre parler, et d'une langue pour lui répondre, qu'elle avait l'un et l'autre sans être obligée de se découvrir le visage. Ce refus ne le contenta pas, mais il fit de nouvelles instances, ajoutant que personne n'en saurait rien et qu'elle ne devait point craindre de lui donner cette satisfaction, de laquelle il se tiendrait fort obligé. Cette demande appuyée sur des motifs si bas et si humains, donna tant d'horreur à cette jeune religieuse, qu'elle lui répondit sévèrement que Dieu était présent, que c'était à lui qu'elle portait respect,

et qu'elle ne voulait point d'autre témoin de ses actions que lui. À ces paroles il demeura fort confus, et elle, prenant congé de lui, le quitta.

De sa dévotion envers saint Joseph, et de sa vocation pour le Canada.

Dans la tendresse de cœur qu'elle avait pour la trèssainte Vierge, elle avait une peine très-grande dans son intérieur, de ce qu'elle n'en avait point, à ce qu’elle croyait, pour saint Joseph. Elle croyait que ce n'était pas aimer cette divine Mère, que de ne pas aimer son très-chaste époux. C'est pourquoi elle lui demandait souvent si elle n'aurait pas pitié d'elle, et si elle ne la donnerait pas à ce saint patriarche; craignant que ce ne fût en elle une marque de réprobation de re lui pas appartenir. Ce n'est pas que dans le fond elle n'aimât beaucoup ce grand saint; mais elle ne ressentait pas, à ce qu'elle disait, sa protection comme elle ressentait celle de la sainte Vierge.

En ce temps-là la Mère prieure des Ursulines de Loudun alla à Annecy par l'ordre de monseigneur l'évêque de Poitiers, pour rendre ses vœux au sépulcre du bienheureux François de Salles, Elle passa par notre monastère de Tours, portant avec elle la sainte onction avec laquelle saint Joseph l'avait guérie d'une maladie mortelle lorsqu'elle était à l'agonie. Cette onction rendait une odeur qui n'était point de la terre, et elle portait une vertu miraculeuse et toute céleste. La Communauté la baisa et seniit la suavité de cette odeur, et tout ensemble son opération qu'elle porta jusque dans le fond de l'âme. Il n’y eût que notre chère sœur qui ne ressentit point ni l'odeur ni son effet. Cette singularité

l'affli craint son v notre lui do la sai Notre humil de co mais son e ce sai dans 1 avait un tel aperçu presse manièr nauté, où elle ce tem] vait qu spécial, sainte elle sen opéraie qu'elle toute & secours Il lu avant 1!

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l'affligea tout de nouveau, et la mit dans de nouvelles craintes. Cependant cette révérende Mère poursuivit son voyage, au retour duquel elle passa encore par notre monastère. Toute la communauté la supplia de lui donner encore la consolation de voir et de baiser la sainte onction. Elle l’accorda fort obligeamment. Notre chère sœur s'y présenta à son tour dans un esprit humilié au dernier point, mais pourtant toute pleine de confiance que la sainte Vierge ne la rebuterait pas, mais qu'elle la donnerait à son Epoux. Son désir eut son effet: car non-seulement elle ressentit l'odeur de ce saint baume, mais encore elle en fut pénétrée jusque dans le fond de son âme avec l'effet de la grâce qu'elle avait demandée. Cette opération céleste la mit dans un tel transport ‘l'esprit, que la révérende Mère s'en aperçut, et lui dit en souriant : Voici un cœur que Dieu presse puissamment. Il le pressait en effet d'une telle manière, qu'elle se dégagea secrètement de la Commu-

nauté, et s'alla enfermer dans la grotte de saint Joseph, où elle demeura cachée environ deux heures. Durant

ce temps-là Notre-Seigneur lui fit connaître qu'il vouvait que saint Joseph fût son père et son protecteur spécial, et qu'elle fût sa fille comme elle l'était de la sainte Vierge. Cependant elle fondait en larmes, et elle sentait en son âme des écoulements de grâces qui opéraient en elle cette filiation avec tant de certitude, qu'elle n'en pouvait douter. Cette certitude lui a duré toute sa vie, durant laquelle elle a expérimenté des secours très-particuliers de ce saint patriarche.

Il lui arriva une chose fort extraordinaire un an avant notre départ pour le Canada, et lorsque personne ne pensait que ce dessein pût jamais s'exécuter, Une nuit, elle se trouva en esprit à l'entrée d'une place

très-belle et spacieuse, toute fermée de maisons et de boutiques remplies de tous les instruments de vanité, où les gens du monde ont coutume de se rendre et de se perdre. Elle demeura ferme à l'entrée de cette f | place, tout effrayée de voir que tous ceux qui y entraient étaient insensiblement attirés à ces boutiques, où ils étaient charmés du faux brillant de leurs vanités, et }, | s’y laissaient prendre comme dans des piéges. Ce qui f l'épouvanta le plus, fut d'y voir un religieux s'y égarer 1 et s'y perdre de telle sorte qu'elle ne le vit plus paraître,

