‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 39 sur 127 · u Me · texte numérisé non relu

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des perso’.nes charitables de ia France, sans lesquelles cela nous sera absolument impossible; notre petit séminaire ne pouvant suffire de lui-même aux grandes dépenses qu'il faut faire pour l'entretien des séminaristes et pour le secours des autres sauvages. Je vous en assure, Madame, cette dépense n'est pas croyable. Nous avions apporté des habits pour deux ans; tout a été employé dès cette année, de sorte même que n'ayant plus de quoi les vêtir, nous avons été obligées de leur donner une partie des nôtres. Tout le linge que Madame notre fondatrice nous avait donné pour nos usages, et partie de celui que nos Mères de France nous avaient envoyé, a pareillement été consumé à les nettoyer et à les couvrir. Ce nous est une singulière consolation de nons priver de tout ce qui est le plus nécessaire, pour gagner des âmes à JÉSUS-CHRIST, et nous aimerions mieux manquer de tout, que de laisser nos filles dans la saleté insupportable qu'elles apportent de leurs cabanes. Quand on nous les donne elles sont nues comme un ver, ét il les faut laver depuis la tête jusqu'aux pieds, à cause de la graisse dont leurs parents les oignent par tout le corps; et quelque diligence qu'on fasse, et quoiqu'on les change souvent de linge et d'habits, on ne peut de longtemps les épuiser de la vermine causée par l'abondance de leurs graisses. Une Sœur emploie une partie du jour à cela. C'est un office que chacune ambitionne avec empressement : celle qui l'emporte s'estime riche d'un si heureux sort, celles qui en sont privées s'en estiment indignes et demeurent dans l'humilité. Madame notre fondatrice l'a exercé presque toute l'année; aujourd'hui c'est la Mère Marie de Saint-Joseph qui jouit de ce bonheur.

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recevons dans la maison, les hommes nous visitent au parloir, où nous tâchons de leur faire la même charité qu'à leurs femmes, et ce nous est une consolation bien sensible de nous ôter le pain de la bouche pour le donner à ces pauvres gens, afin de leur inspirer l'amcar de Notre-Seigneur et de sa sainte foi.

Mais après tout, c'est une providence bien particulière de ce grand Dieu, que nous ayons pu avoir des filles après le grand nombre de celles qui moururent l'année dernière. Cette maladie, qui était la petite vérole, étant universelle parmi les sauvages, se mit dans notre séminaire, qui en peu de jours ressembla à un hôpital. Toutes nos filles eurent cette maladie par trois fois, et quatre en moururent. Nous nous attendions toutes de tomber malades, tant parce que cette maladie était une vraie contagion, qu'à cause que nous étions jour et nuit à les assister, et que le peu de logement que nous avions, nous obligeait d'être continuellement les unes avec les autres. Mais Notre-Seigneur nous assista si puissamment, qu'aucune ne fut incommodée. Les sauvages qui ne sont pas chrétiens sont dans cette erreur, que c'est le baptême, l'instruction, et la demeure parmi les Français qui étaient la cause de cette mortalité; ce qui nous faisait croire qu'on ne nous donnerait plus de filles, et qu'on retirerait celles que nous avions déjà. La providence de Dieu y pourvut avec tant de bonté, que les sauvages mêmes vinrent au devant pour nous prier de prendre leurs filles; de sorte que si nous avions des vivres et des habits, nous en pourrions recevoir un très-grand nombre, quoique nous soyons extrémement pressées pour les bâtiments. Si Dieu touche le cœur de quelques âmes saintes pour nous aider à nous bâtir proche des sauvages, comme nous en avons

le dessein, nous en aurons une grande quantité. Il nous tarde que cette heure arrive pour pouvoir faire plus parfaitement les choses pour lesquelles Notre-Seigneur nous a envoyées dans ce bienheureux pays. Pour tout logement, nous n'avons que deux petites chambres, qui nous servent de cuisine, de réfectoire, de retraite, de classe, de parloir, de chœur. Nous avons fait bâtir une petite église de bois qui est agréable pour sa pauvreté. Il y a au bout une petite sacristie, où couche un jeune homme qui appartient à madame de la Peltrie. Il nous sert de tourrier et à nous fournir toutes nos nécessités. On ne croirait pas les dépenses qu'il nous a fallu faire dans cette petite maison, quoiqu'elle soit si pauvre que nous voyons par le plancher reluire les étoiles durant la nuit, et qu'à peine y peut-on tenir une chandelle allumée à cause du vent.

