‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 19 sur 127 · LETTRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE VII

AU MÊME

Elle lui fait le récit du commencement et du progrès de sa vocation au Canada, ainsi qu'il l'avait désiré,

Mon très -révérend Père,

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… Vous avez un grand sujet de présumer et tout ensem- “ ble de vous défier de mon imbécillité.' Et je ne m'étonne “ pas si vous êtes surpris et dans l'étonnement de me ‘ voir aspirer à une chose qui semble inaccessible, et “ encore plus de voir que c'est moi qui y aspire. ?ar-

donnez- moi, mon très-révérend Père, si l'instinct si L violent qui me pousse me fait dire des choses que j'ai

« honte même d'envisager, à cause de ma bassesse. Je " . m'en vais donc vous dire ma disposition, puisqu'il vous

plaît de me le commander. Votre révérence sait comme 4 :Notre-Seigneur m'a tenue depuis longtemps dans une : étroite union et liaison intérieure, qui ne me permettait . pas d'arrêter la vue sur aucune chose particulière que sur lui seul. Il me tenait contente dans la jouissance

(1) Elle prend ce mot dans le sens du latin émveciltitas, qui signifie faiblesse ou incapacité, plutôt qu'absence ou privation des facultés intellectuelles. C'est \ ainsi que saint Paul dit aux Romains (15, 1): « Nous qui sommes plus forts nous

devons supporter les faiblesses (imvbecillitates) des infirmes. »

On sait par la vie de cette admirable religieuse que Dieu lui avait donné 1. miraculeusement la science de la langue latine et l'intelligence de la Sainte Ecriture.

LETIR. M. 2

de son amour, dans lequel je me voyais si avantagée, que la soustraction de toute autre chose me semblait douce; et quelques croix que je pusse souffrir, elles ne pouvaient me faire sortir de cette disposition. Il est arrivé que, depuis ma profession religieuse, il a tenu mon esprit dans une douce contemplation des hbuautés ravissantes de la loi, et surtout du rapport de la loi ancienne avec la nouvelle. Dans cette vue ma mémoire était continuellement remplie des passages de l'Ecriture Sainte, qui me confirmaient dans toutes les vérités qui y sont rapportées du sacré Verbe incarné, quoique je n'en eusse jamais douté : de sorte que, par la grandeur de ces lumières, je me suis trouvée dans de si grands transports, que toute hors de moi, je disais : O mon grand Dieu! O mon grand Amour! vous me ravissez dans les connaissances dont vous remplissez mon esprit. Cela a mis dans mon âme un extrême désir de la vie apostolique, et sans regarder la faiblesse de mon sexe ni mon imbécillité particulière, il me semblait que ce que Dieu me versait dans le cœur était capable de convertir tous ceux qui ne le connaïssent et qui ne l'aiment pas.

Lorsque je fis mes exercices spirituels, je me trouvais toute honteuse quand il me fallait rendre compte de mes sentiments, qui, j'en étais convaincue, ne convenaient ni à mon sexe, ni à ma condition. Je n'avais point encore entendu parler de cette mission, et néanmoins mon esprit passait les mers, et était dans les terres étrangères. Il y a plus de dix ans, comme je vous ai dit en ma dernière lettre, que j'envisage et que je souhaite cette grande chose; mais mon plus grand désir de la posséder est depuis toutes ces nouvelles connaissances, et encore plus particulièrement depuis que j'ai

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oui dire qu'il pourrait se trouver quelque moyen de l'exécuter. De plus, nous avons vu la Relation,' qui, bien loin de me décourager, m'a rallumé le désir et le courage, Il me serait impossible de vous dire les communications intérieures que j'ai continuellement avec Notre-Seigneur sur ce sujet. Il me fait voir cette entreprise comme la plus grande, la plus glorieuse, et la plus heureuse de toutes les fonctions de la ‘ie chrétienne : qu'il n'y a aucune créature digne de cet emploi, ni qui le puisse mériter; qu'il faut que son amour en fasse le choix, et que quand il le fait, c'est gratuitement. J'y vois tant de charmes, qu'ils me ravissent le cœur, et il me semble que si j'avais mille vies, je les donnerais toutes à la fois pour la possession d'un si grand bien. Après ces vues, je me trouve si pauvre, si abjecte, si éloignée des conditions nécessaires pour gagner le cœur de celui qui peut seul m'en ouvrir la porte, que je me sens pressée de lui dire : O mon JEsus, vous connaissez tous mes défauts, je suis la plus digne de

mépris qui soit sur la terre, et je ne mérite pas que

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vous me regardiez. Mais, mon cher Amour, vous êtes tout-puissant pour me donner tout ce que vous me faites désirer. Je vois ensuite mon cœur comblé d'une paix