il Ne sachant donc par où passer pour aller au lieu où elle se devait rendre, d'autant qu'il n’y avait point ai d'autre chemin que celui où il y avait un si grand (pl | risque de se perdre, elle ne savait à quoi se résoudre. VER Lorsqu'elle était dans cette perplexité, elle aperçut À À. que, tout le long de cette place, une troupe de jeunes lf gens fort résolus, mais assez mal faits et habillés lt comme des sauvages, se partagea en deux bandes, qui ik firent comme deux haies par le milieu desquelles elle 4 passa sans péril. Lorsqu'elle passait, elle entendit 4) distinctement ces paroles : C'est par nous que tu seras ensem] ni sauvée : mais jetant les yeux sur le guidon ou étendard, pour 1 LP elle remarqua qu'il était écrit d’un langage inconnu une pr 1 | et qu'elle ne put entendre. Elle ne put connaître plus MN pureté (4 distinctement qui étaient ceux à la faveur desquels en ce “| }. elle sortit d'un si grand péril (quelques-uns ont cru que hasard | {l c'étaient les bons anges des sauvages); mais elle remar- capabl | |. qua que le religieux qui s’y était perdu, était celui | angéli RE dont j'ai parlé, qui lui voulait faire lever ie voile avec Dan IN tant de curiosité, et qui, par effet, a depuis apostasié | j'ai pa À | deux fois de sa religion. glissar 4 Quoiqu'’elle ne connût point les sauvages qui l'avaient de la Î (| préservée des dangers où elle s'était trouvée, et qu'elle | m'en :

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ne pensât point actuellement au Canada, Dieu néanmoins disposait secrètement son cœur et son esprit pour y aller consumer sa vie au service de ces âmes abandonnées, quand l'occasion s'en présenterait. C'est pourquoi, dans la suite des temps, elle me demandait dans nos entretiens familiers si je n'avais point de connaissance que l'on dût y aller; si moi-même je n'étais point destinée pour ce dessein, et qui était celle qui me devait accompagner. Ah! disait-elle, que j'aurais de contentement, et que je m'estimerais heureuse de donner ma vie dans une si sainte expédition! Une seule chose me donne de la frayeur, c'est ce que disent les Relations, que les sauvages sont presque nus, et j'appréhende que cela ne donne quelque atteinte à la pureté. Néanmoins soyez certaine que si vous m'y menez, je vous tiendrai si fortement que rien ne me pourra jamais séparer de vous. La mort, les peines, les travaux, la mer, les tempêtes, la privation des parents, la séparation de nos Mères et de nos sœurs, en un motrien ne sera capable de rompre le lien avec lequel Dieu nous aura unies ensemble. Voilà les dispositions de cette généreuse fille pour le salut des âmes, cù elle donne en même temps une preuve éclatante de l'amour qu'elle avait pour la pureté. Rien n'était capable de lui faire de la peine en cette entreprise qu'une seule chose, savoir les hasards où elle se pouvait trouver de voir des objets capables d'apporter quelque dommage à cette vertu angélique.

Dans le temps qu'elle eut ce songe mystérieux dont j'ai parlé, elle était actuellement dans un pas bien glissant, et capable de la conduire dans le chemin de la vanité, sous un prétexte apparent de vertu. Elle m'en a souvent entretenue, et en m'en parlant, elle

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ne se pouvait lasser de bénir Dieu de lui avoir fait A Choses éviter les piéges que le démon lui tendait, et de lui d'impor avoir donné le courage de prendre la fuite par un DU qui ét chemin contraire qui la pouvait conduire à la sainteté. ( d'abord Je connais plus clair que jamais que la main de Dieu ! les yeu

la conduisait pour en faire un sujet digne de sa grâce si glori dans la mission du Canada. Je n'en rapporterai point | révéren ici les particularités pour des raisons de charité, qui 1 Bernard m'obligent de me tenir dans le silence. la mais( l'honne compag

L'on demande des Ursulines de Tours, pour fonder un monastère dans le Canada. mis à M

de Tout

La vocation de ma chère compagne et la mienne rende N étant parvenues au point de leur maturité, il plût 4 qui l'av à Notre-Seigneur de faire naître les moyens de les étais la exécuter. Madame de la Peltrie, qui depuis a été notre La Ce fondatrice, vint à Tours, pour faire l'honneur à notre D monie, maison de lui demander des religieuses pour la fonda- à Dieu, tion qu'elle voulait faire. Les révérends Pères Binet M) notre m et de la Haye, le premier desquels était alors provincial N Lonme de la Compagnie de Jésus, prirent le devant, écrivant A échu, co à monseigneur l'Archevêque les belles qualités de | être ma madame de la Peltrie, et l'assurant que son dessein l'être, ex ayant été examiné par les personnes les plus spiri- | décret é tuelles et les plus capables de Paris, avait été trouvé D dit, que solide et fondé dans la grâce et dans la volonté de Dieu. venir m Plusieurs personnes de qualité lui écrivirent la même | Le diabl chose. Et le révérend Père Grandamy, qui était recteur D cellene c du collége, confirma de bouche tout ce qui lui avait 2 plus mis été écrit, ayant eu ordre du révérend Père provincial 5 de celle de le faire. Ceux qui connaissaient monseigneur l'Ar- regardai

chevêque, et qui savaient combien il était opposé aux de la per

da.

| choses extraordinaires, surtout quand elles étaient

DE LA MÈRE MARIE DE L'INCARNATION. 495 d'importance, crurent qu'il n'entrerait jamais en celle-ci, qui était sans exemple. Il y entra néenmoins tout d'abord, s’estimant même heureux de ce rue Dieu jetait les yeux sur ses filles plutôt que sur d'autres, pour un si glorieux dessein. Il envoya un mandement à notre révérende Mère, qui était la Mère Françoise de Saint- Bernard, de donner entrée à madame de la Peltrie dans la maison, pour me donner à elle, puisqu'elle me faisait l'honneur de me demander, et pour me choisir une compagne du corps de la Communauté. Ce choix fut commis à M. Forget notre supérieur et chancelier de l'église de Tours, au révérend Père Grandamy, à notre révérende Mère, à madame de la Peltrie, à M. de Bernières, qui l'avait accompagnée en ce voyage, et à moi qui étais la plus incapable de tous. !

