‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 41 sur 127 · A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION DE TOURS · texte numérisé non relu

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION DE TOURS

Obligation qu'elle a à Dieu de l'avoir appelée en Canada. — Docilité des filles sauvages. — Ferveur de ceux qui sont plus avancés en âge. — Désir du

martyre chez les missionnaires.

Ma très-révérende et très-chère Mère,

Enfin nous avons reçu vos lettres, un mois et demi après l'arrivée des premiers vaisseaux, parce qu'on les a envoyées par la Rochelle, d'où l'on part plus tard que de Dieppe : ce qui fait qu'à peine avons-nous du loisir pour faire nos réponses. Je réponds pourtant à la vôtre, ma très-chère Mère, dans laquelle vous dites la vérité, qu'il n’y a personne dans le monde qui ait des obligations à notre bon Dieu comme moi. Qui eût jamais pensé qu'il m'eût voulu regarder pour un dessein comme celui auquel il m'occupe? Je me perds quand j'y pense. J'en ai pourtant toujours fait les fonctions depuis que nous sommes en cette bienheureuse terre, tant au regard des filles françaises que des sauvages. Je ne puis vous exprimer le contentement que nous en recevons, particulièrement de la part de nos chères néophytes : car elles se laissent conduire comme de petits agneaux, celles de dix-sept ans, aussi bien que celles de sept ou de six. Cette docilité est commune à tous, aux hommes et aux femmes, aux grands et aux petits : car il est très-

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vrai que depuis que nos sauvages sont régénérés par les eaux du saint baptême, ils entrent dans une simplicité d'enfant, en sorte que nous voyons la vérité de ces paroles de Notre-Seigneur : [ls seront dociles à l'Esprit de Dieu (S. JEAN, vi, 45). Joignez à cet esprit de simplicité celui de la ferveur, car nous voyons dans notre primitive Eglise le zèle et l'ardeur de la primitive Eglise convertie par les Apôtres. Je ne vous en dirai rien de bien particulier, le temps ne me le permettant pas, mais bien ce qui se présentera à mon ésprit en général.

La persécution a été grande aux Hurons, où nos révérends Pères se sont vus à la veille de souffrir le martyre. Le révérend Père Ragueneau étant entré dans une cabane pour baptiser une femme qui le désirait, son mari, qui ne le voulait pas, hurlait comme une bête féroce, et prenant une hache il la déchargea sur le Père afin de lui fendre la tête : mais la hache demeura attachée à ses cheveux sans pouvoir passer outre. Ce bon Père m'a dit lui-même : Je pensais avoir la tête fendue, cependant je n'ai eu aucun mal, et je ne sais coment cela s'est fait. Le barbare en demeura si épouvanté, qu'il sortit de sa cabane, et le lendemain le Père eut le courage d'y rentrer et de donner le baptème à celle qui le désirait avec tant d'ardeur, ensuite duquel (après lequel) elle mourut le même jour.

Cette femme avait été excitée à demander ce sacrement par une tervente chrétienne, qui lui disait avec une grande candeur et simplicité : « Vous ne savez pas ce que c'est que d'être chrétien; on est si bon quand on est baptisé, que sans peine on souffre tout; hier on me dérobait devant moi et à ma vue, et je n'en dis mot. » Voilà un échantillon de la vertu de nos nouveaux chrétiens. Notre bon Joseph a fait l'office d'Apôtre cette

