LETTRE CIX
A UNE RELIGIEUSE URSULINE, DE TOURS
(La Mère Françoise de Saint-Germain.)
Elle la console sur la mort de la Mère Marie de Saint-Joseph sa sœur,
Ma révérende et très-chère Mère,
Je crois que vous avez déjà appris par une lettre que j'ai écrite à nos chères Mères ce que je veux vous dire en celle-ci, à mon grand regret, car je n'aime guère à nander des nouvelles affligeantes. Mais p2sque notre bon Dieu le veut, j'espère que votre vertu et votre bon cœur me feront la grâce de me supporter. Il est donc vrai, ma très-chère Mère, que notre divin Seigneur et Maître a appelé à lui ma chère Mère Marie de Saint-Joseph, votre bonne sœur et ma chère compagne. Ce fut le quatrième jour d'avril dernier, après une maladie de six mois, pendant laquelle elle se levait et agissait le plus qu'elle pouvait, son courage et sa ferveur lui faisant dévorer les douleurs de sa maladie et les peines de son travail. Mais elle se sentit frappée à mort le jour de la Purification de la sainte Vierge, et dès lors elle me dit positivement qu'elle en mourrait. Son mal fut un débordement de bile extraordinaire, son foie ne faisant plus autre chose. Cette humeur maligne se répandit par tout le corps et plus abondamment sur
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sou poumon ulcéré et sur les autres parties pectorales, où elle causait des douleurs auxquelles l'on pourrait donner le nom de martyre. Elle toussait sans répit, ce qui lui faisait jeter beaucoup de sang avec son poumon. Elle fut saisie ensuite de l'hydropisie, qui prévalut de telle sorte qu'on fut obligé de lui faire des incisions aux jambes pour attirer les eaux qui commençaient à l'étouffer. La gangrène se mit dans ses plaies, parce que les parties vitales étaient si affaiblies qu'elles ne pouvaient secourir celles d'en bas. L'on y mit pourtant un appareil proportionné à la délicatesse de sa constitution, mais on fut obligé de l'ôter, parce qu'elle eût expiré dans la rigueur du remède, quoiqu'il n'eût que le quart de la force qu'il devait avoir. Avec tout cela, son asthme et sa palpitation ordinaire, accompagnée d'une très-grosse fièvre, ne la quittaient point. L'on fit tout ce que l'on put pour la sauver. Mais comme c'était un fruit mûr pour le ciel, les hommes n'ont pu empécher que Notre-Seigneur ne le cueillît, et qu'il n’appelât à lui sa c'ière épouse. Ses plus grandes douleurs furent la semaine Sainte, ce qui lui donna une joie sensible de voir que Notre-Seigneur la faisait digne de l'accompagner à la croix, et de participer à ses souffrances.
Je ne vous exagérerai point, ma très-chère Mère, quand je vous dirai que votre bonne sœur nous a laissé en mourant des exemples d'une très-rare vertu et l'impression d'une très-haute sainteté. Elle l’a, dis-je, laissé, non-seulement à nous qui avons vécu avec elle, mais encore à tout le pays, qui était parfumé de l'odeur de sa vertu, et qui a extrêmement regretté sa perte, La connaissance que nous avons qu'elle est morte de la mort des saints, et la confiance que nous avons qu'elle jouit de la gloire des Bienheureux, a modéré notre
afiliction, et nous console de l'avoir si heureusement perdue, puisque nous la trouvons en Ceiui qu'elle a si parfaitement aimé durant sa vie, et qui doit être notre compagnie et notre tout. Ainsi nous serons avec elle étant avec Lui, et nous nous conjouirons ensemble d'appartenir à un Maître si libéral, qui a donné à son épouse ce que nous attendons de sa magnificence et de sa bonté, si nous correspondons à ses grâces comme elle y a correspondu.
J'avais promis à cette chère Mère, d'écrire en son nom à ses proches, comme elle m'en avait très-instamment priée; non qu'elle eût de l'attache ou du regret pour eux en mourant; car c'était l'âme la plus détachée de la chair et du sang que j'aie connue, sans toutefois manquer à un seul point de l'amour qu'elle avait selon Dieu pour messieurs ses parents, mais pour les assurer du contentement qu'elle avait de mourir pauvre religieuse de la mission des Ursulines de Canada. Ah! me disait-elle, que je suis contente! Dieu me donne dans ma pauvreté et dans l'éloignement de mes parents, le centuple du peu que j'ai quitté pour son amour. Elle goûtait cette vérité des promesses de Notre-Seigneur avec un plaisir qui lui était comme un avant-goût de la béatitude céleste, en sorte qu’elle me répétait : Mais je vous en prie, ne manquez pas de le faire savoir à nos Mères de Tours et à mes parents. C'est, ma trèschère Mère, à quoi j'ai tâché de satisfaire.
Vous avez eu peut-être quelque crainte qu'elle ne manquât de quelque soulagement dans le cours de sa maladie; mais je vous dirai, pour votre consolation, qu'elle n'a manqué de rien ni pour le corps ni pour le spirituel, nou plus que si elle eût été auprès de vous. Ses maladies ne nous ont point été onéreusos, sinon
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