La Communauté reçut cette pieuse dame en cérémonie, et avec des acclamations de joie et de louange à Dieu, de ce qu'il lui avait plu de jeter les yeux sur notre maison pour l'exécution d'un dessein si relevé. L'on m'estimait heureuse de ce que ce partage m'était échu, comme aussi celle sur qui le sort tomberait pour être ma compagne. Toutes étaient frappées du désir de l'être, excepté celle que Dieu avait marquée dans son décret éternel. Car aux premières paroles qu'elle entendit, que madamé de la Peltrie me faisait l'honneur de venir me quérir, elle devint froide comme une glace. Le diable commença à la troubler; et en me regardant, elle ne croyait pas qu'il y eut au monde une personne plus misérable que moi, et elle avait le même sentiment de celle qui me serait donnée pour compagne. Elle nous regardait comme des personnes qui allaient dans la voie de la perdition. Quoiqu'elle eût une haute estime de la

piété de cette dame, elle ne pouvait avoir pour elle que À

de la froideur; elle ressentait un resserrement de cœur étrange pendant que toutes les autres se dilataient en joie, et qu'elles étaient ravies de l'entendre parler de son pieux dessein. Elle se remettait devant les yeux ses désirs passés et les touches qu'elle avait eues d'aller servir Dieu en Canada. Les communications particulières que nous avions eues ensemble sur ce sujet lui revenaient dans l'esprit; mais son cœur ne se rendait point. Dans ce combat d'elle-même contre elle-

même, elle prit enfin la résolution d'être fidèle et de’

souffrir. Elle fut trouver notre révérende Mère et la supplia de la choisir pour être ma compagne. Quelque fervente qu'elle parût, elle ne la voulut pas écouter, et afin de lui ôter entièrement cette pensée, elle lui donna la chambre que j'habitais et l'office dont j'avais le soin.

Cependant on jetait les yeux sur les sujets qu'on cstiriait les plus propres, et l'on ne pouvait convenir d'aucune. C'étaient de très-sages et très-vertueuses filles; mais il était évident que Dieu avait un dessein pour une autre. L'on fit l'oraison de quarante heures, afin qu’il plût à sa bonté de vouloir inspirer (faire connaître) quelle elle était. Moi cependant qui savais que cette chère sœur avait été rejetée, et qu'elle n'était pas même du nombre de celles sur qui l'on jetait les yeux, je n'osais la demander ni parler en sa faveur, voyant d’ailleurs que j'aurais à combattre des oppositions presque insurmontables. Je déclarai mes sentiments au

révérend Père supérieur des Feuillants, qui savait les !

liens qui la pouvaient arrêter. Il me conseilla de passer par-dessus mes craintes, disant qu'assurément je l'emporterais. Avant que de passer outre, je voulus lui

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parler pour savoir d'elle-même sa disposition. A la première parole que je lui dis, toutes ses peines furent dissipées. Son esprit se trouva net, et son cœur disposé à suivre les volontés de Dieu. Sachant sà disposition, je priai M. de Bernières et madame de la Peltrie, à qui je fis le récit de ses bonnes qualités, de soutenir la demande que j'en allais faire. Ils me le promirent. Et sans différer davantage, je fus la demander à notre révérende Mère, qui fut extrêmement surprise. Elle ne me répondit rien, parce qu'elle jugeait prudemment que l'affaire irait plus loin. Cette chère fille, qui se nommait encore sœur Marie de Saint-Bernard me suivit de près. Elle alla se jeter aux pieds de notre Mère, et, avec des instances également fortes et respectueuses, la supplia de l'aider dans un dessein qu'elle croyait que Dieu lui avait inspiré. Cette bonne Mère ressentit une douleur extrême dans la demande qu'elle lui faisait : car elle avait pour cette jeune fille un amour de mère, tant pour les rares qualités qu'elle reconnaissait en elle, qu'à cause qu'elle l'avait élevée quasi dès son enfance, premièrement dans le pensionnat, puis dans le noviciat, et enfin après sa profession. Elle n'eut non plus que moi aucune réponse sur l'heure. Notre révérende Mère passa la nuit sans dormir, durant laquelle Dieu l’occupa intérieurement et lui donna des connaissances si particulières, que son esprit cédant à sa lumière résolut de lui obéir, supposé que les personnes intéressées n'y missent point d'opposition.

