LETTRE LIV
A SON FILS
Elle lui témoigne encore sa joie de ce que Dieu l'a appelé dans l'Ordre de Saint- Benoit, et de ce que Dieu appelle encore à l'état religieux la plupart de
ses parents.
Mon très-cher et bien-aimé fils,
Béni soit notre bon JÉsuS de nous avoir rendu heureusement les vaisseaux, nos révérends Pères, nos deux chères Sœurs, et enfin tout ce qui nous était envoyé de secours de l'agcienne France. J'ai aussi reçu vos lettres, et ce que vous m'avez envoyé. Surtout vous m'avez extrêmement obligée de satisfaire à mon désir, qui n'était que pour avoir les connaissances des grandes obligations que j'ai à Dieu de vous avoir si hautement partagé dans la voie des saints. Qu'il en soit éternellement béni des anges et des bienheureux! Pour moi ce sera un de mes plus continuels exercices aux pieds de sa divine Majesté, de chanter et de louer ses miséricordes.
Ce n'est ici qu'un petit mot par le premier vaisseau, je réserve à vous écrire amplement par l'amiral, comme étant la voie la plus sûre. Cependant que rendrons-nous à notre Epoux, mon très-cher fils, de ce quil nous veut tout pour lui? Il a aussi appelé ma
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nièce par une voie tout extraordinaire.! Nos sœurs qui sont venues de France cette année, m'ont dit des choses admirables de la générosité de cette enfant pour se tirer des mains de son ravisseur. Plusieurs personnes de qualité m'écrivent la même chose. Mais elle en a encore besoin d'une plus grande pour se surmonter elle-même. Sa nature souffre des convulsions étranges pour embrasser la vie de la communauté; elle le veut, ou du moins elle le désire; elle fait des vœux, et elle en fait faire de continuels pour gagner le cœur de Dieu. Joignons-nous à elle et demandons sa persévérance; car si une fois elle embrasse la solide vertu, elle est pour faire quelque chose de bon, ses qualités étant excellentes du côté de la nature. Elle voudrait être avec moi : c'est ce que je ne désire point pour son bien. Il faut une autre vocation que celle de l'inclination de la nature et du sang, et il est nécessaire qu'elle se mortifie cinq ou six ans, avant que l’on puisse porter un bon jugement sur son désir, à moins que ses supérieurs, comme plus éclairés de ia lumière du Ciel, n'en fassent un autre. J'espère vous entretenir plus au long sur cette matière.
Un de nos proches parents a encore été touché de Dieu, et s'est converti à son service. C'est le fils de mon cousin N. C'était un déterminé, coureur de nuit, adonné à tout mal, et qui donnait la mort au cœur de ses parents. Ils le méritaient en quelque façon, car comme il était unique, ils lui avaient tout souffert en sa jeunesse. Remarquez néanmoins qu'ils l'avaient voué à
(1) On peut voir dans notre Vie de la Mère Marie de l'Incarnation la manière véritablement providentielle, et pour ainsi dire miraculeuse, dont cette jeune fille fut amenée à embrasser l'état religieux, malgré sa vanité et ses vives inclinations pour le monde.
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Dieu avant qu'il vint au monde, parce que ne pouvant avoir d'enfants, ils l'avaient obtenu de Dieu par les mérites de saint François de Paule, Etant venu à l'âge de vingt ans, après des débauches jusqu'à oublier Dieu, l'Eglise et les Sacrements, desquels il n'approchaïit point, la divine bonté l'a tellement touché qu'elle lui a emporté le cœur malgré toutes ses résistances; et sans savoir qu'il eût été voué à saint François de Paule, il s'est allé rendre Minime, où l'on me mande qu'il est fervent à merveille. Ainsi Dieu appelle la plupart de-nos parents et alliés; qu'il en soit loué éternellement, et ne manquons pas de lui en rendre nos actions de grâces.
