LETTRE XXXIV
A LA SUPÉRIEURE DES URSULINES DE TOURS
(La Mère Ursule.)
Les Révérends Pères Jésuites sont accusés et persécutés par les Hurons comme magiciens, — Leur zèle pour le salut des âmes, et le désir qu'ils ont du
martyre.
Ma révérende et très-chère Mère,
Le retardement du vaisseau qui nous apportait vos lettres m'ôtait l'espérance d'en recevoir aucune de votre part, parce que nous le tenions perdu. Il est da la prudence de ne pas mettre tout ce que l'on a dans une même voiture, parce que si le vaisseau vient à se perdre, l'on perd tout à la fois tous ses rafraîchissements et l'espérance de rien recevoir que l’année suivante. Enfin il est arrivé sur la fin du mois d'août, chargé de vos bienfaits, sans lesquels nous eussions manqué de beaucoup de choses. Le Dieu du Canada, qui vous a inspiré d'aider son Séminaire, vous récompensera de ses biens infinis.
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Le récit que je vous ai envoyé par une autre voie, vous apprend ce qui s'est passé dans l'éducation de nos séminaristes ; et je m'y suis engagée de vous parler des actions héroïques de nos révérends Pères; c'est ce que je vais faire.
Les démons ont conspiré de détruire, s'ils peuvent, la mission des Hurons, et font en sorte que toutes les calomnies que l'on produit contre les missionnaires paraissent comme des vérités. L'on a fait de grandes assemblées afin de les exterminer, et eux, bien loin de s'effrayer, attendent la mort avec une constance merveilleuse ; ils vont même au devant dans les lieux où la conspiration est le plus échauffée. Une femme des plus anciennes et des plus considérables de cette nation harangua dans une assemblée en cette sorte : « Ce sont les Robes noires qui nous font mourir par leurs sorts : Ecoutez-moi, je le prouve par les raisons que vous allez connaître véritables. Ils se sont logés dans un tel village où tout le monde se portait bien; sitôt qu'ils s'y sont établis, tout, y est mort à la réserve de trois ou quatre personnes. Ils ont changé de lieu, et il en est arrivé de même. Ils sont allés visiter les cabanes des autres bourgs, et il n’y a que celles où ils n'ont point entré qui aient été exemptes de la mortalité et de la maladie, Ne voyez-vous pas bien que quand ils remuent les lèvres, ce qu'ils appellent prière, ce sont autant de sorts qui sortent de leurs bouches? il en est de même quand ils lisent dans leurs livres. De plus, dans leurs cabanes ils ont de grands bois (ce sont des fusils) par le moyen desquels ils fonf dusbruit et envoient leur magie partout. Si l'on ne les met promptement à mort, ils achèveront de ruiner le pays, en sorte qu'il n'y demeurera ni petit ni grand. » Quand cette femme eut
SES or er
à peine put-il dire la messe. Il m'a fait le récit des peines que les Pères souffrent en cette mission; elles sont inconcevables, et néanmoins son cœur était rempli d'une telle ardeur d'y retourner, qu'il oublia tous les travaux du voyage pour aller chercher ses amoureuses croix, qu'il proteste qu'il ne changerait pas, hors la
96 LETTRES cessé de parler, tous conclurent que cela était véritable, arrivera et qu'il fallait apporter du remède à un si grand mal. que les : Ce qui a encore aigri les affaires, c'est qu'un sauvage produites se promenant rencontra une personne inconnue qui lui véritables donna bien de la frayeur. Ce spectre lui dit : « Ecoute- sorciers, moi, je suis JESUS que les robes noires invoquent mal mettait qi à propos; mais je ne suis point le maître de leur impos- plus pure ture. » Ce démon qui fuignait être Jésus ajouta mille réduits à imprécations contre la prière et contre la doctrine que etdener les Pères prêchaient, ce qui augmenta étrangement ma très-c la haine qu'on leur portait déjà. On en vient aux effets ; grands se les uns sont battus, les autres blessés, les autres chassés plus chèr des cabanes et des bovrgs. Cependant, quoique la mort vous les causât partout des ravages étranges, ils ne laissaient comme ve pas de se jeter sans crainte dans les périls, afin de de l'Evan: baptiser les enfants et ceux qu'ils trouveraient en état. L'oh à Le bon Joseph qui les suit partout, faisant l'office remettre d d'apôtre, se rend l'opprobre de sa nation pour le nom en somme de JEsus-CHRisT. Plus on leur fait de mal, plus ils canots on sont hardis. véritable i Le révérend Père Pijart est descendu cette année mangé, N à Québec pour les affaires de la mission : on l'a fait sonne, ce € ramer tout le long du voyage, avec tant d'inhumanité, soupirent i que quand il est arrivé, il ne pouvait se soutenir, et sommes de
arrive, no ils nous fer crois pas «ç de la créat remarq:e chent qu'à
