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LETTRE LXVIIL.
A SA PREMIÈRE SUPÉRIEURE DES URSULINES DE TOURS
(La Mère Françoise de Saint-Bernard.)
Elle lui témoigne sa joie de la vocation de sa nièce À la religion, puis elle lui parle de ses souffrances ei de ses humiliations, qui sont telles qu'elle seinble être toute convertie en croix. Elle sort de sa charge de supérieure,
Ma très-révérende et très-honorée Mère,
Votre sainte bénédiction.
Votre souhait a été accompli. Nous avons reçu votre lettre des premières, et la première chose que j'y ai vue en l'ouvrant, est que la divine bonté a jeté les yeux sur ma chère nièce, mais plutôt sur ma chère fille, puisque je l'ai toujours portée dans mon cœur. Je ressentis une si grande joie, que je fis une grande pose sans pouvoir passer outre. Oh! que j'ai béni de bon cœur cette infinie miséricorde sur cette âme, surtout lorsque j'ai considéré cette sage conduite, les moyens et les inventions dont elle s'est servie pour se gagner un cœur qui lui semblait être si contraire! Je ne vous puis dire ce que jen pense, ma très-bonne et très-chère Mère; tout ce que vous m'en dites me ravit. J'ai vu ses écrits, que je chéris beaucoup et que je garde comme les prémices de l'esprit de grâce qui est dans cette âme; si elle est fidèle, j'attends bien d’autres choses d'un si bon fondement. Oh! qu'il est important de bien commencer et de
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ne pas bâtir l'édifice de la vie spirituelle sur le sable! Je connais une personne qui, ne s'étant amusée qu'à de hautes pensées, et n'ayant point travail!l$ à la mortification des passions et de l'amour-propre, est aussi éloigrée du terme, qu'elle pensait en être proche, cela m'épouvante. Vous m'obligerez donc infiniment d'exercer ma chère fille dans la mortification, et de l'aider à profiter du trait où Dieu l'appelle (de la voie où Dieu l'attire.) Ne craignez point, au nom de Dieu, de faire mourir ce qui a trop de vie en elle, puisque cette mort fera vivre doublement son âme.
Je viens de quitter ma lettre, pour aller chanter le Te Deum, pour l'heureuse arrivée du révérend P. Lallemant, supérieur des missions : recommençons donc, ma très-bonne et très-chère Mère, à parler de votre novice. Je m'attendais toujours à la grâce de cette couversion ; mais comme je ne m'arrête pas beaucoup à mes sentiments, ceux que j'avais n'étaient pas capables de m'ôter la défiance que j'ai de la nature, qui tire avantage de tout pour entretenir sa corruption. J'ai une consolation, que je ne puis exprimer, de ce qu'elle s'assujettit si généreusement aux observances de la règle; c'est à cette heure mon ailaire de demander à Dieu sa persévérance dans le chemin où il l'a mise.
Quant à vous, ma très-honorée Mère, béni soit notre bon JÉsus de vous faire fille de la croix, mais dans un brisement volontaire et généreux. Quand je pense à vos souffrances, je ressens une double tendresse pour votre chère personne, parce que j'y vois votre vraie et assurée sanctification. Celles que vous ne me dites pas sont encore plus grandes que celles que vous me dites, mon intime Mère, et vous n'êtes pas encore au bout. Permettez que je vous ouvre mon cœur de même que vous
m'ouvrez le vôtre. Je suis la compagne de vos croix, ma vie en est toute tissue; mais je le dis à ma confusion, je ne les porte ni si bien, ni si courageusement que vous. Toutefois notre très-aimable Epoux me les fait aimer, en sorte que sans elles je ne pourrais vivre, parce que jy trouve une manne secrète plus délicieuse que celle du désert de Sinaï, laquelle m'est une très-solide vie, qui me semble émanée de la croix et des travaux de JÉsus-CHRisrT. Oui, j'ai des humiliations, des mépris, et enfin des faisceaux de croix qui me font semblables aux croix mêmes, en sorte que je ne vois point d'autres qualités en moi que celles de la croix. Si j'étais si pure que je pusse dire : JÉSUS-CHRIST est ma vie, et ma vie est JÉSUS-CHRIST, et que lui étant conforme en sa vie, je pusse en dire de même de sa mort, il me semble que je dirais hardiment : mon JEsus est crucifié, et je le suis avec lui; tant les croix me sont familières. Ce n'est pas peu entreprendre que de faire un établissement dans un bout du monde, quoique de notre affaire Dieu en fasse la sienne, et que dans mes croix je voie les choses faites (les desseins de Dieu réussis.) Cela néanmoins se fait d'une certaine manière, qu'il est évident que c'est un fruit de la croix, qui n’est point du goût des autres succès, mais on goûte les fruits de la croix sans sortir de la croix (on jouit en souffrant.) Enfin l'on n'est que croix : parce que la substance que fait ce fruit de la croix, fait une nature de croix quant au corps et quant à l'âme.’ Il ne faut point être malade pour cela : mon corps engraisse, et mon âme,y trouve son embonpoint. Mais je me jette dans un labyrinthe d'où je ne me
(1) Cette phrase et la suivante me semblent difficiles à comprendre. La rénèra ble Mère s'en est aperçue elle-même, puisqu'elle dit aussitôt : « Je me jette dans un labyrinthe dont je ne me tirerai pas. »
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Nous avons fait notre élection, après laquelle je soupirais il y avait longtemps. Notre-Seigneur nous à fit de grandes grâces en cette action, comme il fait en toutes celles d'importance que nous avons, car il semble que Dieu prenne nos cœurs pour n'en faire qu'un, afin de les mettre où il veut; cela est ravissant et nos Pères en sont consolés jusqu'à verser des larmes. Cela est d'autant plus à remarquer que nous sommes de diverses Congrégations, mais quelques différentes que nous ayons été dans notre origine, nous ne pouvons plus voir ni vouloir qu'une même chose. Nous avons élu ma révérende Mère de Saint-Athanase qui est une excellente fille de la Congrégation de Paris : elle s'est toujours parfaitement bien comportée, et c'est un esprit d'union qui mourrait plutôt que de rien faire qui la puisse troubler. Encore que je ne sois plus supérieure, je n'en ai pas moins le soin de nos affaires ; il me semble que la voix de Dieu me poursuit et qu'elle me dit : Dieu veut que tu lui fasses une maison. Cette voix est capable de me faire franchir tout obstacle, et de me faire oublier moi-même et mon propre repos.
La Mère Marie de Saint-Joseph est toujours ellemême, et elle croît visiblement en vertu. Elle a le soin des enfants où elle exerce son zèle d'une manière trèsédifiante. Savez-vous que si l'on pouvait briguer une charge, ce serait celle-là? car il n'y a rien de si honorable en Canada que d'avoir des néophytes à instruire. Si cette chère Mère eût été élue supérieure, comme on ‘en avait menacée, je crois qu'elle fût morte de déplaisir de se voir privée d'un troupeau de sauvagesses,
qu'elle aime beaucoup mieux conduire que des religieuses. Je vous remercie de votre beau dais : il pare merveilleusement notre chapelle, et ce sera un monument perpétuel qui parlera pour vous à Celui à qui vous en avez fait présent, car en me le donnant, je sais que votre intention a été de le donner à Celui que nous adorons sur le saint autel.
De Québec, le 3 d'octobre 1645.