‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 59 sur 127 · LETTRE XLIX · texte numérisé non relu

LETTRE XLIX

A SON FILS

Elle lui témoigne sa joie de la grâce que Dieu lui a faite de faire profession dans l'Ordre de saint Benoît, et lui donne plusieurs instructions remarquables pour la vie spirituelle.

Mon très-cher fils,

La paix et l'amour de JÉsus.

Vous vous plaignez que vous n'avez pas reçu les amples lettres que je vous écrivais l'an passé. Mille lieues de mer et plus sont sujettes aux hazards, et tous les ans ce qu'on nous apporte et ce qui repasse en France court le même risque. Je faisais réponse à tous les points de la vôtre, et puisque vous le voulez, et qu'il ne m'est pas possible de vous rien refuser, j'en ferai une petite récapitulation. Mais afin que vous ne perdiez pas tout, je vous en ai déjà écrit une partie par le premier vaisseau qui doit arriver en France un mois devant les autres, s’il arrive à bon port!.

Vous pouvez croire qu'apprenant que vous êtes tout à Dieu par les saints vœux de la religion, mon cœur a reçu la plus grande consolation que d'aucune nouvelle que j'ai apprise en ma vie. La miséricorde infinie de Dieu m'a fait cette grâce en vous la faisant. Je vous avais donné à lui avant que vous fussiez né. Etant au

(1) Cette lettre a été perdue. (Note de CI. Martin.)

monde (d soupirait de vous treize ans ce qui do dire. Lors disait qu à votre S sans cess devoir pa quements la cause.

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(1) Ces papi suivants, eller

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monde (depuis que vous êtes au monde), mon cœur soupirait sans cesse après lui, afin qu'il plût à sa bonté de vous accepter. À peine aviez-vous atteint l'âge de treize ans, qu'il me promit qu'il aurait soin de vous, ce qui donna à mon cœur un repos que je ne vous puis dire. Lorsque vous fûtes un peu plus grand et qu'on me disait que votre vie était un peu trop libre, j'entrai à votre sujet dans des croix qui me faisaient recourir sans cesse à Dieu, que je savais pourtant bien ne vous devoir pas manquer; mais vous pouviez par vos manquements renverser ses desseins, ou plutôt moi en être la cause. Ce fut alors que je lui donnai pour garant de votre âme la sainte Vierge et saint Joseph, par lesquels je vous offrais chaque jour à sa divine Majesté. Pensezvous, mon très-cher fils, que je ne visse pas bien que lorsque je vous parlais de Dieu, des biens de la religion, et du bonheur de ceux qui la servent, votre cœur était fermé à mes paroles? Je le voyais, et c'était là le plus grand sujet de mes croix; car il me semblait qu'à chaque pas vous alliez tomber dans le précipice. Mais j'avais toujours dans le cœur un instinct qui me disait que Dieu avait une grâce à vous faire pour vous appeler au temps et en la manière qu'il m'avait appelée, pour le servir d'uné manière toute particulière. Et en effet, je la vois à peu près décrite en ce que vous me mandez qui vous arriva. Remarquez bien cela, mon très-cher fils ; si vous me survivez, vous en saurez davantage, puisque vous voulez que je vous donne mes papiers. Si l’obéissance le permet, en ce temps-là, je le veux, afin que vous connaissiez les excès de la bonté divine sur moi, aussi bien que sur vous’.

(1) Ces papiers sont les mémoires qui ont servi àcomposer sa vie. Dans les alinéas suivants, elle répond à des questions que son fils lui avait faites, {Note de CI. Martin.)

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C'est un excès de l'amour de notre divin Maître de brûler nos cœurs sans les consumer. C'est néanmoins un effet de notre misère si son opération n'a pas tout son effet. L'agent re manque pas de son côté, mais notre froideur s'oppose aux touches divines, et empêche l'âme d'arriver à ce parfait anéantissement qui surpasse toute purification imaginable, Je n'ai pas cessé, mon très-cher fils, de prier pour vous, et je ne manque point de vous offrir sur l'autel sacré du cœur très-aimable de JESUS à son Père éternel. Maïs quoi! me dites-vous, je suis sacrifié sur le cœur qui met l'incendie partout, et je ne brüle pas? Pensez-vous que nous sentions toujours le feu qui nous brûle? je parle de ce feu divin; nous ne serions jamais humbles, si nous ne sentions nos faiblesses, et il est bon que l'amour nous rende son feu insensible afin que nous brülions plus purement.

