‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 46 sur 127 · À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION DE TOURS · texte numérisé non relu

À UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION DE TOURS

Elle témoigne sa joie d'être dans un pays et dans des emplois où elle peut

devenir sainte, — Zèle apnstolique d'un sauvage nouvellement converti. — Quelques coutumes des sauvagés.

Ma révérende et très-honorée Mère,

Je salue votre cœur en celui qui est le lien de nos affections. La distance de tant de mers ne peut refroidir ce que mon cœur conserve pour le vôtre. O ma très-

chère Mère, que les miséricordes da notre aimable Epoux sont grandes en mon endroit! Vous me consolez plus.que je ne puis vous dire d'y prendre tant de part. Vous les appelez grandes, mais en vérité vous ne les sauriez exagérer. Savez-vous bien que les cœurs ont ici de tout autres sentiments qu'en France? Non des sentiments sensibles, car il n’y a point d'objets qui puissent flatter les sens; mais des sentiments tout spirituels et tout divins : car Dieu y veut le cœur si dénué de toutes choses, que la moindre occasion lui serait un tourment s'il y voulait d'autres dispositions que celles que la divine Providence fait naître à chaque moment. O mon Dieu, que l'âme serait riche en peu de temps, si elle voulait, et si elle était fidèle! Nous voyons néanmoins ici une espèce de nécessité de devenir sainte; ou il faut mourir, ou y prêter consentement.

Je ne pensais pas faire cette saillie, ma très-aimée Mère, mais mon cœur s'est épanché insensiblement et na pu s'empêcher de vous parler par ma plume. Nous habitons un quartier où les Montagnais, les Algonquins, les Abnaquiouois et ceux du Saguenay' vont s'arrêter, parce que tous veulent croire et obéir à Dieu; n'est-ce pas là pour mourir de joie? Un homme de leurs côtés, qui a été baptisé depuis peu, a plus fait par ses sermons que cent prédicateurs n'auraient fait en plusieurs années. C'est le bon chrétien Charles, de Tadoussac. Il n'y a que deux jours que je prenais un singulier plaisir à lui faire raconter ses harangues, et de quelle manière il s'est comporté au dernier voyage qu'il a fait à Tadoussac, où il emporta tous les cœurs pour les faire

(1) Le Saguenay est une rivière qui se jette dans le Saint-Laurent, près de Tadoussac. On appelait habitants du Saguenay ceux qui demeuraient près de

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acquiescer à la doctrine que le Père Le Jeune leur prêchait. Enfin l'on voyait prêcher deux Apôtres en même temps, l'un Jésuite, et l'autre sauvage, chrétien seulement depuis six mois.

Dans l'entretien que j'eus avec ce bon néophyte, je demeurai vivement touchée lorsqu'il me disait si fervemment ce qu'il avait fait pour gagner ses compatriotes. Je lui dis pour l'encourager encore davartage : Je veux te donner de la bougie et des images, afin que tu puisses prier le matin et le soir, lorsque tu seras à la chasse. Cela va bien, me dit-il; je m'en vais te montrer comme je dresserai mon autel et de quelle manière je prierai Dieu. Il: plaça ses images, puis il se mit à genoux, et ayant fait le signe de la croix il pria quelque temps avec tant d'ardeur, et entra dans un si profond recueillement qu'il semblait qu'il fût ravi.

Ce fut lui qui dressa une cabane au Père Le Jeune à Tadoussac, et qui lui fit une petite chapelle. C'était lui encore qui le gardait, de crainte que quelque ennemi de la foi ne l'abordât. Mon Père, lui disait-il, je porte mon pistolet pour te garder, et je ferai autant de pas que toi, car il y a des méchants qui ne te veulent pas de bien. Ce généreux chrétien a une femme païenne des plus méchantes et des plus insupportables, qui lui fait mille peines : il souffre ses malices et ses emportements avec patience, et ne l’a point encore voulu quitter, pour tâcher de la convertir et pour sauver l'âme d'une petite fille qu'elle perdrait : parce que c'est la coutume du pa;s que quand les personnes mariées se séparent, la femme emmène les enfants.

Nous avons un grand nombre de semblables dévots et de dévotes sauvages, qui s'entendent très-bien à la récollection intérieure; ils nous visitent fort souvent,

mais avec tant de ‘grâce que cela nous ravit. Les capitaines règlent leurs visites comme les personnes de qualité font en France. Il y a cette différence qu'on ne fait point de festins à nos parloirs de France, mais l'on en fait en celui ci. On leur sert de bons plats de sagamite, de farine d'Inde et de pois qui passent entre eux pour un grand régal : car ce serait une chose honteuse d'envoyer un sauvage sans lui présenter à manger. Nous sommes heureuses d'avoir des écuelles de bois ou d'écorce, même pour les capitaines. Faute de petites cuillères, ils se servent souvent de celle de notre pot, ou bien ils prennent des écuelles à oreilles afin de manger .plus à l'aise. Voilà la simplicité de ces bonnes gens. Nos séminaristes sont plus polies, car l'habitude qu'elles ont d'être avec nous les rend tout autres.

Une femme sauvage voulant coucher chez nous, assista aux prières et à l'examen de conscience qu'on fait faire aux séminaristes. Cette femme ayant paru triste, on lui en demanda la cause. Hélas, dit-elle, je n'avais point encore su qu'il fallait faire l'examen à la fin de la journée, voilà pourquoi je suis triste, mais désormais je le ferai toujours. C'est là un point que nous inculquons fort à nos séminaristes et que nous reconnaissons leur être fort utile; car d'elles-mêmes elles disent leurs fautes tout haut, et par cette déclaration nous connaissons la pureté de leurs cœurs.

Nos révérendes Mères de Paris ont marié cette année une de nos filles ; je leur envoie un billet pour une autre. Notre-Seigneur leur rendra abondamment cette charité. Vous m'obligez infiniment de celle que vous voulez nous faire. 11 est vrai, ma très-bonne Mère, qu'il nous faut trouver à cette première flotte près de six mille livres,

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tant pour payer nos ouvriers et nos matériaux, que pour faire notre provision de vivres; ce qui nous oblige à nous priver cette année de toute sorte de rafraîchissements et de commodités, même nécessaires, pour prier nos amis de nous donner en argent les aumônes qu'ils voudraient nous donner en d'autres manières. C'est ce qui me fait aussi vous supplier de donner à ma révé: rende Mère Prieure de notre maison de Tours celle qu'il vous plaira de nous faire. Je fais la même prière à tous nos bienfaiteurs de Paris et d'ailleurs. C'est pour nous tirer de l'extrême incommodité où nous sommes; car nous souffrirons toujours jusqu'à ce que nous soyons bâties. L'on jette les fondements de notre monastère proche le fort de Québec, qui est le lieu le plus sûr.

Il faut que je finisse, après vous avoir dit que tous les révérends Pères de la Compagnie se rendent admirables par leurs actions héroïques. Ils ne craignent ni vie ni mort, se jetant par un saint aveuglement dans la bar-

barie la plus féroce. On les bafoue, on les frappe, on les tient pour sorciers, et ils font gloire de tout cela; aussi Dieu bénit leur travail par le grand nombre de peuple qu'il convertit par leur moyen. Adieu, ma très-chère Mère, je vous embrasse un million de fois. C'est sans feintise (avec sincérité) que je suis toute vôtre en celui qui est notre tout.

De Québec, le 24 août 1641.

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