- qui ne se peut exprimer, et dans cette paix mon cœur

s'occupe à contempler ces âmes qui n'aiment point celui qui est infiniment aimable. J'ai fort présent ce passage de saint Paul : que JEsus-CHRiIsT est mort pour tous; et je vois avec une extrême douleur que tous ne vivent

| pas encore, et que tant d'âmes sont plongées dans le

sein de la mort; j'ai tout ensemble de la confusion d'oser aspirer, et même de penser que je puisse con-

1) Voir ci-dessus, dans l'Avertissement, ce que nous disons des Relations

publiées par les Jésuites relativement à la mission du Canada,

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tribuer à leur faire trouver la vie. Je demande pardon de ma témérité, et avec tout cela je ne puis détourner la vue de dessus elles, ni perdre un désir qui me suit partout.

Comme je crains que mes désirs ne soient plutôt des impétuosités de la nature que des mouvements du Saint-Esprit, et que mon amour propre ne se veuille contenter sous une apparence de piété, je me représente les dangers de la mer, et les travaux du pays; ce que c'esi que d'habiter avec des Barbares; le danger qu'il y à de mourir de faim ou de froid; les occasions fréquentes qu'il y a d'être prise par les ennemis de JÉsus-CHRrisT ou de notre nation; enfin tout ce qu'il y a d'affreux dans l'exécution de ce dessein. Après ces réflexions où il n'y a rien qui puisse plaire à la nature, ni contenter l'amour-propre, mais plutôt où il y a beaucoup de choses qui la peuvent effrayer, je ne trouve point de changement dans la disposition de mon esprit; je ressens plutôt un instinct intérieur qui me dit que Notre-Seigneur qui peut tout ce qu'il veut, donnera aux âmes qui s'exposeront la plénitude de son esprit; que ce ne sera point en elles-mêmes, mais en lui qu'elles opéreront et viendront à bout de leurs desseins, et qu'elles ne doivent point perdre courage dans la vue de tant de difficultés qu'elles se représentent. Tout cela me fait poursuivre mes importunités auprès de Dieu, et je tâche de lui gagner le cœur.

Mais ensuite il me vient en la pensée, si je ne suis point comme cette mère qui demandait à Notre-Seigneur les deux premières places de son royaume pour ses enfants, et à laquelle il fut répondu qu'elle ne savait ce qu'elle demandait. Je crains cela, et dans ma crainte j'ai recours à mon refuge ordinaire, que je conjure de

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ne me donner jamais ce que je lni demande par mes importunités, mais qu'il m'accorde par son amour ce qu'il a destiné pour moi de toute éternité. O qu'heureuses seront ces âmes, mon révérend Père, sur lesquelles tombera cet heureux sort! Quelles qu'elles soient, je louerai éternellement Dieu de ce choix; et si je m'en trouve rejetée, je ne dirai pas que ce soit manque d'amour que mon cher maître ait pour moi, mais que c'est moi qui me serai rendue indigne de cette grande miséricorde. Depuis le temps que j'ai ce désir, je n'y ai point vu d'altération pour me faire retourner en arrière; au contraire j'y découvre toujours de nouvelles beautés qui l'embrasent davantage. Aidezmoi donc, mon révérend Père, afin que je meure en servant celui qui me fait tant de miséricordes, car je puis bien manifester mon dessein, mais je ne le puis exécuter sans secours. Si vous connaissiez la force de mon désir, vous en auriez de la compassion, et je m'assure que vous ne me refuseriez pas votre assistance. Plût à Dieu que vous pussiez lire dans mon intérieur, car il ne m'est pas possible de dire tout ce que je pense, quoique j'en dise beaucoup; j'ose seulement vous dire que je crois que Dieu veut cela de moi. Mes oraisons vont être continuelles à ce sujet, car

je ne veux rien que la volonté de cette divine Majesté,

à laquelle je veux que tous mes désirs soient soumis et subordonnés.

De Tours, le 10 avril 1635.

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