LETTRE LXIV
A UNE RELIGIEUSE URSULINE DE TOURS, QUI AVAIT ÉTÉ SA PREMIÈRE SUPÉRIEURE.
(La Mère Françoise de Saint-Bernard.)
Ce que c'est que la parfaite pureté de l’Ame, et de quelle manière Dieu l'y a élevée,
Ma très-révérende, très-honorée, et très-aimée Mère,
Mon cœur ressent tant de tendresse pour celle que je reconnais pour ma véritable Mère, que je ne les puis exprimer. Oui, je vous ai si présente à mon esprit, qu'il me semble que je suis encore à Tours, et que vous me venez surprendre dans notre petite cellule, où votre affection pour moi vous faisait me donner la satisfaction que je chérissais le plus. Vous me dites que vos visites à Québec sont fréquentes; les miennes ne le sont pas moins à Tours. Ce sont nos bons anges qui font cela; parlons-nous donc par leurs intelligences, ou plutôt par notre tout aimable Epoux, qui sait que notre amour est en lui, de lui, et pour lui. Ma plus que trèsbonne Mère, il traite si amoureusement mon âme, que je ne puis m'empêcher de vous le dire dès l'abord. Son amour tient à mon égard des voies semblables à celles que vous avez vues et sues, car mon cœur ne vous pouvait rien céler. Aujourd'hui je connais bien plus clairement que je ne faisais en ce temps-là, pourquoi il me faisait passer par tant de différentes voies. O ma
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chère Mère, qu'il y a loin de nous à la pureté de Dieu, et que la purgation d'une âme qu'il veut toute pour lui et qu'il veut élever à une haute pureté est une grande affaire! Je vois ma vie intérieure passée dans des impuretés presque infinies; la présente (vie intérieure) est comme perdue, et je ne la connais pas : elle ressent néanmoins des eflets et des avant-goûts de cette haute pureté où elle tend, et où elle ne peut atteindre. Ce ne sont pas des désirs ni des élans, ni de certains actes qui font quasi croire que l'on possède son bien : non, cest un vide de toutes choses, qui fait que Dieu demeure seul en l'âme, et l'âme dans un dénûüment qui ne se peut exprimer. Cette opération augmentant, ce qui est passé, pour saint qu'il paraisse, n’est qu'une disposition à ce qui est présent.” Si vous saviez, ma très-honorée Mère, l'état où j'ai été près de trois ans de suite depuis que je vous ai quittée, votre esprit en frémirait. Imaginez-vous les pauvres les plus misérables, les plus ignorants, les plus abandonnés, les plus méprisés de tout le monde, et qui ont d'eux-mêmes ce même sentiment ; j'étais comme cela, et je me voyais vraiment et actuellement si ignorante, que le peu de raison que je pensais avoir ne me servait que pour
(1) Il est bon d'avertir les personnes peu versées dans le langage ascétique que les maîtres de la vie spirituelle entendent par impureté, tout ce qui empèche que l'âme ne soit purement à Dieu : comme les attaches, même les plus légères, à une créature ou à un objet quelconque, à une satisfaction de vanité, d'amour-propre, de sensualité; ou mème encore l’attache naturelle de la propre volonté aux consolations sensibles de la grâce, à la communion, etc.
(2) Elle veut dire que l'opération par laquelle la grâce ôte de l'âme tout ce qui west pas Dieu venant à augmenter, l'âme n’est point tentée de se croire avancée dans la perfection. Bien loin de là, toutes ses actions passées, mème les plus saintes en apparence, sont à ses yeux, non un trésor de vertus acquis, mais une simple préparation à profiter, si elle veut, des grâces qu'elle reçoit au moment présent,
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me faire taire. Lors que mes Sœurs parlaient, je les écoutais en silence et avec admiration, et je me confessais moi-même sans esprit. Je ne laissais pas de faire toutes mes affaires, comme si cela n'eût point été, quoique dans tout ce temps j'en eusse de très-épineuses, Dieu me faisait la grâce de venir à bout de tout, et je ne sais comment, car tout ce que je faisais m'était désagréable et insipide, et me paraissait de la qualité de mon esprit. Quelquefois je me trouvais comme ces pauvres orgueilleux, lesquels, bien qu'ils aient l'expérience quils sont pauvres, ne laissent pas de penser qu'ils sont quelque chose, et de vouloir que les autres le pensent comme eux. Tout ce qu'on leur dit leur déplaît, et ils font toujours mauvaise mine. Enfin, ma chère Mère, il n'y a misère que je n'aie expérimentée, et je n'avais aucune facilité qu'à l'étude et à l'instruction de nos néophytes; encore Dieu ne voulait pas que jy eusse de la satisfaction, car j'y ai eu mille et mille mortifications, non du côté de Dieu, parce qu'il m'y aidait extraordinairement, mais de la part des créatures à qui il donnait le mouvement, et dont il se servait pour m'afiliger. Ce n'est pas que de temps en temps sa bonté ne me fit expérimenter de grands effets de son amour, mais cela n'empêchait pas que je ne retournass® à mon état de pauvreté et de misère.
Tout cela ne m'a pas peu servi pour connaître le néant de la créature, aui se voit bien mieux dans l'expérience de ses propres misères, que dans les vues spéculatives de l'oraison, pour élevée qu'elle soit. À présent Dieu m'assiste puissamment en diverses rencontres qui auraient été capables d'étonner un esprit. Ii m'a donné un si grand courage que je ne me connais plus. Vous voyez, ma très-bonne Mère, comme je vous
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on- votre cœur m'a devancé, le mien vous va rouver pour 11 de souvrir à vous, et vous faire voir ce qu'il y a de plus i, été, caché. Voulez-vous bien, ma très-chère Mère, que je SES. vous dise que j'ai été extrêmement consolée d'apprendre fi ot je la manière avec laquelle Dieu vous traite. Je connais tait quelqu'un quil traite de même; peut-être le verrezalité vous, car il est passé en France. Cette conduite l'a » CES entièrement métamorphosé : car il est devenu tout Kpé- simple, tout dénué, tout cordial; en un mot il ne tient nser à rien dans le monde. C'est là, selon mon petit juge- | itres ment, une récompense que notre cher Epoux veut leur donner aux âmes qui l'ont servi au regard du prochain; | , Ma service qui tire après soi de grandes fatigues, et où | ntée, l'on est presque toujours hors de soi, en sorte que l'on 1 |! tion y goûte plus de croix et d'amertumes que l'on n'y ME. je jy ressent de consolations. Je n'en ai pas une longue expé- | mille rience, ma très-bonne Mère, c'est vous qui en pouvez m'y parler comme savante, et qui goûtez maintenant les tures fruits de vos travaux, en attendant ceux qui ne finiront rvail jamais, et qui ne se trouvent que dans le sein de notre emps très-aimable Epoux. Vous m'obligez infiniment de m'ho- | son norer d’une si grande familiarité. Cela montre que vous ÿ 18° êtes toujours la même pour moi, et m'oblige d'être aussi K 14 | toujours la même pour vous. { 4 | e le t la LE dans De Québec, le 27 de septembre 1644. An | vues it. À | ren Re. | | bb sprit. L nrais À! à
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