| pi volonté de Dieu, pour le paradis. On ne put jamais des âmes. I LU gagner sur.lui de lui faire prendre quelques petits avait amen rafraichissements pour le chemin. Je ne sais ce qui d'un grand
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arrivera de lui ni des Pères qui l'accompagnent, parce que les accusations que l'on apporte contre eux sont produites dans un certain jour qui les fait paraître véritables. On les regarde effectivement comme des sorciers, d'autant que, partout où ils allaient, Dieu permettait que la mortalité les accompagnât, pour rendre plus pure la foi de ceux qui se convertissaient. Ils furent réduits à cette extrémité que de cacher leurs bréviaires, et de ne plus faire d'oraisons vocales. Je vous conjure, ma très-chère Mère, de renouveler vos prières pour ces grands serviteurs de Dieu. Je vous envoie, comme à ma plus chère amie, les lettres qu'ils m'éerivent, afin que vous les voyiez et que vous les gardiez par respect, comme venant de la part de ces admirables ouvriers de l'Evangile,
L'on renvoie ici le révérend Père Poncet, pour se remettre d'une indisposition qui lui est survenue; nous en sommes en peine, parce qu'on nous a dit que trois canots ont été pris des Iroquois. Si cela se trouve véritable il est pris infailliblement, et peut-être déjà mangé. Nous aurons, possible, un martyr en sa personne, ce qui fera une grande jalousie aux autres, qui soupirent incessamment après cette haute grâce. Nous sommes de promesse avec eux que, si ce bonheur leur arrive, nous en chanterons le Te Deum, et qu'en échange ils nous feront part du mérite de leur sacrifice. Je ne crois pas que la terre porte des hommes plus dégagés de la créature que les Pères de cette mission. On n'y remarq:e aucun sentiment de la nature, ils ne cherchent qu'à souffrir pour JEsus-CHrisr et à lui gagner des âmes. L'hiver dernier, une vieille femme qui nous avait amené une séminariste, demeura dans la rigueur d'un grand froid dans la neige à quatre lieues d'ici.
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Le révérend Père Le Jeune le sut, et prenant avec lui un bon Frère et un sauvage, l'alla chercher pour l'aider à Lien mourir ou pour l'amener à l'Hôtel: Dieu, Ils passèrent la nuit dehors ensevelis dans la neige, durant un froid si horrible que le serviteur de M. de Piseaux, qui traversait un chemin, en mourut. Ils trouvèrent cette femme avec encore assez de force pour être transportée jusqu'à Québec. Ils la traînèrent sur une écorce avec des peines incroyables. Le lendemain elle mourut, recevant la récompense de sa foi et de sa patience, et le Père conservant le mérite de sa charité. Nous voyons tous les, jours de semblables actions de vertu, qui montrent combien ces hommes apostoliques sont ennemis d'eux-mêmes et de leur repos pour le service de leur Maître. :
Quant aux sauvages sédentaires, ils sont dans la ferveur des premiers chrétiens de l'Eglise. 11 ne se peut voir des âmes plus pures ni plus zélées pour observer la loi de Dieu Je les admire quand je les vois soumis comme des enfants à ceux qui les instruisent. La Mère Marie de Saint-Joseph vous écrit quelque chose de leur ferveur, qui vous donnera un ample sujet de louer l'Auteur de tant de biens, et de le prier pour!
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la conversion des sauvages errants, qui commencent À à être touchés et à vouloir s'arrêter (se fixer) à l'exemple k ê ‘ t Elle témoigne de leurs compatriotes, qui sont sédentaires depuis leur RTE . . . . . U ai } conversion. Aimez surtout notre petit séminaire, qui Quelques cd | loge des âmes très-innocentes et nouvellement lavées È dans le sang de l'Agneau. Elles prient beaucoup pour M vous et pour leurs autres bienfaiteurs, et je ne doute | [le point que vous n'en ressentiez les effets, puisque Dieu Je salu | at se plaît d'exaucer les prières des âmes pures. affections f!! J'ai commission de M. le Gouverneur et du révérend ce que m 1l | # & Î |
Père Le Jeune de vous envoyer une certaine bave qui est comme du coton, afin de faire épreuve en plusieurs façons de ce que l'on en pourrait faire. Je crois qu'il la faudra battre et carler, pour voir si on la pourrait filer. Cela est plus délié que de la soie et du castor. Je vous supplie donc de la faire voir à quelqu'un qui ait de l'industrie, et si on la peut façonner et mettre en œuvre, de nous en faire voir des essais, Nous en pourrons affier (cultiver) ici, si l'on trouve qu'elle puisse être utile à quelque chose. Adieu, ma très-chère Mère, je ne suis pas tant éloignée de vous d'esprit que de corps. Nous aimons un objet immense dans lequel nous vivons, et dans lequel aussi je vous vois et vous embrasse par
l'union qui nous lie en lui, et qui nous y liera, comme j'espère, éternellement.