Le sort tombe sur la Mère Marie de Saint-Bernard,

Dès le matin M. de Bernières et madame de la Peltrie ne manquèrent pas de la demander, et ensuite nous allâmes tous au parloir, où l'on proposa cette affaire au révérend Père Grandamy, et à M. le Chancelier. Ce dernier fut surpris, et néanmoins Dieu l'aveugla de telle sorte, qu'il ne pensa plus à celles qui avaient été proposées. Une seule chose suspendit la résolution, savoir qu'on ne la donnerait qu'avec l'agrément de monsieur son père et de madame sa mère, personnes de qualité et amis de la maison, qu'on ne voulut pas désobliger dans une affaire de cette conséquence, et qui les touchait en quelque façon. On leur dépêcha un exprès à Angers, où ils étaient alors, et par la même voie cette bonne sœur leur écrivit des lettres dans lesquelles elle n'omit rien de ce que son esprit et sa ferveur lui purent fournir pour les porter à lui donner son congé et leur bénédiction. Ce fut en cette occasion qu'elle eut recours à saint Joseph, son bon père, et qu'elle lui fit vœu de prendre son nom, s’il lui plaisait de disposer ses parents à lui accorder ce qu'elle leur demandait. Toute la Communauté était en prières, et l'oraison de quarante heures continuait. Cependant le révérend Père Grandamy étant informé des bonnes qualités de cette fille par le récit que je lui en avais fait, et ayant appris que l'on avait envoyé un cavalier à Angers pour savoir le sentiment de ses parents, alla faire le rapport à monseigneur l’archevêque de l'état de l'affaire. Ce grand prélat lui repartit : Père Grandamy, la sœur Marie de Saint-Bernard est

ma fil a voca je lui € Lors de la ses lett qu'il er Sa fem de tous c'est.

La réso tirait i sa fille, au car partir, crois le s'inform:

le récit sage, il Madame votre sal quelques M. de 1 l'esprit d de la gré les yeux du grand s'opposer Madame tion d’alle et la béné pouvait f Non, Mad

ma fille, elle n'appartient plus à ses parents; si elle a vocation, comme vous dites, elle ira en Canada, et je lui donnerai obédience pour cela.

Lorsque les affaires se faisaient à Tours à l'avantage de la fille, le messager arriva à Angers. Il présenta ses lettres à M. de la Troche, qui, à la première lecture qu'il en fit, pensa tomber d'étonnement et de douleur. Sa femme apprenant ce que c'était, se fit entendre de tous côtés. Tout le monde court pour voir ce que c'est. L'on entend que cris, l'on ne voit que larmes. La résolution fut prise que madame de la Troche partirait incessamment pour aller empêcher le voyage de sa fille, et au même moment elle fit mettre les chevaux au carrosse. Lorsqu'elle mettait le pied dedans pour partir, il entra un religieux carme, c'était comme je crois le supérieur qui lui venait rendre visite; il s'informa de la cause d'un voyage si subit, et elle lui fit le récit de ce qui se passait. Comme c'était un homme sage, il lui dit avec une sainte liberté : Je vous arrête, Madame, obligez-moi que je vous dise un mot en votre salle. Elle y entra, quoiqu'avec peine, et, après quelques discours, ils allèrent de compagnie trouver M. de la Troche. Ce sage religieux, tout rempli de l'esprit de Dieu, commença à leur parler si fortement de la grâce que Notre-Seigneur leur faisait de jeter les yeux sur leur fille pour la mission du Canada, et du grand tort qu'ils lui feraient et à eux-mêmes de s'opposer à ses desseins, qu'ils se rendirent à ses raisons. Madame de la Troche demanda seulement la satisfaction d’aller dire adieu à sa fille, et de lui porter le congé et la bénédiction de son père, qui étant indisposé, ne pouvait faire le voyage. Ce bon religieux lui repartit : Non, Madame, vous n'irez pas, s'il vous plaît; vos ten-

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dresses seraient capables de tout gâter. Ils se soumirent enfin à tout ce que voulut le religieux, et par son conseil ils écrivirent des lettres d'acquiescement si remplies de piété, qu'on jugea bien que l'esprit de Dieu avait conduit toute l'affaire par des ressorts qui nous étaient cachés. On ne pouvait les lire sans verser des larmes et sans rendre grâces à Celui qui sait si bien changer les cœurs, pour les réduire à ses saintes volontés. Pendant toutes ces expéditions, le gros de la Communauté ne savait rien de ce qui se passait au regard de notre chère sœur de Saint-Bernard, et on lui faisait des habits à tout hasard. Dès que le messager fut de retour, qui fut la veille de notre départ, l'on accomplit le vœu qu'elle avait fait de porter le nom de saint Joseph, et depuis ce temps-là on l'a appelée Marie de Saint-Joseph. La chose ayant éclaté dans la Communauté, on l'estima heureuse de ce que le sort fût tombé sur elle, et on lui portait une sainte envie. L'on avait pourtant une tendresse de compassion de voir qu'elle allait s’exposer à tant de périls, jeune comme elle était. Toutes fondaient en larmes, et l'on me faisait de petits reproches d'amour de ce que je l'avais demandée.

Son départ de Tours pour la Nouvelle-France. — Sa modestie. — Son zèle durant le voyage.

Les obstacles qui la pouvaient retenir étant levés, monseigneur l'archevêque nous donna sa bénédiction daus son palais, où il nous avait fait venir à ce dessein. Il nous fit communier avec lui, et nous exhorta à ia persévérance en nous inculquant nos devoirs. Notre sœur Marie de Saint-Joseph, avec une ferveur extraor-

dinai plus p de no prendi douce Seigne missio chante quitta Nou congé gnèren se sépa rencon vêque d jusqu’à une co voyage jeune s lui donr témoign en la do passant semblab fille dar arriver, barbare.

de Dieu, tions, et de son d quittant.