C'est encore un excès de notre misère d'avoir en nous le Saint des saints, et n'être pas saint dès la première fois qu'on le touche, ou qu'on le reçoit. O mon trèscher fils! qu'il y a loin de lui à nous, quoiqu'il soit en nous et uni à nous, l'ayant reçu au très-saint Sacrement! Si nous voulions une bonne fois suivre et imiter notre vie et voie exemplaire, nous deviendrions saints dès la première communion. Mais quoi! bien qua nous ayons des moments de bonnes dispositions que ce céleste Epoux agrée, qui sont celles que l'Eglise ordonne pour communier dignement, et qui produisent en nous des effets de sanctification ; nous sommes si faibles et si chétifs, que nous reprenons ce que nous lui avions donné, notre misérable amour-propre ne pouvant souffrir un anéantissement aussi entier que le veut celui qui ne veut que des âmes qui lui ressemblent. Remarquez bien ce point, notre propre amour nous rend

DE esclaves et chose que qui ne som d'autre caui dès la prem taiion de ce fera voir pl plus, vous au service d exemples, vd Vous dites dans les ter honneur, je Oh! que je s que mon fils sainte Simpl Voilà jusqu‘ répandre vo bonté des dé de ne vous p sonnements & continuelle F ne vous en de étant émue p lumière de l’ juger d’une parfaitement et par une lo du cœur, que tion continue que, dès mo:

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esclaves et nous réduit à rien; car est-ce être quelque chose que de sortir du tout pour être à nous-mêmes, qui ne sommes qu'un pur rien? Ne cherchez donc point dautre cause de ce que nous ne sommes pas saints dès la première communion que nous faisons. La méditaiion de ce grand silence où Dieu vous a appelé, vous fera voir plus clair que moi dans cette matière. Et de plus, vous avez parmi vous tant de saints consommés au service du grand Maître, qu'avec leurs avis et leurs exemples, vous deviendrez saint si vous voulez.

Vous dites que vous désireriez dire un jour la Messe dans les terres des infidèles. Si Dieu vous faisait cet honneur, j'en aurais la joie que vous pouvez juger. Oh! que je serais heureuse si un jour on me venait dire que mon fils fût une victime immolée à Dieu! Jamais sainte Simphorose ne fut si contente que je le serais. Voilà jusqu'où je vous aime, que vous soyez digne de répandre votre sang pour JESUs-CHRIST. Je bénis sa bonté des désirs qu'il vous donne; mais prenez garde de ne vous pas trop embarrasser l'esprit dans des raisonnements superflus, qui vous pourraient causer une cntinuelle perte de temps : et il arriverait que vous ne vous en déferiez pas facilement ; parce que la passion étant émue par des désirs trop impétueux, offusque la lumière de l'esprit, en sorte qu'il est difficile de bien juger d’une vocation, laquelle se fait connaître plus parfaitement par une confiance douce et amoureuse, et par une longue persévérance qui n'ôte point la paix du cœur, que par un bouillon ardent, et par une agitation continuelle qui n'est que dans les sens. Il me paraît que, dès mon enfance, Dieu me disposait à la grâce que je possède à présent; car j'avais plus l'esprit dans ks terres étrangères pour y considérer en esprit les

généreuses actions de ceux qui y travaillaient et enduraient pour JEsus-CHRIST, qu'au lieu où j'habitais. Mon cœur se sentait uni aux âmes apostoliques d'une ma. nière tout extraordinaire. Il me prenait quelquefois des saillies si fortes, que si les respects humains ne m'eussent retenue, j'aurais couru après ceux que je voyais portés avec zèle au salut des âmes. Je ne savais pas alors pourquoi j'avais tous ces mouvements, car je n'avais ni l'expérience, ni l'esprit pour les reconnaître, aussi n'était-il pas temps : car celui qui dispose les choses suavement, voulait que je passasse par divers états avant que de manifester sa volonté à la plus indigne de ses créatures. Il s'est passé bien des choses dans les distances des temps; vous les saurez un jour, mon très-cher fils, je vous ai seulement dit ici en passant, pour votre consolation et pour votre instruction, ce qui se passait en moi dans mon enfance. Quant aux pensées que vous me proposez, Ccroyezmoi, ne vous portez à rien qu'à suivre Dieu; je veux dire que vous vous abandonniez à sa conduite avec

une douce confiance, et que vous attendiez dans la paix À

du cœur ce que ces desseins auront projeté pour vous. Après cela ne vous mettez point en peine, il vous conduira par la main, car c'est ainsi qu'il se comporte envers les âmes qui cherchent à le contenter, et non pas à se satisfaire elles-mêmes. O qu'il est doux de suivre Dieu! Je ne vous dis pas ceci afin que vous étouffiez son esprit, mais afin que vous le serviez dans une plus grande pureté, et que vous ne respiriez que dans l'accomplissement des desseins qu'il a sur vous pour la gloire et pour la sanctification de votre âme. L'obéissance exacte à vos supérieurs sera la pierre de touchequi vous fera connaître si vous êtes dans cette disposition.

