‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 43 sur 127 · A UN DE SES BEAUX-FRÈRES · texte numérisé non relu

A UN DE SES BEAUX-FRÈRES

Progrès de la religion chrétienne. — Manière dont on traite les sauvages pour les attirer à la Foi.

Mon très-cher Frère,

: Béni soit le Roi du ciel et de la terre, qui, par sa bonté, a fait arriver les vaisseaux à notre port, après avoir couru les risques de l’armée navale des ennemis, et s'être sauvés par le moyen d'une escorte de quarante vaisseaux, que Monseigneur le cardinal de Richelieu envoya à la prière de madame la duchesse d'Aiguillon! Nous avons reçu ce qu'on nous envoyait de France et

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tout ensemble votre charité, dont je vous suis beaucoup obligée et vous en rends mes très-humbles actions de grâces. Nous avons toujours fait nos fonctions envers les filles, tant sauvages que françaises, depuis que nous sommes en ce bout du monde, outre les femmes externes qui sont souvent parmi nous. À cette fin nous étudions la langue algonquine par préceptes et par méthode, ce qui est très-difficile. Notre-Seigneur néanmoins me fait la grâce d'y trouver de la facilité, ce qui m'est d'une très-grande consolation. L'on nous figurait le Canada comme un lieu d'horreur; on nous disait que c'étaient les faubourgs de l'enfer, et qu'il n’y avait pas au monde un pays plus méprisable. Nous expérimentons le contraire, car nous y trouvons un paradis, que pour mon particulier je suis indigne d’habiter. Il y a des filles sauvages qui n'ont rien de la barbarie. Elles perdent tout ce qu'elles ont de sauvage sitôt qu'elles sont lavées des eaux du saint baptême, en sorte que ceux qui les ont vues auparavant courir dans les bois comme des bêtes, sont ravis et pleurent de joie de les voir, douces comme des brebis, s'approcher de la sainte Table pour y recevoir le véritable Agneau. L'on n'eût jamais cru qu'elles eussent pu demeurer enfermées dans un cloître : elles y demeurent néanmoins sans peine, et n'en sortent point sans congé

Je ne parle point des consolations que nous avons de voir le progrès de nos nouveaux chrétiens qui se sont rendus sédentaires. L'on voit des sorciers devenus apôtres et prêcher hardiment l'Evangile à leurs compatriotes. La Relation vous le dira, car les lettres sont arrivées si tard, que je n'ai pas le loisir de m'étenure. Comme vous êtes jaloux de la gloire du Roi des Nations, votre cœur sera comblé de joie d'apprendre

que douze cents personnes ont été baptisées. Ce sont des effets du bras tout-puissant, qui, par les travaux de sa vie et de sa passion, s'est acquis tous ces peuples; on en a encore découvert de nouveaux, à la conversion desquels on va travailler. Ils soupirent après notre sainte foi, et les révérends Pères de la Compagnie, de leur part, n'épargnent ni vie, ni santé pour les gagner entièrement à JÉSUS-CHRIST. De notre côté, nous y contribuons de tout notre possible. II me semble que lorsque nous faisons festin à nos sauvages, et que, pour en traiter splendidement soixante ou quatre-vingts on n'y emploie qu'environ un boisseau de pruneaux noirs, quatre pains de six livres pièce, quatre mesures de farine de pois ou de blé d'Inde, une douzaine de chandelles de suif fondues, deux ou trois livres de gros lard, afin que tout soit bien gras, car c'est ce qu'ils aiment, il me semble, dis-je, que l'on doit déplorer les grandes supertfluités du monde, puisque si peu de chose est capable de contenter et de ravir d’aise ces pauvres gens, parmi le quels néanmoins il y a des capitaines qui, à leur égard, passent pour des princes et pour des personnes de qualité. Et cependant ce festin que je viens de décrire et qui leur sert tout ensemble de boire et de manger, est un de leurs plus magnifiques repas. Voilà comme on les gagne, et comme à la faveur d’un appât matériel on les attire à la grâce de JÉSUS-CHRIST. Priez ce divin Sauveur pour eux et pour moi qui suis votre...

De Québec, le 4 de septembre 1640.

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