Je vous dirai de quelle manière nous pouvons tenir tant de personnes dans un si petit lieu. L'extrémité des chambres est divisée en cabanes faites d'ais de pin : un lit est proche la terre, et l'autre est comme sur le fond (sur le ciel du premier), en sorte qu'il y faut monter avec une échelle. Avec tout cela, nous nous estimons plus heureuses que si nous étions dans le monastère le plus accommodé de la France. Il nous semble que nous sommes trop bien pour le Canada,

où pour mon particulier je m'attendais de n'avoir pour |

tout logement qu'une cabane d'écorce. Mes Sœurs me disent quelquefois : si nous avons quelque peine dans le Canada, c'est de n'en pas avoir et de ne pas assez souffrir; nous nous réjouissons lorsqu'on ne nous donne rien, afin d'être pauvres en toutes choses.

Après cela, Madame, ne sommes-nous pas les plus heureuses et les plus avantagées de !a terre? Je ne puis

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vous exprimer le ressentiment (contentement) que j'en ai en mon âme. Bénissez pour moi l'Auteur de tant de miséricordes sur une créature si indigne. Il semble que notre bon Maître JESUS prend plaisir à nos pauvretés. Nous avions demandé des ouvriers de France pour nous bâtir au lieu que nous avons désigné proche des sauvages : On ne nous en a pas envoyé un seul, nos affaires ne le permettant pas, et même on nous a mandé que nous ne pouvions vivre, entretenir des séminaristes et faire bâtir ; ainsi nous voilà pour longtemps dans nos petites cabanes, si la divine bonté ne nous assiste par des voies quelle seule peut connaître. Madame notre fondatrice est toute pleine de bonne volonté pour nous, et pour nous bâtir,' mais ses parents ne lui permettent pas d'agir selon l'étendue de son zèle.

Voilà, Madame, un petit récit de l'état présent de notre séminaire, qui, comme vous voyez, est dans la pure providence de Dieu. Comme vous êtes visitée de plusieurs personnes puissantes, je vous supplie de le leur vouloir recommander, et si la divine Majesté touche le cœur de quelques-unes, M. de Bernières, qui sest chargé de nos affaires, et qui nous envoie nos nécessités, est celui à qui il faudrait s'adresser. Pour l'amour de JÉSUS-CHRIST que vous aimez, rendez-vous la médiatrice des pauvres filles sauvages. Un grand nombre va se perdre si nous ne les retirons de ce malheur; et nous ne le pouvons faire à cause de notre impuissance, tant du vivre que du logement. Nous en avons fait baptiser une depuis quelques jours, qui était sur le point de se perdre. Elle était abandonnée de toute

(1) Souvent la vénérable Mère fait du verbe bâtir un verbe pronominal, à peu près dans le sens où l'on emploie aujourd'hui le mot se toger, quand on veut dire par là se bâtir un logement.

sa nation, l'on n'osait nous la donner dans la crainte qu'elle ne gâtat nos séminaristes. On a vu en elle un changement miraculeux, car tout d'un coup elle est devenue docile et souple comme un enfant, et il ne se peut rien voir de plus ardent pour les exercices de notre sainte foi. Elle a demandé le baptême avec importunité; et le recevant, elle y a répondu comme si elle eût été toute sa vie catéchumène. Le révérend Père Buteux, qui nous l'avait envoyée des Trois-Rivières et qui l'avait connue dans son déréglement, l'étant venu visiter, avait les larmes aux yeux la voyant dans une si grande modestie et en de si belles dispositions pour le bien. Et il me dit avec un grand ressentiment : Duand vous n'auriez fait que ce bien-là depuis que vous êtes dans ce pays, vous avez beaucoup fait et êtes plus que récompensée de vos peines par la conversion de cette âme. À Dieu seul en soit la gloire, car c'est lui qui fait tout. Je vous fais ce récit, Madame, pour vous donner sujet de louer de nouveau l'Auteur de tant de biens; car je ne vous saurais exprimer tout ce qu'il fait en ce pays. La Relation vous en dira quelque chose, mais en vérité elle ne saurait dire tout ce qui en est, et quand elle le pourrait dire on ne le croirait pas. Mais enfin si nous sommes dignes de souffrir quelques travaux, soyez persuadée, Madame, que vous y aurez grande part. Faites-moi aussi la grâce de me faire part de vos mérites, et de me tenir, dans le cœur de l’aimable JESUS, votre...

De Québec, le 3 septembre 1640.

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