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Ah! mon cher fils, que cette dépendance des desseins de Dieu sur vous est importante! C'est le secret pour devenir grand saint et se rendre capable de profiter aux autres. Je suis ravie de voir ici des saints (c'est ainsi que j'appelle les ouvriers de l'Evangile) dans un dénûment épouvantable; et vraiment cette parole de l'Apôtre leur peut bien être appliquée : Vous êtes morts et votre vie est cachée avec JÉSUS-CHRIST en Dieu. Je n'ai point de termes pour dire ce que j'en connais. Méditez cette sentence et pensez qu'il y a bien loin avant que d'être semblable à notre divin Maître. Ce que la créature ne peut elle-même, Dieu le fait ici d'une façon qu'on n'aurait jamais pensé. Ne croyez pas que quand vous me demandez ce que j'endure et que je n'en omette rien, je vous parle de la disette des choses temporelles, de la pauvreté du vivre, de la privation de toutes les choses qui peuvent consoler les sens, des peines qui les peuvent affliger, des contradictions, des adversités et de choses semblables; non, tout cela est doux et lon n'y pense pas, quoiqu'il soit sans fin : ce sont des roses où l'on se trouve trop bien, et je vous assure que la joie que j'y ressens m'a souvent mise en scrupule. Voilà que l'on vient de me dire que le vaisseau qui apportait la plus grande partie de nos vivres, et touies les nécessités tant de notre communauté que de nos séminaristes, est perdu; ce qui appartient aux révérends Pères et aux Mères de l'Hôpital y était aussi; avec tout cela nous sommes dans un aussi grand repos que si tout cela ne nous touchait point, quoique cette perte nous jette dans une extrême disette. Mais béni soit notre divin Maître, qu'à jamais il soit infiniment béni. Il nourrit les oiseaux du ciel, et les animaux de la terre, nous laisserait-il mourir? Ce ne sont donc pas

ces choses-là qui font souffrir, maïs c’est une certaine conduite de Dieu sur l'âme qui est plus pénible à la nature que les tortures et les gênes. Et lorsque je vous dis que les ouvriers de l'Evangile sont morts et que leur vie est cachée en Dieu, ils ont passé par cette conduite, se joignant même à l'ouvrier, et se rendant avec lui inexorables à eux-mêmes pour faire mourir toute vive cette nature, qui est si nuisible aux parfaits imitateurs de JÉSUS-CHRIST.

Il me semble que je vous vois dans l'impatience de savoir si j'ai tant souffert. Oui, mon cœur ne vous peut rien céler, et je ne suis pas encore au bout, aussi ne suis-je pas encore arrivée à la perfection de ceux dont je vous parle : mais obtenez-moi la grâce d'y pouvoir arriver, ce sera une récompense de ce que j'ai enduré pour vous. Car la crainte que j'avais que vous ne tombassiez dans les précipices où vous couriez dans le monde me fit faire un accord avec Dieu, que je portasse en cette vie la peine due à vos péchés, et qu'il ne vous châtiat pas par la privation du bien qu'il m'avait fait espérer pour vous. En suite de cette convention, vous ne sauriez croire combien grandes sont les croix que j'ai souffertes à ce sujet. Et même sur le point que vous alliez faire votre Profession, je fus une fois contrainte de sortir de table et de me retirer pour vous offrir à Dieu. Ce fut alors que les croix que je souffrais pour vous prirent fin, ainsi que je l'ai remarqué, comparant vos lettres avec ce qui m'était arrivé. Je vous dis ceci pour vous faire voir combien Dieu vous a aimé, vous tirant à soi par des voies toutes pleines de sa bonté, et afin que toute votre vie se consume à lui en rendre de continuelles actions de grâces. Pour moi c'est mon occupation, quoique je le fasse très-imparfaitement.