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dinaire, et dans le sentiment d'exécuter son sacrifice plus parfaitement, se prosterna devant lui, le suppliant de nous commander ce voyage que nous allions entreprendre pour la gloire de Dieu. Il le fit avec bien de la douceur, nous disant les mêmes paroles que Notre- Seigneur dit à ses apôtres lorsqu'il les envoya en mission. Il nous donna nos obédiences, et nous fit chanter le psaume : In exitu Israel de Egypto, etc., et en le quittant, Le cantique : Magnificat, etc.

Nous retournâmes dans notre monastère pour prendre congé de nos Mères, qui dans cette occasion nous témoignèrent la tendresse de leurs cœurs. Elles ne pouvaient se séparer de notre sœur de Saint-Joseph, qui dans cette rencontre ne versa pas une larme. Monseigneur l'archevêque obligea notre révérende Mère de nous conduire jusqu’à Amboise, prenant de là occasion de lui donner une commission pour ce monastère. Ce fut en ce petit voyage que cette bonne Mère, qui avait élevé notre jeune sœur dès ses premières années, eut le loisir de lui donner des marques de son tendre amour, et de lui témoigner combien était grand le sacrifice qu'elle faisait en la donnant à la mission du Canada. Et je dirai en passant qu'il fallait une piété et une soumission à Dieu semblable à la sienne, pour laisser aller une si aimable fille dans les dangers qu'elle prévoyait lui pouvoir arriver, tant dans le voyage que dans un pays si barbare. Mais elle n'eut pas plus tôt connu la volonté de Dieu, qu'elle ferma ies yeux à ses propres inclinations, et travailla de tout son possible à l'exécution de son dessein. Elle pensa mourir de douleur en nous quittant. Je n'en fus pas surprise, parce que j'étais persuadée de son affection. Mais ma compagne ne versa pas une seule larme; et cela m'étonna, parce que je

n'eusse jamais cru qu'une fille de son Âge, aussi tendre et aussi chérie qu'elle était, eût pu avoir une telle force.

On ne peut s'imaginer une plus grande modestie et retenue que celle de cette chère compagne. On l'eût plutôt prise dans tout notre voyage pour une personne consommée dans la perfection, que pour une fille de vingt-trois ans; et je n'ai pas vu qu'elle se «it démentie une seule fois de cette humble gravité. 1 .eurs personnes de qualité et de vertu nous rendaient visite dans les villes où nous passions; nous fûmes mêr à chligées d'aller quelquefois à la Cour, la reine ayant désiré de nous voir, et partout on ne l'entendit jamais parler que de la vertu et du mépris du monde; ce qu'elle faisait avec tant de grâce, que tous ceux qui l'entretenaient l'admiraient et en étaient touchés.

Elle ne fut nullement effrayée des dangers de la mer; mais plutôt dans les tempêtes, qui ne nous menaçaient de rien moins que du naufrage, c'était elle qui commençait les prières, ce qu'elle faisait avec tant zèle et de piété, qu'il était aisé de voir que son cœtr ait guère épouvanté. Elle avait toujours quelque mot à dire pour relever le courage de ceux qu'elle voyait abattus. Son plaisir était d'instruire les ignorants. Enfin, durant toute la navigation elle fit paraître des effets du feu dont son cœur était embrasé, et des marques assurées de la vocation qu'elle avait de consumer sa vie pour le salut des âmes.

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Elle arrive à Québec où elle apprend les langues sauvages, et fait les fonctions de sa vocation avec un succès merveilleux.

Dès le lendemain de notre arrivée à Québec, on nous amena toutes les filles, tant françaises que sauvages, qui purent se rencontrer, pour les instruire dans la piété et dans les bonnes mœurs. Le principal soin en fut donné à la Mère Marie de Saint-Joseph, qui l'accepta avec un zèle et une ferveur incroyables; et comme Notre- Seigneur lui avait donné un talent et une grâce toute particulière pour cet emploi, elle y fit un profit notable dès ce commencement. Madame notre fondatrice désira avoir le soin de nettoyer les filles sauvages avec ma sœur Charlotte; mais ce n’est pas ici ie lieu de parler de leurs emplois; je reviens à ma chère compagne.

Elle apprit en peu de temps les langues huronne et algonquine, et elle s'en servait avec une grande facilité. Notre-Seigneur lui avait donné une grâce particulière pour gagner les cœurs, non-seulement des filles, mais encore des hommes et des femmes de ces deux nations. Ils s'adressaient à elle avec une simplicité merveilleuse pour lui découvrir les peines et les difficultés de leur conscience; et avec une soumission qui n'était pas moins admirable; ils lui obéissaient comme des enfants font à leur mère. Le nom de Marie-Joseph, c'est ainsi qu'ils l’appelaient, était fameux dans le pays

