LETTRE XX VI
A LA MÊME
Elle Jui écrit à bord du vaisseau ses dispositions de corps et d'esprit.
Ma très-révérende Mère,
Votre sainte bénédiction.
Je m'assure qu’en recevant cette lettre, vous n'atten- ‘diez plus de nouvelles de vos filles que de Québec; aussi ne pensions-nous point avoir de commodité pour vous en faire savoir. Mais heureusement des pêcheurs qui nous ont suivis jusqu'à la Manche ont bien voulu nous faire le plaisir de se charger des lettres que nous avions envie d'écrire à nos amis. Nous avons donc passé les côtes d'Angleterre, et nous sortons de la Manche en très-bonne disposition, grâce à notre bon JESUS; non sans avoir été en danger d'être prises par les Espagnols et par les Dunkerquois. 1 y a peu de jours que nous avons découvert une de leurs flottes d'environ vingt vaisseaux, mais notre capitaine a prademment pris la route d'Angleterre pour éviter la rencontre. Nous en avons vu de loin plusieurs autres, sans pouvoir distinguer les couleurs ni juger d'où ils sont. À présent que nous quittons la Manche nous sommes hors de danger des ennemis; mais il n’y a que Dieu qui sache si nous
sommes à couvert de ceux des tempêtes et de la mer.
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Depuis notre embarquement nous avons tâché tous les jours de nous disposer à mourir, tant à cause des ennemis que des tourmentes de la mer qui ont été trèsgrandes. Nos cœurs néanmoins n'ont point été troublés par le trouble des éléments, parce que celui à la providence duquel nous nous sommes abandonnées, nous fait oublier nous-mêmes et toutes choses. On ne peut expliquer ni concevoir le repos qu'on ressent quand l’on s'est donné une bonne fois à Dieu.
Nous avons tous ressenti le mal âe la mer; mais cela n'est rien. Nous ‘ommes à cette heure dans une aussi bonne disposi’‘on que si nous étions dans notre monastère. Il ne se peut rien voir de mieux réglé que tout l'équipage du vaisseau; je réserve à vous en dire les particularités quand nous serons à Québec. Je n'ai point de paroles pour vous dire les charités et les soins du révérend Père Vimont à notre égard : il ny a mère, tant soigneuse soit-elle, qui en ait davantage pour ses enfants, tant pour le spirituel que pour le temporel. M. Bontemps, notre capitaine, n'est pas moins rempli de bonté en notre endroit, nous donnant tout ce qu'il a de plus commode, d'une si bonne grâce, qu'il semble qu'il ne fasse le voyage que pour nous; mais je vous cèle à présent ce que mon cœur a de plus secret, aussi n'est-ce pas le temps d'en parler. Nous sommes déjà aussi accoutumées à la mer que si nous y avions été nourries. Une religieuse qui fait partout son devoir est bien partout, puisque l'objet de ses affections est en tout lieu. Je vous supplie de dire de nos nouvelles à tous nos amis. Adieu, adieu, adieu.
De l'amiral de Saint-Joseph, sur mer, le 20 mai 1639.
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