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Cette sorte de croix, dont je vous parle, est suivie des traverses que nous souffrons pour le royaume de JÉSUS-CHRIST, auquel les démons s'opposent furieusement. Il est vrai, et je vous le dis dans mes autres lettres, que nous avons de grandes consolations par les conversions qui se font, mais la persécution de nos nouveaux chrétiens, et les révolutions continuelles qui arrivent à ce sujet, nous font souffrir et ressentir ce que c'est que d'avoir épousé les intérêts du Fils de Dieu. Je m'étends beaucoup, mais il faut que je le fasse puisque vous le voulez.

Vous me parlez de votre solitude; il est vrai que la retraite est douce et qu'on ne traite jamais mieux avec Dieu que dans le silence. C'est ce qui me console de ce que sa bonté vous a appelé à un Ordre saint, où cette vertu règne en sa perfection, et où vous pouvez faire pour vous et pour autrui plus que vous ne feriez par des paroles. La vie mixte a son tracas, mais elle est animée de l'esprit de Celui qui l'ordonne. Je ne me trouve jamais mieux en Dieu que lorsque je quitte mon repos pour sen amour, afin de parler à quelque bon sauvage et de lui apprendre à faire quelque acte de chrétien, Je prends plaisir d'en faire devant lui, car nos sauvages sont si simples, que je leur dirais tout ce que j'ai dans le cœur. Je vous dis cela pour vous faire voir que la vie mixte de cette qualité me donne une vigueur plus grande que je ne vous puis dire. Aussi est-ce ma vocation que je dois aimer par-dessus toute autre : et si je puis avoir le bien de n'être plus Supérieure, et de me voir délivrée de l'inspection que je suis obligée d'avoir sur un monastère que nous faisons bâtir, je serai ravie de n'être plus que pour nos néophytes. C'est peut-être mon amour-propre qui me

fait parler; mais, sans avoir égard à mes inclinations, je désire que la volonté de Dieu soit faite.

Pour vous, votre office est de recevoir les hôtes, et d'être en lieu de faire la charité. Quand on aime trop sa cellule, il est bon d'en être un peu privé pour un temps.

Vous me ferez plaisir de me mander le progrès de votre saint Ordre, que j'aime et honore uniquement : je sais les grands services qu'il a autrefois rendus à l'Eglise, et j'espère qu'il reviendra à sa première splendeur. Les grands progrès que nous voyons de son rétablissement en sont de grands présages : de notre bout du monde je l'offre à Dieu, quoique je sois trèspauvre et indigne d'être écoutée, mais mon cœur sy sent porté et je ne le puis retenir.

Je me réjouis de ce que votre Supérieur vous exerce à la mortification, c'est une marque qu'il vous aime et qu'il vous veut du bien. Laissez faire Dieu et vos Supérieurs, et croyez que sa bonté vous mettra où il vous veut pour sa gloire et pour votre sanctification. Vous m'obligeriez de m'envoyer un de vos sermons par écrit. N'ai-je pas droit d'exiger cela de vous, puisque vous pouvez juger que j'aurai une sensible consolation de voir au moins ce que je ne puis entendre? Si Dieu vous veut dans le ministère de la prédication, il vous donnera les talents nécessaires. Quoiqu'il en soit, vous êtes à lui, je suis contente, vivons et mourons dans son saint service, mon très-cher fils.

Vous me demandez si nous nous verrons encore en ce monde}? je ne le sais pas; mais Dieu est si bon que si son nom en doit être glorifié, que ce soit pour le bien de votre âme et de la mienne, il fera que cela soit; laissons-le faise, je ne le voudrais pas moins que

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vous, mais je ne veux rien vouloir qu'en lui et pour lui, perdons nos volontés pour son amour. Je vous vois tous les jours en lui, et lorsque je suis à Matines le soir, je pense que vous y êtes aussi, car nous sommes au chœur jusqu'à huit heures et demie, ou environ, et comme vous avez le jour cinq heures plutôt que nous, il semble que nous nous trouvons ensemble à chanter les louanges de Dieu. Vous me réjouissez de ce que vous aimez l'humilité : en effet, vous en aviez bien besoin aussi bien que moi, car le monde nous en avait bien fait accroire, conservez toujours l'amour de cette précieuse vertu, qui est le fondement solide, sans lequel tout l'édifice de la perfection que vous voulez élever en votre âme serait ruineux et de peu de durée. Enfin demeurez dans la consolation que vous avez d'être serviteur de Dieu et que je suis sa servante, qui sont les plus nobles de toutes les qualités, et celles que nous devons le plus aimer. Demeurons en JEsus, et voyons-nous en lui.

De Québec, le 1” de septembre 1643.

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