à des Hurons et des Algonquins; et ces bons néophytes

parlaient d'elle avec estime et amour à ceux qui ne la connaissaient pas encore, et par ce moyen elle fut connue en peu de temps de tout le monde. On l'appelait la sainte fille. Et moi je l’eusse volontiers appelée la

sainte Mère, parce qu'elle les aimait et consolait comme une mère fait pour ses enfants; et elle les regardait comme des créatures faites à l'image de Dieu, pour le salut desquelles elle eût voulu donner sa vie, s’il eût été en son pouvoir. Tous les ans elle faisait son possible auprès de Madame sa mère et de plusieurs personnes de qualité pour avoir des aumônes, pour ses chers néophytes. Ils lui en envoyaient avec libéralité, et elle leur procurait en échange des médiateurs auprès de Dieu ; elle a continué cette pratique jusqu’à la mort, Depuis quelques années Notre-Seigneur lui avait donné une vocation extraordinaire pour lui demander la conversion des nations de cette Amérique, l'affermissement de la colonie française, et la sainteté pour notre Communauté. Ces trois choses lui étaient extrêmement à cœur, et elles occupaient entièrement son esprit quand elle s'entretenait avec Dieu. Elle s'offrait sans cesse et sans réserve comme une victime à sa divine Majesté, afin qu'il lui plût les lui accorder. Elle me disait quelquefois en confiance : Il ne m'est pas possible de rien faire dans mon intérieur que pour ce pauvre pays, et il me semble que Dieu ne demande que cela de moi. Il lui semblait qu'elle portait dans son cœur tous les. Français et tous les sauvages. Elle ressentait leurs biens et leurs maux plus que tout ce qui l’eût pu toucher en ce monde. Rien ne lui était plus sensible que

quand elle entendait dire que le pays était menacé de

quelque désastre qui tendait à sa ruine. En ces rencontres elle disait à Dieu dans ses entretiens familiers ce que Moïse lui disait lorsqu'il menaçait son peuple de le perdre : Mon Dieu, effacez-moi du livre de vie, et ôtezmoi plutôt de ce monde que de permettre la rupture (ruine) de la colonie française. Elie s’offrait à Dieu pour

souff le cœæœ dait p AP tout 1 saints un co de cet qui 1 moye ce qu saints C'est c Je lui ravie ou cin filles, qui fai leurs g disait.

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le À ‘à souffrir, et elle se consumait à ses pieds pour lui gagner it le cœur, et l'obliger de lui accorder ce qu'elle lui demanle 1 . dait par le mouvement de sa grâce.

té 1 Après que la mission des Hurons fut dissipée, que le - ; tout leur pays fut ravagé par les Iroquois, que nos es saints missionnaires eurent souffert le martyre, ce fut rs j un coup mortel au cœur de cette Mère, de voir le reste le 2 de cette nation désolée se retirer auprès de nous. Ce de } qui lui restait de consolation était qu'elle aurait le

| : moyen, en voyant ces misérables fugitifs, d'exercer ait 2) ce quelle savait de leur langue à leur enseigner nos er saints mystères, et à leur apprendre à aimer Dieu. T- DU C'est ce qu'elle a fait avec une ferveur incomparable. |! fl ur Y Je lui ai servi de compagne en cet emploi, où j'étais j e- ke ravie de l'entendre, et de voir autour d'elle quarante | rit | ou cinquante Hurons, tant hommes que femmes et : | ns filles, qui l'écoutaient avec une avidité incroyable, et [1 à ne #7 qui faisaient assez paraître par leurs postures et par | | lai ne N leurs gestes sauvages qu'ils prenaient goût à ce qu'elle | ple disait. L'amour qu'elle avait pour ce saint exercice re lui faisait oublier son mal dans l’action ; mais ensuite elle bla demeurait si épuisée, et elle souffrait de si grandes dou- | | ur leurs de poitrine, qu'on eût dit qu'elle était à l'extrémité. | ait Si elle gagnait le cœur des sauvages par son zèle | \ pu A et par sa douceur, je puis dire qu'elle ravissait celui ue des Français, qui sont sans comparaison plus capables de d'estimer ce qui en est digne. Lorsqu'ils lui rendaient n- D) quelque visite au parloir, ses entretiens n'étaient que \

ce de Dieu et de la vertu, qu'elle tâchait doucement d'in- | le sinuer dans le cœur pour la faire aimer. Elle avait un | Z- talent merveilleux pour cela, en sorte qu'elis ne par- |

re 27 lait jamais à une personne que celle-ci n'en fût touchée; r ce qui la faisait universellement aimer de tout ie monde.

Son entretien était grave et modeste, et convenable à sa qualité de religieuse. Il ne laissait pas d'être agréable, mais sans vanité et sans respect humain : car lorsqu'elle était engagée en quelque entretien, quoique spirituel et religieux, si elle entendait sonner la cloche pour quelque exercice e la règle, elle brisait tout court et prenait un honnête congé. Une personne lui dit un jour, qu'ayant congé de parler à une personne de qualité, elle n'aurait pas dû la quitter ; elle répondit que Dieu ne se paie pas de ces respects humains, et que quand ce serait le roi, elle le quitterait pour garder sa règle, dans laquelle elle regardait la volonté de Dieu, surtout quand ïil s'agissait du service divin. J'étais présente lorqu'elle fit cette sage réponse, et j'en reste très-édifiée.

Ses vertus. — Son amour pour la pratique des règles.

