‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 20 sur 127 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

AU MÊME

Sur l'avis qu'on lui avait donné qu'il était sur le point de partir pour le Canada,

elle le prie d'une manière pressante de l'emmener en sa compagnie.

Mon révérend Père,

Votre sainte bénédiction.

Je ne pouvais attendre qu'une réponse favorable de votre wonté. Je savais bien que le bien-aimé de nos cœurs toucherait le vôtre, et qu’il vous ferait trouver bon de nous aider pour son amour. L'ouverture de votre lettre nous fit tressaillir de joie, ma chère mère Ursule et moi; mais comme il n’y a point de joie en ce monde sans mortification, nous en trouvâmes une qui nous donna bien à penser. Vous parlez, mon trèscher Père, de partir sans nous? Celui qui a donné la ferveur à saint Laurent, nous en donnera autant par sa grande miséricorde, pour vous dire ce qu'il dit à son Père saint Xiste, lorsqu'il allait au martyre (car je vous dirai que je ne vois que martyre en cette entreprise) : Ne laissez pas vos filles; avez-vous peur qu'elles souffrent ce que vous allez souffrir? Je sais bien que vous ne trouverez point de lieu préparé qui vous attende; et c'est ce qui est glorieux, €. vous voulez nous priver de cette gloire! Vous dites que vous nous donnerez avis de l'état du pays. Pour moi je fais état qu'en quelque

TS

UT Pet PU CU SE

temps méfait plus lo Provit ments mond laisse:

adress missic par q pourv à Par peu d Je :

mais me Se elle e l'entre père catiot Press persu vous mess:

même voici est t il se Je né Québ que ( qui d que |

P Canada,

ie.

ble de de nos rouver ure de e mère joie en es une n trèsnné la nt par t à son e vous prise) :

s souf-

e vous tende ; priver >Z AVIS uelque

5 Here Fer UE

SES ne

temps que nous y allions, nous ne trouverons que des méfaits (ce qui met mal à l'aise). Pourquoi donc tarder plus longtemps de se perdre entre les bras de la divine Providence, .dont je chéris et estime les abandonnements plus que tout ce qu'il y a de grand dans le monde? Tout me paraît au-dessous. Si vous nous laissez, qui fera (agira) pour nous? A qui nous faudra-il adresser? Comment aurons-nous des obédiences (permissions nécessaires aux religieuses pour voyager), et par quelle autorité? Vous avez encore un mois pour pourvoir à tout cela; et Messieurs les intéressés étant à Paris, il vous sera aisé de résoudre toute l'affaire en peu de temps.

Je n'ai point encore pénétré le secret de ces affaires, mais selon les lumières que mon esprit me fournit, il me semble que la nôtre se faisant de concert avec eux, elle en sera plus solide et plus sûre. Je suis consolée de l'entretien que vous désirez avoir avec le révérend père Dinet. Il ne sait pourtant rien de la communication que j'ai avec vous touchant notre grand dessein. Pressez donc l'affaire, au nom de Dieu, car je suis persuadée que si vous l'entreprenez comme il faut, vous en viendrez à bout : et, je vous prie, quel est le messager qui viendra nous dire de vos nouvelles? Quand même en pourrons-nous apprendre? Vous savez que voici le temps le plus favorable : car comme le pays est très-mauvais, ainsi que la Relation nous l’apprend, il serait bon de prendre les habitudes avant l'hiver. Je ne sais pourtant de quel côté il faut aller, ou à Québec ou ailleurs. Mais de quelque côté du monde que ce soit, je regarde cet aimable pays comme le lieu qui doit être mon Paradis terrestre, et où il me semble que la plénitude des grâces du Saint-Esprit nous attend.

Quant à notre révérende Mère, elle a une affection telle que nous la pouvons désirer en cette rencontre. Elle m'a assuré qu'elle donnera à Dieu de tout son cœur ce qu’elle a de plus cher pour une si généreuse entreprise, dans la confiance que vous prendrez avec plaisir le soin de celles qu’elle donnera. Hâtez-vous donc pour l'amour de Jésus, duquel je vais tâcher de gagner le cœur, afin qu'il se saisisse du vôtre, et qu'il le rende favorable à celle qui se tiendra infiniment honorée d'être...

De Tours, le 19 avril 1635.

AU MÈME

Son zèle extréme pour le salut des Ames, et le désir ardent qu'elle a de souffrir

pour leur conversion.