année, après s'y être disposé par les exercices spirituels

Vous seriez ravie d'entendre ce qu'il a fait; car il a été hardiment et sans craindre la mort de bourg en bourg prêcher l'Evangile avec une élégance du paraüïs, n'omettant rien de ce qu'il jugeait nécessaire pour mettre notre foi en crédit. Ses compatriotes qui savaient qu'il ne pouvait avoir cette science naturellement, étaient ravis et comme en extase en l'entendant parler. Il leur disait : « Ah! si vous saviez la charité qui est parmi ceux qui croient en Dieu, vous ne demeureriez jamais comme vous êtes. Encore qu'ils ne se soient jamais vus, ce n'est qu'un cœur et une âme. Je fus ravi l'an passé, étant à Québec, à l'arrivée d'un vaisseau où il y avait de grandes filles vêtues de noir, qui pour l'amour de nous sont venues en ce pays; les unes prirent des filles Montagnaises qu'elles faisaient manger avec elles, et à qui elles donnaient de beaux habits : les autres, qui étaient habillées d'une autre couleur, prirent les malades, qu'elles soulageaient et veillaient jour et nuit avec de grands soins et de grandes fatigues. À leur arrivée on fit tant de fête, que vous eussiez dit que tout le monde de Québec n'était qu'un. O que nous sommes bien éloignés de cela! Nous vivons comme des bêtes et ne savons ce que c'est que parfaite amitié, laquelle ne se trouve qu'avec ceux qui croient en Dieu. » Voilà les sentiments d'un homme sauvage, mais que la grâce a poli au delà de tout ce que je pourrais vous en dire.

Quoique la persécution ait été grande aux Hurons, l'on n’a pas laissé d'y baptiser plus de douze cents personnes; et quant aux sauvages de ces quartiers, ceux qui ne sont pas baptisés ont honte de paraître.

C'est une chose ravissante de voir tous nos révérends

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Pères prodiguer leur vie pour attirer tous ces peuples au troupeau de Jésus-CurisT. C'est à qui ira aux lieux les plus éloignés et les plus dangereux, et où il n'y a aucun secours humain. Les souhaits qu'on fait ici les uns pour les autres sont : Allez, nous sommes ravis que vous alliez dans un lieu d'abandonnement : O plaise à Dieu qu'on vous fende la tête d'une hache! Ils répondent : Ce n'est pas assez; il faut être écorché et brûlé, et souffrir tout ce que la férocité des plus barbares peut inventer de cruel. Nous souffrirons tout cela de bon cœur pour l'amour de Dieu et pour la salut des sauvages. Si cela arrive, leur dit-on, nous en chanterons le Te Deum. Je disais au révérend Père Ragueneau, à qui on avait rompu un gros bâton sur les bras. Hé bien, mon Père, cela n'est-il pas bon, et n'êtes-vous pas bien aise d'avoir été si bien traité? Hélas! me dit-il, j'eusse bien voulu qu'on en fût venu plus avant. Voilà ses sentiments, qui sont des sentiments d'apôtre; et tout le monde envie ici le bonheur qui lui est arrivé.

Il en est quasi de même du révérend Père Chaumonot, qui voyant qu'on levait la hache sur son compagnon, s'écria, disant : Il faut que je sois de la partie. Pour cet effet il entra hardiment, mais Dieu les sauva tous deux pour ce coup. Tous les autres travaillent de même, chacun en sa manière. Mais comme c'est le propre de la conduite amoureuse de notre bon Dieu d'éprouver ses enfants et ses mèilleurs amis, il a permis que leur maison et leur église de Québec aient été entièrement brûlées, avec tous leurs meubles, et ceux qui devaient être envoyés dans les autres maisons, en sorte qu'il ne leur est resté que ce qu'ils avaient sur eux, c'est-à-dire des habits d'été fort simples et usés. Ils regardaient ce désastre sans s'émouvoir, disant qu'ils en ressem-

blaient mieux à JEsus-CuaRisr d'être ainsi dépourvus de tout. Ne sont-ce pas là en effet de vrais imitateurs de ce divin Maître? Je ne puis vous exprimer leur charité en notre endroit, tant au spirituel qu'au temporel, non plus qu'au regard de tout le Canada, où il n'y a personne qui ne se ressente de leurs bienfaits.

Il faut finir, ma chère Mère, vous suppliant de remercier pour nous vos révérendes Mères de Paris, qui nous ont fait cette année une grande charité, dont nous leur sommes très-obligées. Je vous remercie encore de votre amitié et de vos prières, dont je vous demande la continuation pour l'amour de Jésus, en qui je suis, ma très-révérende Mère, votre très-humble fille.

De Québec, le 4 de septembre 1640.

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