Il me serait assez difficile de vous dire par le menu les excellentes vertus de cette chère Mère. J'en rapporterai néanmoins quelques-unes, afin de ne pas omettre ce qui est le plus édifiant dans sa vie. Elle avait une exactitude générale à la pratique des règles; mais en celles où il s'agissait du service divin, elle y avait une pente si grande, et une fidélité si inébranlable, ainsi que je viens de dire, qu'elle surmontait toutes les oppositions de faiblesse et d'infirmité que ses maladies continuelles lui causaient, afin d'assister au chœur avec la communauté. Elle a gardé cette fidélité jusqu'à la mort: et pour le respect qu'elle portait au très-saint Sacrement, elle l'a toujours voulu recevoir à l'église, jusqu'à ce qu'on le lui eût apporté en viatique. Il en a

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été de même des sermons et des conférences spirituelles, où elle allait, ou pour mieux dire, où elle se traînait dans ses infirmités. Comme elle était ennemie des dispenses, rien ne la mortifiait tant que de se voir privée de suivre la communauté. Dieu ne se paie pas ainsi, disait-elle : combien y en a-t-il qui souffrent davantage et qui sont bien plus à plaindre que moi! Si j'écoute les plaintes de la nature et si je lui donne des soulagements, elle s’y accoutumera, et ensuite je tomberai dans des faiblesses qui ne me permettront plus de garder mes règles, ni de suivre la communauté. Et de plus, je suis religieuse, et en cette qualité je suis obligée de tendre continuellement à la perfection. J'ai une maladie mortelle dont je ne guérirai jamais; ne vaut-il pas mieux mourir un peu plutôt et servir Dieu fidèlement jusqu'à la fin, que de donner tant de soulagements à un corps qui doit bientôt finir.

Elle avait des motifs si religieux, que l'on était toujours édifié, et l’on demeurait sans réplique. Lorsqu'elle était près de mourir, on lui disait qu'elle avait avancé sa mort pour avoir voulu trop longtemps suivre la communauté durant ses infirmités. Elle répondit que si elle eût été en état elle eût encore fait de même, et mieux si elle eût pu; et qu'il s'agissait de comparaître devant Dieu à la mort, devant lequel ce serait un grand reproche à une âme religieuse, d'avoir vécu en lâche et négligente.

Son oraison.

Notre-Seigneur avait élevé cette âme pure à un trèshaut degré d'oraison. Les premières années de notre établissement, la divine Majesté la conduisait par une

simple contemplation de ses divins attributs, lui cachant néanmoins la voie par laquelle il la conduisait. Elle en parlait sans s'entendre elle-même, ce qui lui donnait de la crainte de tomber dans l'oisiveté, et de mécontenter Dien en s'éloignant du chemin ordinaire. Elle m'ouvrait son cœur en ces rencontres, et je tâchais de l'aider selon mes petites lumières, et de lui relever le courage, pour faire ce que Dieu demandait d'elle.

De temps en temps Dieu la faisait passer par des épreuves intérieures qui la faisaient beaucoup souffrir. Cela lui arrivait d'ordinaire, lorsqu'il voulait la faire changer d'état. À mesure que la rigueur de ses épreuves se rendait plus sensible, son esprit et son cœur recevaient de nouvelles forces, et elle expérimentait une impression de Dieu qui la faisait agir à l'extérieur avec beaucoup plus de perfection que par le passé.

Six ans avant sa mort, Notre-Seigneur la mit dans des occasions inévitables qui lui donnaient de trèsamples matières de vertu. C'était encore pour la disposer aux grandes grâces qu'il voulait lui faire. Et comme elle s'y comportait d'une manière héroïque, il voulut un jour récompenser sa fidélité. Car un matin qu'elle faisait oraison, il lui apparut dans une vision intellectuelle avec une beauté ravissante, et tout éclatant de gloire. Il lui tendait les bras et lui jetait des regards capables de la faire mourir d'amour. Un attrait si puissant l'unit encore plus fortement à ce divin Sauveur, qui dans cette union l'embrassa amoureusement,. et prit une possession particulière de son âme. Il lui dit : Ma fille, gardez l'extérieur, et moi je garderai le dedans. Comme elle jouissait de ces embrassements, il fit paraître un crêpe entre lui et elle, lequel les sépara. L'entrée de cette vision fut que Notre-Seigneur lui fit

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voir son âme sous la figure d'un château d'une merveilleuse beauté, et qui n'avait point d'autre couverture que le ciel. Ce fut à la porte de ce château qu'il lui apparut, qu'il lui parla, qu'il l'embrassa, et qu'il fit paraître ce crêpe, qui était la figure de la foi, dans laquelle il la laissa. Elle voulut le suivre, mais il ne le permit pas.

Ensuite de cette insigne faveur, elle demeura une semaine dans une espèce d'extase, sans toutefois perdre l'usage des sens. Durant ce temps-là Notre-Seigneur lui enseigna tous les points de la vie spirituelle, et particulièrement les mystères du sacré Verbe Incarné, qui semblait l'avoir remplie de son esprit et changée en une nouvelle créature. Toutes ces grâces la mettaient dans une continuelle souffrance d'amour au regard de son divin objet. Elle tenait tout cela fort secret : quelquefois néanmoins il lui échappait des mots qui faisaient conjecturer ce qui se passait dans le fond de son intérieur; surtout lorsqu'on mettait en avant quelque discours de la vie et dés mystères du Verbe Incarné. Car alors elle parlait si divinement, .avec modestie néanmoins et sans affectation, qu'on jugeait bien que c'était ce Maître céleste qui l'instruisait et qui la faisait parler. Elle ne pouvait se lasser de remercier la divine bonté de ce qu’elle l'avait fait naître dans la ioi de la grâce, pour y pouvoir jouir des richesses que nous avions en JÉSUS-CHRIST, et elle avait une extrême compassion des âmes qui étaient privées de cette connaissance; encore plus de celles qui, l'ayant eue, en avaient perdu le sentiment.