Mon très-cher et très-révérend Père,

Un désir comme le mien ne peut garder longtemps le silence. Il se fortifie sans cesse et fait que j'ai toujours de nouvelles choses à dire. Il n’y a heure dans le jour à laquelle je ne sente de nouveaux attraits qui me portent à aimer ces pauvres sauvages. Si l'oraison a du pouvoir auprès de Dieu, j'ose me promettre leur conversion, et que le cœur de notre divin Epoux se fléchira à leur égard, car je le caresserai tant, qu'il ne pourra me refuser. L’ardeur que je ressens en mon âme me porte à vouloir souffrir des peines extrêmes, que votre révé-

Se

rence connu le con:

plus f grand ces eff vérité:

Dan je voi:

sembl.

de mo D'aille deur € donc « du m hensit ni glo qui n devoir je ne.

toutes que nn jusqu” misér tisse t comm amou!

Moi les lui

‘Di à subir, feu de l infidèles.

on telle Elle m'a

l'amour

| de souffrir

gtemps oujours > jour à portent pouvoir ersion, à à leur rra me e porte e révé-

rence ne croirait pas de ma charité, qui lui est assez connue. Mais celui qui attise en mon cœur le feu qui le consume est assez puissant pour tirer sa gloire de la plus faible et plus chétive de toutes les créatures. La grande lumière dont il éclaire et ravit mon esprit cause ces effets, principalement sur ce qui regarde la foi des vérités divines qu'il nous a révélées.

Dans la même union où ces vérités me sont montrées,

| je vois l'état déplorable de ceux qui les ignorent : il me

* semble qu'ils sont déjà dans les enfers, et que le sang

de mon Jésus a été répandu inutilement à leur égard.

D'ailleurs, regardant l'intérêt de Dieu, qui par la gran-

- deur de son immensité est partout, je conclus qu'il est - donc dans ces créatures-là aussi bien qu'en tout le reste

du monde. Cela me blesse le cœur, que son incompréhensible bonté ne soit pas connue, ni aimée, ni adorée, ni glorifiée par des créatures dans lesquelles il est, et qui néanmoins sont capables de lui rendre tous ces devoirs. Cette réflexion me fait souffrir à un point que

- je ne puis exprimer. Je conjure ce Tout-Puissant, à qui

toutes choses sont faciles, et qui a créé de rien tout ce

- que nous voyons, que s'il veut me condamner à l'enfer - jusqu'au jour du jugement, il me fasse cette grande - miséricorde, pourvu qu'en vue de sa sentence il conver-

tisse tous ces pauvres abandonnés; s'ils le connaissaient comme il faut, ils seraient aussitôt embrasés de son amour, qui est la chose que je leur désire.l

Mon très-cher Père, je ne fais que bégayer, parce que

les lumières qui me sont données et l'embrasement de

ve

1) 1! est facile de comprendre que la Mère de l'Incarnation ne demandait pas à subir, come les réprouvés, le désespoir et la haine de Dieu ; mais à endurer le feu de l'enfer, en aimant Dieu, pourvu qu'à ce prix elle obtint la conversion des infidèles.

cœur qui les accompagne sont inexplicables. J'ose vous dire que cela ne se fait pas en vain. Dieu fasse de moi tout ce qu'il lui plaira, j'adore ses desseins. Priez-le, s’il vous plaît, qu'il me rende digne qu'ils s’accomplissent en moi. Poursuivez donc, de grâce, et emmenez-nous si cela se peut. Cette affaire a effacé de notre esprit l'idée de toutes les choses aimables. Je veux dire que nous ne voyons rien dans le monde qui ne soit bas et méprisable à l'égard (en comparaison) de la mission de la Nouvelle- France. Notre révérende Mère nous y aiguillonne encore, et elle nous excite comme si elle nous y voulait porter. Si elle-même avait de la force, elle se joindrait à nous, et vous la verriez poursuivre (insister) d'une bien autre manière. Mandez-lui, s’il vous plaît, combien vc:s voulez de filles, elle pourra vous satisfaire, car il ÿ & ici un bon nombre de sujets capables de l'entreprise dont il s'agit. Travaillez donc pour Dieu et faites que nous employions le reste de nos vies dans une action si glorieuse. Du reste, tout est secret au regard des autres. J'attends de vos lettres, écrivez-nous promptement, l'espérance différée afflige l'âme. (PRov. xixi, 12.)

De Tours, le 26 avril 1635.

Œlle press à

Vous faut dif Y a-t-il “ans le que vo Sans qt ainsi, | “lettre.

que lie poussé affaire obligée ‘Sans cé chère ‘cher E] Sans n d'une g “trouva “dans “vouloi

se vous > de moi bz-le, s'il nplissent ez-nous

rit l’idée nous ne Sprisable ouvelleuillonne r voulait oindrait er) d'une combien aire, car > l'entreet faites ne action sard des prompte- 410)

AU MÊME

Œlle presse d'un zèle enflammé et avec des paroles toutes de feu son embar

à quement pour le Canada.

