A UN DE SES BEAUX-FRÈRES
Eile lui parle du zèle des sauvages pour la Foi, et de la persécution suscitée chez les Hurons contre les Révérends Pères Jésuites.
Mon très-cher Frère,
La paix et l'amour de JÉsus.
C'est avec un extrême contentement que j'ai reçu votre lettre en ce bout du monde, où l'on est sauvage toute l’année, sinon lorsque les vaisseaux sont arrivés, que nous reprenons notre langue française. Nous avons passé l'hiver en Canada sans aucune indisposition, contre l'attente de tout le monde, qui croyait qu'après les grandes maiadies dont notre séminaire a été rempli, nous succomberions à notre tour. Nous avons passé l'été de même, quoi qu'il soit ici aussi chaud qu'en Italie. C'est pourquoi nous avons eu toute l'année des séminaristes en bon nombre, lesquelles nous donnent des consolations très-sensibles par les vertus que nous leur voyons pratiquer. On ne les prendrait jamais pour des sauvages, tant elles ont de grâce et d'adresse en ce qu'elles font, et elles sont si dévotes et si ferventes, qu'on ne dirait pas qu'elles sont nées dans la barbarie. Depuis qu'elles ont été lavées dans le sang de JEsus- CHRIST, elles conservent une pureté d'âme qui n'est pas
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croyable. Les hommes et les femmes font de même. Ils font encore beaucoup plus, parce que poussés de zèle de communiquer la grâce que Dieu leur a faite, ils vont dans les autres nations porter des présents pour les attirer ici, afin qu'elles entendent la loi de Dieu et qu'elles s'y soumettent. L'on a baptisé plus de douze cents personnes, dont la plupart a plutôt servi à faire une Eglise triomphante qu'une militante, par une grande mortalité survenue entre les sauvages. Ainsi Dieu tire sa gloire de nos petits travaux, nonobstant la persécution que le diable a suscitée aux Hurons contre les serviteurs de Dieu, dont plusieurs ont pensé être martyrisés.
Le révérend Père Ragueneau et plusieurs de sa compagnie ont été outrageusement battus et grièvement blessés. Un sauvage ayant levé le bras pour lui fendre la tête, la hache s'attacha à ses cheveux sans pouvoir passer outre ;' mais un bâton lui fut rompu sur le bras. Il eût bien voulu qu'on lui eût ôté la vie pour la foi qu'il annonce, mais Dieu, qui veut se servir de lui, le réserve à autre chose. Ceux de nos quartiers ne sont pas tant persécutés, mais ils sont infatigables à cultiver nos bons chrétiens, qui vivent dans la perfection où vivaient ceux de la primitive Eglise. Ils se disposent à aller prêcher aux Nipisiriniens et aux nations de la mer du Nord, trois cents lieues, à ce qu'on dit, au delà des
(1) Voici comment le Père Ragueneau raconte lui-même ce fait : « Un jeune homme que nous avions instruit m'arrache avec effort le crucifix que je portais au cou; il prend une hache, il la lève droit sur le milieu de ma tête, alors découverte, et:décharge son coup si raidement, que le Père Chaumonot et moi croyions voir en ce moment ce que nous souhaitions depuis si longtemps. Je ne sais ce qui arrèta le coup, sinon la grandeur de mes péchés; mais à moins que de sentir une hache fendre une tête en deux, on ne peut se voir plus proche de la mort. » Relation de 1640.
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Hurons. Il semble que Dieu veut qu'on porte l'Evangile partout, et que l'empire que les démons s'étaient érigé depuis tant de siècles pour combattre celui de JÉSus- CurisT, soit entièrement détruit. Ils partent avec une allégresse nonpareille, dans le seul appui de la providence et à l'apostolique.
Cependant nous entendons les sauvages qui sont auprès de nous chanter les louanges de Dieu en leur längue. Leurs filles chantent au chœur avec nous, et nous leur apprenons tout ce que nous voulons, à quoi elles sont si souples, que je n'ai jamais vu dans des filles françaises les dispositions que je remarque en ellesmêmes. C'est le Saint-Esprit qui fait tout cela, car nous sommes trop faibles pour nous en attribuer quelque chose. Béni soit donc l'auteur des merveilles que nous voyons : la Relation en sera toute pleine, encore qu'il ne soit pas possible d'y mettre tout ce qui en est; aussi aurait-on de la peine à le croire. Ceux qui ne viennent en Canada que pour le temporel n'y trouveront jamais leur compte si bien que ceux qui y viennent pour donner leur vie pour JESus-Carisr. Si ceux-ci y souffrent, c'est de ne pas assez souffrir. Pour moi, j'y suis si inutile que j'ai peur d'en rendre un grand compte devant Dieu.
De Québec, le 4 de septembre 1640.