Quant à ce qui vous regarde, à cette heure que je sais les temps de vos exercices réguliers, je vous accongnerai partout pour glorifier notre divin Maître avec vous. Vous ne manquez pas d'occupation de corps ni d'esprit, tout cela étant animé d'un esprit intérieur, c'est assez pour devenir saint. O mon fils, soyez un digne imitateur de ceux qui vous ont devancé, et ne craignez point de consumer ni d'user votre vie au service de celui qui a prodigué la sienne pour vous. Et de plus vous avez tant de grands hommes qui vous aident au chemin du ciel par leurs exemples et par leurs conseils, que je ne puis dire la joie que j'en ai dans le cœur; non plus que celle que je ressens quand je pense à la miséricorde que Dieu me fait, de participer à tous les biens qui se font dans un si saint Orüre, puisque les pères et les mères de vos religieux ont par statut les mêmes grâces, que s'ils avaient des lettres d'association. C'est un remède que la bonté divine a apporté à mes grandes nécessités; et pour vous dire tout, j'en ressens les effets. Aimons et servons notre Maître, notre exemplaire et notre tout. Je vous vois
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en lui, cherchez-y-moi, et nous nous y trouverons ensemble pour lui rendre nos obéissances, en attendant que nous le voyons à découvert pour en jouir d'une façon plus épurée que n'est celle de cette vie.
J'ai dessein de vous écrire bien au long de l'état de notre nouvelle France; mais puisqu'il me reste encore un moment de loisir, je vous en dirai un mot par avance. Les Iroquois persécutent toujours cette nouvelle Eglise, et commettent d'étranges excès contre les chrétiens, tant Français que sauvages. Leur dessein principal est de tuer et de brigander, afin de se rendre les maîtres du pays et de s'enrichir des dépouilles des autres nations. Quand néanmoins ils prennent des chrétiens, ils les martyrisent à cause de la prière, qu'ils prennent pour une magie et pour un sort qui leur causerait, à leur avis, toute sorte de malheurs, s'ils n'ôtaient du monde tous ceux qui s'en servent. Pour cette cause le révérend Père Jogues a souffert mille martyres l'un après l'autre, mais Dieu l'en a retiré pour nous le rendre vivant, orné des marques et des livrées de son Fils. Depuis Pâques dernier ces barbares ont pris le révérend Père Briffaui, romain de nation et homme vraiment apostolique, à qui l'on avait prédit dès la France ce qui lui devait arriver ici. On ne sait encore ce qu'ils en ont fait, non plus que d'un jeune homme français qu'il emmenait aux Hurons avec lui. On a pris trois Iroquois en vie, qu'on trouve er diverses paroles sur ce point, ce qui fait craindre qu'ils ne l’aient traité comme ceux de la suite qu'ils ont fait brûler tout vifs à petits feux, et à qui par une lérocité inouïe ils ont fait manger leur propre chair. Ce qui nous donne cette appréhension, est le ressenment qu'on croit qu'ils ont de la fuite du révérend Père
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Jogues, qu'iis tenaient pour un homme de marque, quoiqu'ils le dussent faire brûler quelques jours après. Ce bon Père soupirait avec passion après ce bonheur, afin d'achever le martyre quil avait commencé de souffrir; mais les Hollandais à qui il avait été recommandé du côté de la France, le prirent dans une traite qu'ils firent avec ces barbares et l'embarquèrent secritement avec leurs marchandises : non qu'ils eussent de l'affection pour le Père, car ils sont hérétiques ; mais la reine de France ayant voulu cela d'eux, ils ne voulurent pas lui déplaire. Aujourd'hui ces barbares occupent toutes les avenues de la rivière, commençant à quatre lieues au-dessus de Québec jusqu'à soixante au-delà. Dans tout cet espace ils attendent de piel ferme les sauvages et les Français, qui se cantonnent comme ils peuvent pour se mettre à couvert de leur rage. Trois cents sauvages se sont retirés cet hiver près de notre monastère, n'osant retourner en leur pays, d'où ils avaient fui, de crainte de tomber entre leurs mains. Une troupe de ceux-ci fut près de trente jours sans manger que du bois pendant leur fuite. Arrivant ici ils étaient affamés au point que vous le pouvez juger. Ces pauvres gens meurent ou de misère, ou par la main de leurs ennemis dont ils sont voisins. Ce sont des Nipissriniens.