4 Mon très-révérend Père,

Vous me martyrisez quand vous me dites qu'il nous ‘faut différer, et que vous avez envie de partir sans nous. a-t-il quelque chose à disposer qui ne se puisse faire “ans le peu de temps que la flotte doit partir? Je crois que vous voulez nous laisser dans la pure Providence, Sans que nous devions faire d'autre recherche; s'il est ainsi, j'agrée votre procédé. Mais je réponds à votre Mettre. Je savais bien que nos prières trouveraient queique lieu en votre affection, et que celui qui nous a poussées à vous les faire, vous ferait prendre à cœur M'affaire dont il nous presse. Pour moi, je me sens obligée de sa part à ne point désister, mais à poursuivre ‘sans cesse. Après la lecture de votre lettre, que ma chère Mère Ursule m'a communiquée, je m'en pris à mon ‘cher Epoux, le conjurant de ne point vous laisser partir sans nous. Peu de temps après, je me sentis surprise d'une grande retraite intérieure, dans laquelle je me trouvai fortement unie à sa divine Majesté, qui me mit

dans une grande nudité d'esprit. Je ne pouvais rien

“ouloir, me voyant toute changée en sa divine volonté,

laquelle me charmait le cœur. Sitôt que je pus respirer, je lui dis : Mon Dieu, faites obstacle à tout ce qui serait contraire à votre sainte volonté.

Mais je reviens à notre point. Je vous parle dans la candeur et sans rechercher mon propre intérêt : après linvocation du Saint-Esprit et dans mon entretien familier avec Dieu, je me sens portée, sans m'en pouvoir désister, à vous supplier très-instamment de nous attendre, si tant est que par tous les moyens possibles nous ne puissions partir par cette flotte. Et ne craignez point de hasarder votre vocation en attendant un peu pour faire une œuvre de charité, autrement nous n'aurions plus de dom Raymond pour nous aider; et tout autre qui ne serait pas embrasé du même désir, ne prendrait pas l'affaire si à cœur, et en ce cas notre vocation serait en hasard plutôt que la vôtre. Ce n'est donc pas rechercher nos propres intérêts que de recourir à ceux que nous croyons que Dieu a mis en ce monde pour nou aider. Combien pensez-vous que je chéris votre vocation? Je n’en puis assez louer Dieu, qui sait que j'aimerais mieux perdre la vie que d'être cause qu'elle se

perdit dans le retardement. Mais je vous le répète, à :

l'heure que je vous écris je me sens encore poussée de vous prier de hâter l'affaire, et pour vous et pour nous, en sorte que nous ne nous séparions point. C: n'est pas que nous osions présumer de pouvoir voui apporter du soulagement dans vos travaux, mais bieï disposer nos courages à votre imitation. Possible que l'aimable JESUS veuille tirer sa gloire des choses basses viles, contemptibles (abjectes) et méprisables,' je veui

(1) Elle fait allusion à ce texte de saint Paul : « Dieu a choisi ce qui ex, méprisable et abject selon le monde : ignobilia mundi et contemptibilia eleg Deus. » (2 Cor. 1, 28.) Dans une foule d'autres circonstances elle emploie |

. trésors

dire, VOUS | Paul,

en a d'espér à cet

voyons nous aigles

re, ils hature “pas de rent à martyr lévite, évêque faites pe dev lesquel Champ est pas ne a

plutôt C'est ‘comm e

Dieu D

Vhasard

respirer, ui serait

e dans la êt : après entretien

nez point peu pour n’aurions tout autre prendrait tion serait

| ceux que pour nous otre Vocaque j'aimequ'elle se

re poussée us et pour s point. C:

uvoir voui mais bier ossible que ses basses, 8," je veui

hoisi ce qui ex, emptibilia eleg s elle emploie

e répète, à !

trésors à

DE

dire, de nous autres pauvres religieuses. Ne seriezvous pas bien aise que ces paroles qui sont de saint Paul, fussent accomplies en nous? La divine Majesté “en a bien fait d'autres; et pour moi je suis pleine “d'espérance, et je crois fermement qu'elle nous versera à cet eflet des grâces surabondantes. Nous ne nous voyons que comme de petits moucherons, mais nous nous sentons avoir assez de cœur pour voler avec les aigles du Roi des Saints. Si nous ne pouvons les suire, ils nous porteront sur leurs ailes, comme les aigles “naturels portent les petits oiseaux.