Quoiqu'elle fût arrivée à une très-haute familiarité avec Notre-Seigneur, cela néanmoins n'avait rien diminué de ses respects. Elle l'a témoigné quelquefois dans ses entretiens familiers avec les personnes à qui

elle pouvait en parler : car elle disait que son entretien avec lui était dans un amoureux respect; ce qui provenait de la connaissance qu'elle avait de ses grandeurs, aussi bien que de ses amabilités.

Ce divin Sauveur lui parlait souvent en son intérieur. J'en reconnus quelque chose dans un entretien que j'eus avec elle quelques jours avant sa mort, et j'eus bien du regret de ne pouvoir enfoncer plus avant. Comme son mal était grand, je ne voulus pas l’aigrir en la faisant parler, et pour avoir été peut-être trop discrète, nous avons été privées d'une grande consolation. Ses entretiens familiers avec Notre-Seigneur étaient pour l'ordinaire dans un amour de complaisance et de bienveillance. Un jour, comme elle chantait le Credo à la sainte messe, à ces mots : per quem omnia facta sunt, elle eut une extrême joie de ce que tout avait été fait par son bien-aimé; et comme elle tombait presqu'en défaillance par la complaisance qu'elle ressentait, il lui dit : Oui, ma fille, toutes choses ont été faites par moi; mais moi je serai refait en toi. Elle demeura tout anéantie à ces douces paroles, qui ne lui promettaient rien moins qu'une sainte transformation en Celui dans lequel elle vivait plus qu'en elle-même.

Son amour pour les souffrances.

Notre-Seigneur lui avait donné un parfait amour pour les souffrances. Elle en avait continuellement dans son extérieur et dans son intérieur, qu'elle portait avec un merveilleux acquiescement aux volontés de Celui qui les lui envoyait. Quatre ans et demi avant sa mort, il lui fit entendre par des paroles intérieures que désor-

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mais elle ne vivrait plus que de foi et de croix : cela est arrivé. Les souffrances de son corps étaient grandes, mais celles de son âme l'étaient incomparablement davantage. Elle en parlait peu néanmoins, à ceux mêmes qui gouvernaient sa conscience, non par un défaut de candeur, mais parce qu'elle savait que nul ne pouvait apporter de remède à ses plaies que Celui qui les lui avait faites. Car c'étaient des plaies divines, que les beautés, les bontés et les autres perfections de Dieu lui avaient causées, surtout la justice et la sainteté. C'étaient quelquefois des impressions que le sacré Verbe Incarné faisait en son âme, particulièrement depuis qu'elle eut eu l'honneur de le voir. Car ce divin Sauveur s'étant fait voir à son âme aussi aimable et aussi charmant qu'il était, il la laissa dans un si grand désir de mourir, afin de jouir de lui, qu'elle souffrait des langueurs extrêmes. Elle me disait quelquefois : Je souffre infiniment, et si l'on me demandait qui me fait souffrir, je ne pourrais dire autre chose sinon que c'est le Verbe Incarné; mais il le fait d'une façon si intime et si pénétrante, que je ne puis l'expliquer. D'autres fois elle avait des resserrements de cœur si pressants, sans autre impression que la pure souffrance, que sa vie lui était plus dure à supporter que la mort même. Cette grande inclination qu'elle avait de mourir pour avoir la vue et la jouissance du sacré Verbe Incarné se changea toute en l'amour des souffrances, afin de lui être plus semblable. Elle ne se contentait pas de celles qu'il lui envoyait de lui-même, mais elle se portait encore à plusieurs exercices de mortification et de pénitence, qui eussent encore avancé davantage la fin de sa vie, si ses supérieurs eussent donné toute liberté à son zèle et à sa ferveur.

Elle était merveilleusement industrieuse pour éviter les soulagements qu'on voulait lui donner, et très-vigilante à ne donner à la nature que le pur nécessaire, et autant seulement qu'il en était besoin pour rendre à Dieu le service qu'il demandait d'elle. Elle craignait tant d'excéder, qu'elle était excessivement sévère à son corps. On ne pouvait plus la mortifier, que de la plaindre, et de prendre soin de ses nécessités au préjudice de la vie commune et régulière; et elle ne s'y rendait qu'à l'extrémité. Cela provenait de la haine et du mépris qu'elle avait d'elle-même, s'estimant indigne d'assistance et de support, et se croyant entièrement à charge à la communauté, quoiqu'elle y fût très-utile et d'un rare exemple.

Son humilité.

Ceux qui la conduisaient ne l'estimaient pas capable de vaine gloire; car elle était si solidement fondée dans l'humilité, que les louanges ne la touchaïent pas plus que les mépris. Elle n'ignorait pas les rares talents de nature et de grâce dont Dieu l'avait avantagée; mais elle ne s'y appuyait nullement, et elle n'avait ni vue, ni réflexion que sur ce qu'elle croyait voir en elle de défectueux. Elle en parlait volontiers dans les occasions avec un esprit humilié, et elle recevait cette humiliation avec douceur et avec amour. Dans ces mêmes sentiments d'humilité, elle recevait avec une grande égalité d'esprit les paroles et les actions de mépris qui semblaient s'adresser à elle; son cœur ressentait de la joie quand elle connaissait qu'on avait quelque mauvaise opinion de sa personne ou de sa conduite; et elle traitait celles qui la mortifiaient le plus avec une

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