Nonobstant les persécutions, le christianisme augmente fort, la foi en est plus en crédit, et l'on voit faire à nos néophytes des actions de piété si héroïques, que les Français qui arrivent de France en pleurent de consolation. Entre ceux qui sont arrivés cette année, il y a un jeune homme de grande qualité, âgé de vingt:
deux ans, que Dieu a touché pour le servir en ce pays |
au salut des sauvages. Vous seriez ravi de l'entendre
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De Québec
parler sur ce sujet, et de voir tn jeune homme qui à commandé dans les armées de France, dans un mépris de lui-même tou: extraordinaire. Il va commander les soldats qui sont destinés pour aller hiverner aux Hurons, où il doit accompagner trois des révérends Pères, qui ont assez de zèle pour s'exposer, nonobstant les embuscades des Iroquois qui occupent les passages; ce jeune homme voudrait courir partout pour gagner des âmes à JEsUs-CHRiST dans les nations qu'on a nouvellement découvertes, et où nul de nos Pères n'a encore été : à cet eflet il étudie la langue de ces peuples éloignés.
Dieu nous a à toutes conservé la santé; mais il est mort une de nos séminaristes dans les bois. C'était une fille qui réglait les points de notre Foi que l'on devait chanter. Nous l'avons pensé faire religieuse, car elle en était très-digne; mais enfin elle est morte son livre à la main, et en priaut Dieu. Nous avons encore quantité d'autres filles très-sages. Priez Notre-Seigneur pour elles et pour moi qui suis votre...
De Québec, le 2 août 1644.
A UNE SUPÉRIEURE DES URSULINES DE DIJON
Elles forment une association de biens spirituels entre leurs communautés, — Progrès de la Foi nonobstant la persécution des Iroquois.
Ma révérende et très-honorée Mère,
La paix et l'amour de Jésus pour mon très-humble et très-affectionné salut.
Ce nous sera trop de consolation d'entrer avec vous dans une sainte association des biens spirituels. Oui, ma révérende Mère, ne soyons qu'une dans l'amour de Dieu pour travailler ensemble à l'amplification du royaume de JÉSUS-CHRIST, lequel est plus traversé que jamais par les Iroquois, nation féroce et barbare. Ils ont encore pris un de nos révérends Pères, qu'ils ont brûlé à petit feu, à ce qu'on nous a dit, et à qui ils ont coupé toute la chair; ils en ont fait autant à deux autres Français, sans parler de trois autres qu'ils ont tués sur la place avec plusieurs sauvages chrétiens et non chrétiens de l’un et de l'autre sexe. Nous ne sommes pourtant pas encore bien assurés de cette nouvelle. Mais quoi qu'il en soit, nonobstant cette persécution, la foi ne prend que de plus profondes racines dans les cœurs de nos néophytes, qui se soucient peu de la vie, pourvu qu'ils possèdent JÉSUS-CHRIST. Nos séminaristes sont très-bien, et elles chantent conti-
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nuellement des saluts pour leurs bienfaiteurs. Vous êtes du nombre, ma très-honorée Mère, et je vous rends grâces de tout mon cœur de tout ce qu'il vous a plu nous envoyer pour elles et pour ceux qui sont presque continuellement à notre grille. Il y a fallu faire cet hiver une instruction continuelle, et accompagner cette nourriture de l’âme d’un aliment corporel. L'o1 a découvert de grandes nations, où trois de nos Pères vont prêcher notre sainte Foi. Je vous supplie de prier pour eux, ma chère Mère; puisque nous sommes associés, tout cela vous regarde comme nous. Avec votre permission je salue toutes mes Mères vos saintes filles,
que j'embrasse un million de fois dans le cœur de notre bon JESUS.
De Québec, le 7 août 1644.