Quant à ce que vous dites que saint Xiste ne laissa “pas de passer outre, nonobstant le zèle que saint Laurent avait témoigné de le vouloir accompagner au martyre, et que puisque je me compare à ce saint Jlévite, vous pouvez bien vous mettre en la place de son évêque et passer sans moi dans la nouvelle France, faites réflexion, mon révérend Père, que saint Xiste de devança saint Laurent que de trois jours, après lesquels il fut facile au fils de suivre son Père, et le ‘Champ lui était ouvert pour satisfaire son désir. Il n'en st pas de même de nous, il nous faut attendre encore ne année, et le champ nous est fermé. Il avait des distribuer; et nous n’en avons point, mais plutôt nous sommes les pauvres de JÉSUS-CHRIST, et C'est à nous de recevoir la charité de vous-même, Comme de la main que je crois avoir été choisie de Dieu pour nous la faire. J'ose m'avancer de dire (me

Lhasarder à dire) qu'il vous fait connaître qu'il veut

SA

gage non-seulement du Nouveau, mais aussi de l'Ancien Testament, de manière

A faire voir que sa mémoire en était remplie. Le mot contemptible qui s'échappe

“ci de sa plume indique clairement qu'elle lisait la Sainte Ecriture dans le texte

tin.

vous donner à nous pour sa gloire et pour notre bien, * et même qu'il vous fait pencher à cela. Vous n'êtes pas homme à éteindre les lumières divines; c'est ce qui nous fait espérer que vous serez obéissant à notre Père céleste, et flexible à nos vœux. |

De Tours, le 3 mai 1635.

AU MÊME

Elle ne compte que sur la confiance en Dieu et sur la défiance d'elle-même.

Mon très-cher et très-révérend Père,

J'étais fort étonnée que vous ne m'eussiez point encore parlé de saint Pierre, et je n'attendais que l'heure où vous le feriez. Je vous avoue, mon révérend Père, que la défiance que j'ai de moi-même, jointe à l'expérience. que j'ai de mes faiblesses continuelles, me fait souvent appréhender ce que vous dites. Quand je

me regarde dans ce point de vue, je tâche d'entrer dans pronr les dispositions que vous me proposez, m'abandonnant SANS entre les mains de celui qui peut me donner la solidité viole de son esprit et apaiser l'impétuosité du mien : j'ose me … promettre que sa bonté ne me le déniera pas, et que (1) : $ ,. . enim?

portée sur ses ailes, il me fera posséder ce qu'il me fait ENANE désirer pour l'amour de lui-même, et non par une inven- que Jés

tion de l'esprit humain. Mais dites-moi, mon révérend

iotre bien, n'êtes pas est ce qui notre Père

d'elle-même,

siez point ndais que | révérend , jointe à uelles, me Quand je atrer dans ndonnant la solidité : jose me as, et que il me fait ine invenrévérend

* “ Père, voudriez-vous que je vous célasse ce que je sens dans mon intérieur ? N'ai-je pas coutume de traiter avec

vous dans toute la candeur possible? L'expérience que

\ vous avez de l'esprit qui me conduit ne vous est-elle pas

* assez connue, pour souffrir que je n'aie point de réserve

. à votre égard ? Le rebut (refus mortifiant) que vous me

fîtes il y a quelque temps me fit pencher à être plus “réservée à vous déclarer (faire connaître) mes disposi- “tions ; mais je me suis aperçue que Dieu veut peut-être

“que j'achève mes jours, comme je les ai commencés,

“sous la conduite d'un si bon Père. Mortifiez-moi donc “tant qu'il vous plaira, je ne cesserai point de vous “déclarer les sentiments que Dieu me donne, ni de les " exposer à votre jugement. Je vous dirai dès à présent “que ce que je vous ai pu déclarer de mon dessein est M très- véritable, quoique ce que je n'ai pu dire soit encore tout autre chose. Au reste je vous crois si plein de charité, que je n'assure (je me tiens pour sûre) que … vous faites plus pour nous que vous ne dites.

Faites donc au plus tôt, mon révérend Père, nos cœurs seront tout brûlés avant que nous soyons en Canada, si vous n'y prenez garde, et ne nous condamnez pas, si nous semblons impétueuses, comme vous dites, hors de l’occasion (à contre-temps); ce n'est pas sans occasion, vous la voyez précise.' Et si nous

sommes si pressées, vous ne sauriez nous condamner . sans condamner celui qui m'apprend qu'il n'y a que les … violents qui ravissent le ciel. (MATTH. XI, 12.)

(1) Elle paraît faire allusion 4 ce texte de saint Paul (Philipp. 1, 18.) : Quid enimf Dum omnt modo, sive per occasionem, sive per veritatem Christus annuntietur, que l'on traduit communément ainsi :

“ Mais qu'importe? Pourvu que Jésus-Christ soit annoncé, de quelque manière que ce soit, soit par occasion,

soit par un vrai zèle, »

Que ce soit par la poste que nous entendions de vos nouvelles, le messager tarde trop.

De Tours, le 6 mai 1635.

Page 1