‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 47 sur 127 · LETTRE XXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVI

A UNE RELIGIEUSE DE LA VISITATION

(La Mère Marie-Gitlette Roland.)

Elle lui parle de son indignité dans la mission de Canada; de sa facilité à apprendre la langue et à instruire les sauvages ; et de la simplicité des nouveaux convertis.

Ma révérende et chère Mère,

La paix et l'amour de notre tout aimable JEsus.

Mon cœur conserve toujours l'amour qu'il a pour ma chère Sœur Gillette, de qui nous parlons souvent, comme d'une personne dont la mémoire nous est trèschère. Vous m'avez beaucoup consolée de me donner des nouvelles de ma très-chère Sœur Louise-Françoise. J'ai béni notre bon Dieu de l'avoir si amoureusement appelée. Je vous prie de l'assurer que je prie et fais prier pour elle, afin que Notre-Seigneur lui donne la persévérance en ses saintes résolutions. Vive JESUS, ma très-chère Sœur; vive JESUS qui fait tant et tant de miséricordes aux pauvres! Il m'en fait tant, et de si grandes, que je ne puis vous les exprimer. Qui suis-je, ma très-aimée Sœur, pour avoir été appelée à un emploi si saint? Je n'eusse jamais osé avoir seulement la pensée de pouvoir parvenir à enseigner nos chers néophytes, et néanmoins notre bon Maître me donne la facilité à le faire en leur langue.

Je vous avoue qu'il y a bien des épines à apprendre

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un langage si contraire au nôtre ; et pourtant on se rit de moi quand je dis qu'il y a de la peine : car on me représente ce si la peine était si grande, je n'y aurais pas tant de facilité. Mais croyez-moi, le désir de parler fait beaucoup; je voudrais faire sortir mon cœur par ma langue, pour dire à mes chers néophytes ce qu'il sent de l'amour de Dieu et de JESUS notre bon Maitre. Il n'y a point de danger de dire à nos sauvages ce que l'on pense de Dieu. Je fais quelquefois des colloques à haute voix en leur présence, et ils font de même. 0 si la simplicité régnait dans tous les cœurs, comme elle règne en ceux de nos nouveaux chrétiens, il ne se verrait rien dans le monde de plus ravissant. Ils disent leurs péchés tout haut avec une candeur nonpareille, et ils en reçoivent le châtiment avec une admirable soumission. Je parlais hier à un qui s'était tant oublié que de suivre des païens à la chasse. M'ayant rendu : visite à son retour, je lui dis : Hé bien, feras-tu encore les malices que tu as faites jusqu'à présent? Ne quitteras-tu point la païenne avec laquelle tu as fait alliance? Aimes-tu Dieu ? Crois-tu en lui? Veux-tu obéir? Oh! c'en est fait, me dit-il, j'aime Dieu et l'aime tout à bon; la résolution en est prise, je veux désormais lui obéir; je crois en lui, et pour le mieux faire je quitte cette femme et me viens retirer avec les chrétiens sédentaires. Je suis extrêmement triste d'avoir fâché celui qui a tout fait. Après que je lui eus fait la réprimande, je le consolai sur la résolution qu'il avait prise, et qui était sans fiction, car il parlait de ses péchés tout haut et devant un autre sauvage, et il recevait les réprimandes que je lui en faisais avec tant d'humilité, qu'iln'y a personne qui n'en eût été touché. Il faut vous avouer, ma chère Sœur, que ces dispositions sont aimables,

Il y a des temps auxquels les sauvages meurent presque de faim; ils font quelquefois trois ou quatre lieues pour trouver de méchantes meures de halliers, et de méchantes racines que nous aurions de la peine à souffrir dans la bouche. Nous sommes si affligées de les voir ainsi affamés, qu'à peine osons-nous les regarder. Jugez s'il est possible de ne se pas dépouiller de tout en ces rencontres. Ils veulent parfois reconpaître le bien qu'on leur fait, quand ils reviennent de leur chasse, par quelque morceau de boucan (viande fumée) que nous prenons pour les contenter, car nous ne saurions seulement en souffrir l'odeur; eux le mangent tout cru avec un plaisir incroyable.'

Offrez lous leurs besoins et tous ceux de ces contrées à notre bon Maître, dont je vous souhaite toutes les bénédictions en reconnaissance du bien que vous faites à notre petit séminaire. Je vous embrasse et suis en lui de tout mon cœur votre...

De Québec, le 30 août 1641.

(1) Voici comment le Père Le Jeune, dans sa Relation de 1634, décrit la préparation du boucan : .

“ Quand les sauvages ont tué plusieurs élans et passé plusieurs jours en festins, ils pensent à leur provision et à leur sécherie. Ils vous étendront sur des perches les deux côtés d'un grand orignac (élan), en ayant ôté les os. Si la chair est trop épaisse, ils la divisent par tranches, et en outre la tailladent, afin que la fumée la dessèche et la pénètre partout. Lorsqu'elle commence à se sécher ou boucaner, ils la battent avec des pierres, la foulent aux pieds, afin qu'il n'y demeure plus aucun suc qui la puisse corrompre. Enfin quand elle est bien boucanée, ils la plient et la mettent en paquets. Voilà leur provision. Le boucan est un pauvre manger. »

Ceci surtout n'est pas difcile à croire.

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