‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 42 sur 127 · LETTRE XXXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXI

A UNE RELIGIEUSE DE LA VISITATION

(La Mère Marte-Giliette Rolland).

Elle la salue par une saillie d'amitié en langue sauvage, et lui parle de la foi héroïque d'un nouveau converti. et de la providence de Dieu sur son

monastère,

Ma très chère et très-aimée Mère,

J'ai reçu une singulière consolation à la lecture de votre lettre. Ni-Misens, eriouek ouasa ouapicha entaien aiega eapitch Khisadkihir arioui Khioua parmir, souuga ouiechimir. Ni-Misens, miouitch Kasasadkihatch Dieu, Kihisadkihir. Voilà

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qui m'est échappé. C'est-à-dire en notre langue : Ma Sœur, encore que vous soyez bien loin, néanmoins je vous aime toujours, plus que si je vous voyais. Je vous embrasse fortement, ma Sœur, et parce que vous aimez Dieu, c'est pour cela que je vous aime. Il me fallait faire cette petite saillie avec ma chère Sœur Gillette, et lui dire à peu près ce que nous disons ordinairement à nos chères néophytes. Il faut que je vous avoue qu'en France je ne me fusse jamais donné la peine de lire une histoire ; et maintenant il faut que je lise et médite toute sorte de choses en sauvage. Nous faisons nos études en cette langue barbare comme font ces jeunes enfants qui vont au collége pour apprendre le latin. Nos révérends Pères, quoique grands docteurs, en viennent là aussi bien que nous, et ils le font avec une affection et docilité incroyable. O ma chère Sœur! quel plaisir de se voir avec une grande troupe de femmes et de filles sauvages, dont les pauvres habits, qui ne sont qu'un bout de peau ou de vieille couverture, n'ont pas si bonne odeur que ceux des dames de France! mais la candeur et simplicité de leur esprit est si ravissante qu'elle ne se peut dire. Celle des hommes n'est pas moindre. Je vois des capitaines généreux et vaillants se mettre à genoux à mes pieds, me priant de les faire prier Dieu avant que de manger. Ils joignent les mains comme des enfants, et je leur fais dire tout ce que je veux. Il en est arrivé plusieurs d'une nation fort éloignée, qui, nous voyant, étaient en peine de notre façon de vie. Ils me demandèrent pourquoi nous avions la tête enveloppée, et pourquoi on ne nous voyait que par des trous, c’est ainsi qu'ils appelaient notre grille. Je leur dis que les vierges de notre pays étaient ainsi, et qu'on ne les voyait point autrement. Ils étaient ravis

de ce que pour l'amour de leur nation nous avions quitté notre pays, et que par une pure charité nous vêtions et nourrissions leurs filles comme si elles nous eussent appartenu. L'un d'eux me dit : « Tu sauras bientôt parler comme nous; pour nous, nous n'avons point encore d'esprit, mais nous en aurons quand nous serons instruits et baptisés. »

Le bon Etienne Pigarouich, qui avant son baptême était un fameux sorcier, est maintenant un homme tout de feu; aussi sa foi a mérité que Dieu fit un miracle en sa faveur. A son retour de la chasse, il dit au révérend Père Le Jeune : « Celui qui a tout fait m'a beaucoup aidé. J'étais tout languissant et prêt à mourir. En cet état je dis à ma femme : Prie celui qui a tout fait, afin qu'il me guérisse. Il est bon; néanmoins s'il veut que je meure je veux bien mourir. Alors ma femme fit cette prière : Toi qui as tout fait, tu me peux aider; guéris mon mari, car nous croyons en toi; et encore bien que tu voulusses qu'il mourût, nous ne cesserons jamais de croire en toi. Au même instant que ma femme eut fait cette prière, je me trouvai guéri.

» Il me fit la grâce entière, car je me trouve encore tout plein de force; et comme nous n'avions point de canot, je fis ma prière disant : Toi qui as tout fait, tu me peux aider, et je t'en prie, car je n'ai jamais fait de canot. Je me mis donc à faire ce canot, et nonseulement j'en vins à bout, mais encore je le fis parfaitement. Hé bien, Père Le Jeune, celui qui a tout fait ne m'a-t-il pas bien aidé? je serais mort sans lui, et me voici en parfaite santé. Mais j'ai une question à te faire : Lorsque nous sommes éloignés et que nous ne pouvons entendre la messe, ne serait-il pas bon que j'eusse une chandelle en priant Dieu? Tu me défends de penser à

autre ch l'envie m prière : À mauvais referme de châtie duquel je faire tout avoir de Sillery, q tout dans Quant nous resse providenc cette anné extrême p.

vêtir nos le travail:

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(1) Bourgeois nation. (Note de

autre chose qu'à lui; néanmoins lorsque je le prie, l'envie me vient de regarder si tous mes gens sont en prière : Alors tout doucement et de peur de leur donner mauvais exemple, je tourne les yeux, et aussitôt je les referme de même. Dans la résolution que j'avais faite de châtier les désobéissants, il y en eut un sur la tête duquel je mis de la cendre rouge. Est-ce mal fait que de faire tout cela? » On ne peut voir ce bon chrétien sans avoir de la dévotion. Il y a encore deux capitaines à Sillery, qui vivent saintement, et ces trois tiennent tout dans le devoir.

Quant à ce qui nous touche plus particulièrement, nous ressentons tous les jours les effets de l’amoureuse providence de Dieu en notre endroit. Je pensais que cette année nous manquerions de tout, à cause de notre extrême pauvreté : M. Marchand! nous a donné de quoi vêtir nos séminaristes, un ciboire et des outils pour le travail; vos bonnes Mères de Paris nous ont envoyé un présent de valeur de plus de deux cent cinquante livres ; nos chères Mères de Tours et de Loches nous ont fait une bonne aumône; nos amis de Tours s’y sont joints; et tout cela nous a Ôtées de la nécessité où nous étions d'employer nos tours de lit à faire des habits à nos filles, selon la résolution que nous en avions prise. Voilà donc ce que la divine Providence fait pour ses enfants, et je vous assure qu'elle a pour nous un soin tout particulier. Les habitants de Québec nous donnent des légumes et d'autres semblables rafraichissements, en sorte que nous sommes trop à notre aise. Nous avons passé cet hiver aussi doucement qu'en

(1) Bourgeois de Tours d’une haute piété et ami intime de la Mère de l'Incarnation. (Note de CI. Martin.)

France; et quoique nous soyons pressées dans un petit trou où il ny a point d'air, nous n’y avons point été malades, et jamais je ne me sentis si forte. Si en France on ne mangeait que du lard et du poisson salé comme nous faisons ici, on serait malade et on n'aurait point de voix; nous nous portons fort bien et nous chantons mieux qu'on ne fait en France. L'air est excellent, aussi est-ce un paradis terrestre, où les croix et les épines naissent si amoureusement, que plus on en est piqué, plus le cœur est rempli de douceur. Priez Notre-Seigneur qu'il me fasse la grâce de les aimer toujours. Adieu, ma chère Sœur.

De Québec, le 4 de septembre 1640.

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